L’entretien de Félix Tshisekedi à TV5 Monde et Le Monde en intégralité
  • mer, 25/09/2019 - 12:27

retranscrit par Le Soft International
KINSHASA, PARIS, BRUXELLES.
Le Soft International n°1468|MERCREDI 25 SEPTEMBRE 2019.

Interview certainement «exceptionnelle» que celle diffusée dimanche 22 septembre 2019 par TV5 Monde pour paraphraser la célèbre journaliste de cette chaîne francophone Françoise Joly. Félix-Antoine Tshisekedi Tshilombo foulait ses pieds pour la toute première fois en Europe depuis qu’il a été élu Président de la République le 30 décembre 2018. Pour la toute première fois, le nouveau Président du Congo arrivait en Belgique, pays qu’il considère comme le sien pour y avoir passé «la moitié de sa vie», explique-t-il et qu’il considère comme «son autre Congo» sans avoir eu besoin d’en porter la nationalité. Qui le lui contestera? Le problème n’est pas qu’il y soit accepté ou pas par des Belges, le problème est qu’il y vivait, quasi sans discontinuer, depuis 1985 après un premier court séjour où il passa une année de scolarité.
Le côté «exceptionnel» de cet entretien long de 50 minutes certainement historique réalisé en partenariat avec l’institutionnel quotidien français Le Monde, c’est son contenu.
Le Président s’est expliqué sur plusieurs thèmes dont nombreux sensibles étaient attendus. Certains font et continuent de faire débat dans l’opinion dans le pays et à l’étranger, dans les médias, sur les réseaux sociaux dont le Président dit qu’il ne s’occupe pas. D’une manière ou d’une autre, ce débat ne pourra pas être sans suite...

NOUVEAUX MOTS.
Tel ce nouveau mot qui fait sa grande apparition dans le vocabulaire officiel congolais: rétro-commission.
Illégale dans d’autres pays, au Congo, les rétro-commissions sont «légales», déclare le Magistrat Suprême du pays. «Puisque vous parliez de cette affaire de 15 millions, ça tombe plutôt dans le sens de rétro-commission. Ce n’est pas du détournement, de l’argent qui devrait aller au Trésor. J’ai des informations...»
Puisque cela n’est pas unanimement accepté par la société, aux juristes de trancher.
L’un d’eux, Me Georges Kapiamba qui préside l’ONG Association pour l’Accès à la Justice, ACAJ en sigle, signale dans son compte Twitter que les faits dits «rétro-commission» constituent l’une des formes de corruption punissables par l’article 146 du Code pénal congolais de 5 à 6 ans de prison, confiscation de sommes perçues, de droit de vote et droit d’éligibilité et d’accès aux fonctions publiques».
Ci-après in extenso cet art. 146: «Seront punis d’une servitude pénale de six mois à cinq ans tous fonctionnaires ou officiers publics, toutes personnes chargées d’un service public ou parastatal, toutes personnes représentant les intérêts de l’Etat ou d’une société étatique au sein d’une société privée, parastatale ou d’économie mixte en qualité d’administrateurs, de gérants, de commissaires aux comptes ou à tout autre titre, tous mandataires ou préposés des personnes énumérées ci-dessus qui se sont rendus coupables de concussion en ordonnant de percevoir, en exigeant ou en recevant ce qu’ils savaient n’être pas dû ou excéder ce qui était dû pour droits, taxes, contributions, revenus ou intérêts, pour salaires ou traitements, pour indemnités, primes ou tout autre avantage. En condamnant à la peine prévue à l’alinéa précédent, le juge prononcera en outre:
1. La confiscation de la rétribution perçue par le coupable ou du montant de sa valeur lorsqu’elle n’a pu être saisie si la concussion résulte de la perception illicite, pour le compte du concussionnaire ou d’un tiers autre que l’Etat, des avantages inclus cités à l’alinéa précédent;
2. l’interdiction pour cinq ans au moins et dix ans au plus, après l’expiration de la peine, du droit de vote et du droit d’éligibilité;
3. l’interdiction d’accès aux fonctions publiques et para-étatiques quel qu’en soit l’échelon».
Autre débat: celui qui porte sur cet autre vocabulaire: «fouiner».
En clair, le refus - justifié - par le Magistrat Suprême d’aller «fouiner» dans le passé de ses compatriotes, expliquant qu’il a «trop de charge que d’aller fouiner dans le passé des gens».
Le Sud-africain Madiba Nelson Mandela dont le sens du pardon est universellement connu et salué, avait fait fonctionner une Commission «Vérité et Réconciliation».
L’histoire témoigne: «La Commission de la vérité et de la réconciliation (CVR) en Afrique du Sud a été créée par le Promotion of National Unity and Reconciliation Act du 19 juillet 19951, sous la présidence de Nelson Mandela qui avait accédé au pouvoir l’année précédente au cours d’un processus de transition démocratique visant à mettre fin à l’apartheid et à la domination de la minorité blanche en Afrique du Sud. Cette expérience de justice restaurative est, à sa création, présidée par Mgr Desmond Tutu. Se déroulant d’avril 1996 à octobre 1998, son but principal est de recenser toutes les violations des droits de l’homme commises depuis le massacre de Sharpeville en 1960, en plein apogée de la politique d’apartheid initiée en 1948 par le gouvernement sud-africain, afin de permettre une réconciliation nationale entre les victimes et les auteurs d’exactions.
En 1991, le président Frederik de Klerk avait créé la Commission Goldstone, afin d’enquêter sur les actes de violence policière probables, et effectifs, qui ont eu lieu entre 1991 et les premières élections générales au suffrage universel non racial».
Comment passer outre la Vérité au moment où, par exemple, rebondit l’affaire de l’assassinat au Kasaï des experts de l’ONU la Suédoise d’origine chilienne Zaida Catalan et l’Américain Michael Sharp sauvagement tués et égorgés dans la brousse au Kasaï, en mars 2017, images à l’appui? Sans compter tous ces Congolais qui ont payé de leur vie l’alternance démocratique?
Mais comment ne pas comprendre le sens profond du message présidentiel? A chacun de faire son travail, en l’espèce, la justice...
«C’est un message qui ne me surprend pas parce que ce n’est pas ça le travail du Président de la République. C’est le travail de la justice et de la société civile ainsi que des victimes qui ont enduré les conséquences des crimes graves commis contre eux. C’est une façon pour lui d’interpeller les uns et les autres, de dire que chacun se remette à son travail. Moi, Président de la République, je veux faire mon job tracé par la Constitution et les lois de la République. Le reste c’est à vous justice, société civile, victimes d’accomplir aussi vos devoirs», explique le juriste Kapiamba.
L’autre «côté exceptionnel» de cet entretien est qu’il a lieu dans un contexte de faste royal ayant entouré la visite du Président congolais, tapis rouge déroulé partout devant un homme qui hier fut brutalisé par la police belge - des photos le montrent ensanglanté - pour sa lutte pour la démocratie et dont l’élection, il y a peu, était contestée par le même gouvernement belge.
Le Soft International a retranscrit aussi fidèlement que possible cet entretien du Chef de l’Etat congolais avec deux journalistes français, Françoise Joly de TV5 Monde et Joan Tilouine, du journal Le Monde. Ci-après.

La Belgique c’est un pays que vous connaissez très bien. Vous y avez vécu longtemps. Vous venez de lui réserver votre première visite officielle. «La Belgique c’est mon autre Congo», dites-vous devant les entrepreneurs belges. Ces mots particulièrement forts, prononcés ici, à Bruxelles, la capitale de l’ancienne puissance coloniale. Les relations du Congo depuis son indépendance, n’ont pas toujours été très apaisées avec la Belgique. Quel est le sens de ces mots aujourd’hui?
D’abord c’est l’expression de ce que je ressens. C’est vrai je suis arrivé en Belgique en 1985. Avant, j’avais fait juste une année scolaire et je suis parti. Depuis 1985, je suis là jusqu’à maintenant. Cela fait une trentaine d’années. Je suis arrivé, j’avais 21 ans et demi. C’est mon autre Congo. C’est mon autre pays. Sans avoir besoin d’avoir la nationalité, je me sens chez moi en Belgique, c’est clair.

En décembre 2018, dans un entretien accordé au «Monde», Joseph Kabila avait déclaré, je cite: «L’Union Européenne a une attitude néo-coloniale. Notre compréhension est qu’ils veulent affaiblir l’Etat et les Institutions, désintégrer notre pays, s’accaparer les ressources infinito». Que pensez-vous de l’analyse faite par votre ennemi politique devenu votre allié et partenaire?
Je crois qu’il faut situer ou resituer les propos de Joseph Kabila dans leur contexte. A l’époque, il régnait une tension très forte entre l’Union Européenne et le Congo. Le même Joseph Kabila, des années plutôt, avait dit des gentillesses, sur ce que le Roi Léopold II avait fait envers le Congo, cela avait prêté à polémique. Voyez que lorsque vous sortez des propos de leur contexte, vous pouvez en faire ce que vous voulez. Vous voyez qu’il a été gentil par moments. En décembre-novembre 2018, dans un contexte d’élections et de tensions très fortes entre l’UE et la RDC, il ne pouvait pas se sentir à l’aise. C’est normal... Je n’ai pas à juger ses propos, je ne sais pas ce qui se passait exactement.

Vous, Monsieur le Président, vous avez dit que la Belgique c’est la porte d’entrée de la coopération. Coopération que vous souhaitez avec l’UE. Coopération c’est un mot qui n’est plus du tout à la mode chez certains Dirigeants africains. par exemple, le président ghanéen Nana Akufo-Addo qui dénonce une sorte de paternalisme européen, appelle à s’affranchir de l’aide au développement. Vous vous pensez différemment par rapport à la coopération avec les Européens. Qu’est-ce que vous mettez vous dans ce mot coopération?
Je mets d’abord le mot amitié. Je ne vois pas dans coopération une sorte d’ascendance. Je comprends mon aîné, le président Nana Akufo-Addo qui a connu l’époque coloniale, a toujours ce réflexe de protection. Ce qui est tout à fait normal et s’explique. Aujourd’hui, grâce à l’émergence de l’Internet, du téléphone portable, le monde est devenu un village. On ne peut plus voir des choses que l’on voyait à l’époque. Avec la globalisation, nous allons vers l’égalité des peuples. Aujourd’hui, coopération doit rester le mot clé. Mais y mettre amitié, partenariat... Aujourd’hui, en Afrique, il y a une nouvelle génération de dirigeants qui a compris que c’est par la croissance économique et par le bien-être de nos populations que nous atteindrons réellement le stade de l’indépendance. C’est dans ce cadre que le mot coopération prend son sens. Nous ne pouvons pas vivre en autarcie sans échanger nos expériences dans le cadre de partenariat gagnant-gagnant.

Le président Nana Akufo-Addo veut s’affranchir de l’aide, des organisations internationales, le FMI. Lui dit qu’il ne veut plus tendre la main. Que pensez-vous de ça?
De nature, je ne suis pas quelqu’un qui aime tendre la main. Le président Nana Akufo-Addo n’a pas tout à fait tort sur la question de l’aide occidentale. Mais le Ghana est un pays performant grâce entre autre à la politique de M. Nana Akufo Ado économiquement. Nous n’avons pas la même situation. Le Congo était vraiment au fond du gouffre. Des efforts avaient commencé à être faits avec mon prédécesseur, mais pas assez. Aujourd’hui, nous voulons continuer sur ces efforts avec les réformes, aller de l’avant. Et je crois qu’à un moment donné, nous pourrons aussi dire: «Nous n’avons plus besoin de tendre la main». Mais pour le moment, nous avons besoin d’aide. Le jour où nous dirons que nous n’en avons plus besoin, ce ne sera pas avec méchanceté, ce sera simplement par amitié pour dire: «Écoutez, nous sommes capables de voler de nos propres ailes, merci pour ce que vous avez fait. L’amitié et la coopération continuent mais sous d’autres facettes».

Où en êtes-vous avec la signature de la reprise de la coopération avec la Belgique en matière de défense? C’est un dossier compliqué...
En Belgique, il y a encore des négociations sur la formation du gouvernement. Des mémorandums d’entente ont été signés dans plusieurs domaines - défense, finances, coopération au développement - mais il faut attendre une vraie politique de coopération. Cela viendra avec l’avènement du gouvernement.

Vous y êtes favorable?
Absolument. Je suis là pour dire aux Belges: leur place est au Congo et moi, sous mon ère, je ne voudrais pas de tensions avec la Belgique. Moi, je vous ai dit, la Belgique c’est mon autre Congo. Je ne me vois pas être en conflit avec moi-même.

Le paradoxe de votre pays c’est la richesse de vos sous-sols, de l’industrie minière et la grande pauvreté à l’intérieur de votre pays. Vous êtes venu à Bruxelles avec le patron des patrons, Albert Yuma, maintenu à la présidence du Conseil d’administration de la société minière Gécamines en dépit de soupçons de détournement de centaines de millions de dollars. Est-ce que vous allez réclamer des audits des comptes de la Gécamines et finallement préserver Albert Yuma c’est une concession. Finalement, préserver Abert Yuma est-ce une concession qu’il fallait faire, est-ce que vous aviez le choix?
Préserver Albert Yuma était important pour moi. Parce que je ne voulais pas que le personnage que je connais personnellement, surtout à travers un membre de sa famille, pense qu’il y avait de l’acharnement sur sa personne de ma part. Je n’ai souhaité ni qu’il soit mon Premier ministre, ni lui reprendre sa place à la Gécamines d’autant plus que je n’ai pas la preuve de ces accusations des centaines de millions. Il faudrait que les instances spécialisées en fassent la démonstration pour qu’on pense à d’éventuelles sanctions. Quant à l’audit, oui, il faudra le faire à un moment donné, mais de toute la République. Pourquoi simplement se concentrer sur Albert Yuma et la Gécamines? Pourquoi, on ne reculerait pas jusqu’à la période d’avant Albert Yuma? Vous voyez qu’on ne s’en sortirait pas... En arrivant au pouvoir, ma philosophie a été de dire, on tire un trait sur le passé. Ce qui est arrivé de mal ne doit plus se reproduire. On peut repartir avec les uns et les autres, ceux qui ne se sont pas trop compromis, qui ne se sont pas trop compromis, qui n’ont pas trop de tâches, qui ne choquent pas la population. En se disant si vous avez commis certains impaires, il est temps de vous racheter. A ceux qui ont commis certains impairs dans le passé, on leur dit, «maintenant, c’est fini». Il est temps de se racheter et de montrer à la population un nouveau visage.

Impunité sur les éventuels crimes économiques commis sous la précédente Présidence?
Pas nécessairement. Les crimes, je vous ai dit, s’il y a des instances spécialisées qui relèvent cela, on s’y penchera. Mais je n’ai pas à fouiner. C’est ça que je veux dire. Moi, je ne ferai pas ce travail d’aller fouiner dans le passé. J’ai trop de travail qui m’attend. Je n’ai pas le temps de m’attarder sur ça. Le Congo nous appelle à d’autres choses. Les Congolais nous posent des questions. Ils veulent des réponses sur l’éducation, la santé, le travail, sur la pauvreté parce qu’ils savent qu’ils ont un pays riche, ce n’est pas normal qu’ils vivent pauvres. Nous n’avons pas de temps à perdre à des règlements de comptes.

Vous ne ressentez-vous pas un besoin de la justice de la part des Congolais?
Non, sincèrement, je n’ai pas senti. Par rapport aux priorités, sûrement... Mais ce n’est pas ça la priorité. Aujourd’hui, les Congolais veulent la paix et la sécurité. Et ça c’était mon engagement. Parce qu’en faisant campagne, j’ai été à l’est, j’ai vu la pauvreté. C’est même pas de la souffrance, c’est au-delà de la souffrance. L’est du pays, on l’appelait le grenier du Zaïre. Aujourd’hui c’est devenu un enfer. Je ne peux pas me sentir Chef de l’Etat de la République Démocratique du Congo et accepter ces faits. Donc ça c’est la priorité. Dans un pays aussi riche que la population soit parmi les plus pauvres du monde. C’est ce paradoxe qu’on essaie d’éradiquer.

Sur la volatilité des cours des matières premières. Le Congo est le premier producteur mondial de cobalt dont le cours a connu des hausses de 200% avant de dégringoler début 2019. Comment la RDC compte-t-elle s’y prendre pour s’affranchir de la volatilité des cours des matières premières?
Merci beaucoup. Il faut remettre de l’ordre dans ce secteur minier où trop de traders jouent sur les marchés et surtout avec les creuseurs. Nous allons encadrer les creuseurs en coopératives, mieux retracer leur production, de telle sorte que le prix du cours du cobalt soit déterminé par nous-mêmes. Nous allons aller vers la diversification, mais pour le moment nous avons un énorme déficit en énergie (ndlr avec un taux d’électrification de 10 % de la population). Donc il faudra un certain temps pour parvenir à la transformation, à la valeur ajoutée, à la valorisation des produits de nos mines. La priorité, il faut la mettre ailleurs. Je l’ai appelé la vengeance du sol sur le sous-sol. Les mines nous ont créé énormément de problèmes, ces creuseurs qui meurent dans les mines, ces enfants qui travaillent dans les mines plutôt que d’aller à l’école dans le fondemental. Nous allons mettre la priorité sur l’agriculture porteuse qui va régler le problème de la pauvreté avec l’autosuffisance alimentaire et qui nous permettra de renflouer nos caisses. Nous pourrons faire de l’industrialisation de notre agriculture et exporter, nourrir avec 80 millions d’ha de terres arables, plus de deux milliards d’êtres humains.

Mais au départ, comment allez-vous financer cette diversification? Vous allez demander de l’aide à la Communauté internationale, au FMI, à la Banque mondiale...
Voilà. Avec de l’aide dans un premier temps. Nous sommes en pourparlers avancés avec la Banque africaine de développement, nous avons pris langue avec Afriland, avec son CEO. Nous sommes en pourparlers avancés avec des programmes bien établis, pour développer notre agriculture en vue d’atteindre l’autosuffisance alimentaire avant d’entamer une industrialisation. Outre les mines, il y a le pétrole dont une partie est encore exploitée par l’Angola (la RDC revendique - officiellement depuis juin 2003 - un pan de la production des blocs angolais en eaux profondes). J’ai évoqué ce problème avec mon homologue angolais, Joao Lourenço. Il esquive un peu. Il faut continuer de discuter. J’ai annoncé mon programme de gratuité de l’école. Et pour le financer, j’ai aussi besoin des millions de dollars de ce pétrole.

Sur le clip diffusé à la télé et sur les réseaux sociaux qui a pu surprendre quant à sa forme - il y a de la musique - vous passez un message clair à la Nation qui dresse un constat extrêmement sévère sur l’état de votre pays. Je cite des mots que vous prononcez: ceux qui meurent de faim, de haine, de tribalisme, de guerre, viol, etc. C’est ça l’état de votre pays? Quel est le sens de ce message au peuple?
C’est surtout un appel à la conscience. Il y a peu, j’ai mis sur pied une agence qui se charge du changement de mentalités. La mentalité actuelle au Congo est aussi à la base de nos problèmes. Le tribalisme s’est exacerbé. On a l’a vu à mon élection, il y a certains malins qui se disent opposants ou qui ont prétendu avoir remporté les élections qui ont agité la corde tribale. Ils ont joué sur ça. Ils ont poussé certains Congolais à en attaquer d’autres jusqu’à en tuer. C’est passé sous silence mais vous devez savoir que ça eu lieu dans notre pays. Il y a eu des victimes à mon élection, des personnes tuées parce qu’elles appartenaient à la même tribu que moi, on ne savait même pas pour qui elles avaient voté, uniquement parce qu’elles étaient des Kasaïens comme moi. Et on les a tuées. Et ça, c’est inacceptable, c’est contre ça que je lutte parce que je veux un Congo uni. Ce n’est que comme ça que nous pourrons faire face aux défis du développement. Je ne connais aucune Nation, aucune organisation qui a pu réussir en étant divisée.

C’est une question de mentalités ou l’état de dénuement des populations?
Exactement. On dit «ventre affamé n’a point d’oreilles». Quand quelqu’un est démuni, vit dans le dénuement le plus total, il n’écoute plus. Il est facilement manipulable. C’est ce qui s’est passé. On a profité de la faiblesse des Congolais pour les manipuler. C’est cet appel à la conscience que je lance pour que les Congolais comprennent qu’ils ont aujourd’hui un Chef de l’État sur qui ils peuvent compter, sur qui ils peuvent s’appuyer, qui est prêt à les écouter et à suivre leurs aspirations. Je suis là présent.

Pardon, réconciliation ou justice. Mais que comptez-vous faire pour faire reculer les violations des droits de l’homme et lutter contre l’impunité de ceux qui ont fait ces crimes, y compris ceux que vous évoquez? Pourquoi avoir maintenu de hauts responsables militaires malgré leurs responsabilités présumées dans des crimes de guerre, des massacres ou la répression de vos militants lors des manifestations pro-démocratiques entre 2016 et 2018?
Nous voulons instaurer un Etat de droit. Et dans un Etat de droit, il y a une justice indépendante. Ce n’est pas à l’individu Félix Tshisekedi de commencer à faire justice. Parce que ma justice ne serait pas objective. Je viserai selon les orientations qui me seraient données par l’opinion par exemple parce que Y ou X personnage ne leur revient pas. Cela ne se fait pas. Si on veut instaurer un Etat de droit, il faut faire confiance à la Justice, bras séculier de l’Etat de droit. Que ceux qui s’estimeront avoir été victimes de X ou Y citoyen, se tournent vers la justice. Et ces crimes présumés ne remontent pas seulement à la période de 2016 à 2018. On peut même remonter à la chute de Mobutu, à l’avènement de l’AFDL, ou à l’indépendance, si vous voulez.

Ces victimes voient que ces généraux, ces responsables présumés de crimes graves travaillent avec vous.
Vous dites bien «présumés»!

Absolument...
Donc, ils sont aussi présumés innocents!

Et vous, ça vous fait pas mal de travailler avec eux, vous n’avez pas le choix...
Non, ce n’est pas une question d’avoir mal. J’ai trouvé une armée structurée. J’ai parlé dès le départ avec le Haut Commandement de l’armée. L’une des premières réunions avec celle des services des renseignements, sécurité et autre, je l’ai eu avec ces généraux. Je leur ai dit que je n’accepterais plus ce qu’on a entendu sur l’armée. Mais eux aussi m’ont dit ce qui s’est réellement passé. C’est vrai notre armée a commis beaucoup d’erreurs. Mais il y a eu aussi beaucoup d’exagérations. Mais quand on arrive au poste qu’on occupe maintenant et qu’on a accès à certains dossiers, à certaines informations que l’on peut s’en rendre compte. Il y a eu beaucoup de diabolisation collée sur des individus. J’ai des exemples. Mais une fois dans l’opinion, quelque chose vous colle à la peau. Il faut laisser à des spécialistes le soin de faire ce travail.

Sur l’enquête de l’Inspection générale des Finances à propos des 15 millions de dollars qui ont disparu des caisses du Trésor. Vous avez rappelé l’indépendance de la justice qui, pour vous, est l’un des piliers de l’Etat de droit. N’y a-t-il pas un signal politique fort à donner pour lutter contre la corruption?
Oui, j’en donnerai. J’en donnerai...

Lequel par exemple?
Vous avez évoqué les mots que j’ai prononcés devant les chefs d’entreprises belges. Mais j’ai aussi parlé de la création prochaine d’un office de lutte contre la corruption. J‘ai beaucoup et longtemps réfléchi sur ce problème. Mon prédécesseur avait désigné un conseiller spécial en la matière. J’ai beaucoup réfléchi et analysé la situation et je me suis rendu compte que ce ne serait pas efficace.

Pourquoi?
Parce qu’il faut une administration avec des pouvoirs clairement définis, des orientations données à cet office pour mieux s’attaquer à ce problème. Vous voyez qu’en amont, j’ai créé cette Agence pour le changement des mentalités parce que je veux qu’il y ait de la pédagogie avant la répression. Lorsque la répression va arriver, on n’aura pas à regretter parce qu’on aura été prévenu. Je comprends que le Congo, depuis des décennies, est entré dans une forme d’habitude du mal. La corruption était devenue banale, endémique. Vous savez, il n’y a pas que la corruption comme telle. Il y a aussi ce changement de mentalités. Vous savez qu’il y a une forme de corruption, comme quand on reçoit au Congo des rétro-commissions d’une affaire, sous d’autres cieux c’est illégal mais au Congo c’est légal. Et vous trouvez quelqu’un qui se justifie en disant je n’ai volé personne. Quelque part, il y a du vrai. Mais il faut faire comprendre, il y a la moralisation. Après la lutte contre la corruption, il y aura la lutte pour la moralisation. C’est ça le changement de mentalités. Puisque vous parliez de cette affaire de 15 millions, ça tombe plutôt dans le sens de rétro-commissions. Ce n’est pas du détournement, de l’argent qui devait aller au Trésor. J’ai des informations. J’ai reçu l’Inspecteur général des Finances. J’étais au Japon quand cette affaire a éclaté. J’ai appris avec effroi qu’il avait été menacé. Ça ,ça m’a préoccupé. Je ne veux pas qu’on bafoue les droits, les devoirs des gens dans leur travail. Il a fait son travail. Il n’a cité le nom de personne et a transmis le dossier à la justice. Pour ma part, je lui ai assuré de ma confiance, de ma protection. La Justice va s’en occuper…

Donc c’est une affaire de rétro-commission?
Oui. Je paie une facture et rendez-moi aussi autant...

C’est-à-dire ces pratiques continuent même sous votre présidence?
Je reconnais que cela continue sous mon mandat. Tout ne peut pas changer en un jour. Mais je compte entamer un grand programme de moralisation.

Rétro-commission du coup, c’était destiné quand même aux caisses du Trésor?
C’est ça l’enquête. C’est sur ça que l’enquête va porter.

Vous soutenez votre Directeur de cabinet Vital Kamerhe?
Absolument. Je n’ai aucune preuve de sa méconduite. Jusqu’ici en tout cas, je n’ai pas à lui cracher dessus. Moi je ne fais pas attention à ce que racontent les réseaux sociaux.

Cette lettre de Vital Kamerhe empêcha l’Inspecteur général des finances de mener ses enquêtes vous préoccupe-t-elle?
Il y a eu un peu de maladresse. Je l’ai interpellé à ce sujet. L’Inspecteur général des finances est un peu sorti de son travail, donc je devais le rappeler à son devoir. Il n’est pas procureur. Il est sous la responsabilité du Président de la République. Pas de la Présidence. Donc avant de faire ce qu’il a fait, il aurait dû m’informer. Il a agi un peu comme un procureur, et je crois que mon directeur de cabinet a voulu le lui rappeler. Cela aussi a été un peu maladroit. Il n’est pas sous sa direction. Cela est regrettable. Ce n’est pas la fin du monde...

La formation de votre gouvernement a demandé sept mois de tractations. Que répondez-vous à ceux qui voient dans ce nombre de ministres l’expression d’une cohabitation entre vous et l’ancien président Joseph Kabila?
C’’était le prix à payer pour la paix. Le Congo ne peut pas se permettre de se payer une crise politique en ce moment qui bloquerait les institutions et la marche du pays. Il ne faut pas oublier qu’il y a quelques mois, nous nous regardions en chiens de faïence, et c’est peu dire, avec nos amis de la coalition aujourd’hui. Nous nous sommes combattus de manière rude pendant des années; du jour au lendemain, il fallait coaliser. Nous avons un sens idéologique commun, c’est-à-dire la social-démocratie. Nous espérons que ça marchera, on verra.

Réconciliation avec Joseph Kabila?
Forcément. Puisque nous sommes ensemble aujourd’hui dans une même coalition.

La plate-forme politique de Kabila considère ce dernier comme le «président honoraire» de la RDC. Ce titre vous semble-t-il approprié?
C’est vrai non? Le président Sarkozy, le président Hollande ne sont-ils pas des présidents honoraires de la République française?

Ils n’ont pas eu leur mot à dire sur la constitution du gouvernement de leur successeur...
Oui, mais parce que tout simplement, ils ne sont pas en situation de cohabitation ou de coalition. Nous, nous le sommes. C’est pour cela que Joseph Kabila a aussi pris part à la composition de ce gouvernement; il est à la tête d’une famille politique aujourd’hui qui a la majorité au Parlement.

Quels sont vos rapports avec votre ancien allié Martin Fayulu, qui revendique toujours sa victoire à l’élection présidentielle et vous qualifie de «pseudo-président»?
Aucun. Je ne le vois plus d’ailleurs. Mais il est libre de dire ce qu’il dit aujourd’hui. S’il avait été à ma place, je me demande s’il permettrait de telles déclarations. J’attends toujours qu’il apporte les preuves de sa victoire. Martin Fayulu prétend avoir gagné, qu’il le démontre au lieu de faire du bruit inutilement!

Les résultats n’ont toujours pas été publiés de manière très précise...
Il faut demander à la CENI.

Vous en souffrez?
Je n’aime pas qu’on me prenne pour un usurpateur. Ses propos me font mal. Mais c’est aussi cela, la démocratie.

Avez-vous été blessé par les mots du chef de la diplomatie française Jean-Yves Le Drian, qui avait parlé de compromis à l’africaine, puis qu’il n’y avait pas de raison de remettre en cause votre élection?
Oui, sur le champ, j’ai été choqué parce que ses propos étaient un peu méprisants. Pourquoi «à l’africaine?»

Vous avez évoquez cette question?
Non. Lui-même, d’entrée de jeu, a donné son explication. Je n’avais pas à le traquer, à le mettre dos au mur; il s’est expliqué et pour moi le conflit était clos. Pour moi, c’est du mépris, du mépris gratuit, mais bon, les choses basses, je les oublie très vite. Je n’aime pas m’attarder dessus d’autant que la France est un pays que je porte vraiment à cœur. J’aime la France, j’aime beaucoup la France malgré que je n’y ai pas beaucoup vécu, je l’ai visitée. Depuis ma plus tendre enfance, j’ai toujours aimé la France, l’équipe de France. Mon club favori, c’est le Paris Saint-Germain.

Opposant, vous étiez favorable à des sanctions visant des personnalités de l’ancien régime de Kabila. Président, vous semblez plus mesuré. La morale politique a-t-elle évolué? Vous avez quoi comme morale politique?
Doucement. La morale politique est là. Nous aurions dû avoir des élections en décembre 2016. Les sanctions se justifiaient au moment où la situation politique n’évoluait pas. Puis, il y a eu des élections qui se sont tenues d’une manière pacifique comme jamais la RDC n’en a connu dans son histoire récente. La situation a favorablement évolué. Si des personnalités ont été sanctionnées pour violations des droits de l’homme, je ne les défends pas. Moi-même d’entrée de jeu, j’ai été clair: la question des droits de l’homme est une priorité. J’ai libéré les prisonniers politiques, j’ai permis le retour d’exilés politiques, j’ai humanisé les services de répression comme l’Agence nationale de renseignement. Aujourd’hui, l’ANR n’emprisonne plus dans des cachots mais accompagne l’évolution positive de la République. Ce n’est pas une question de morale. La politique est ce qu’elle est.

Ami de Kabila et de Yuma, l’homme d’affaires et milliardaire israélien, Dan Gertler, est visé par des sanctions du Trésor américain. Peut-il revenir et opérer en RDC?
Mais Dan Gertler est en RDC où je l’ai rencontré. Je ne fais pas d’affaires avec lui; je ne suis pas homme d’affaires. Et je ne juge pas les sanctions américaines car je ne sais pas pourquoi elles ont été décrétées. Mais je n’ai jamais entendu nos amis américains nous dire que Dan Gertler est tellement mauvais qu’il ne doit pas faire d’affaires en RDC.

Le chef militaire des rebelles hutus des Forces démocratiques de libération du Rwanda, Sylvestre Mudacumura, a été abattu par l’armée congolaise. Des soldats rwandais ont-ils participé à l’opération?
Non, pas du tout. Il est vrai que nous partageons des renseignements. Si je suis favorable à des opérations conjointes, il n’est pas question d’accorder des droits de poursuite sur notre territoire.

Il y a un an, Kabila demandait le départ de la Monusco. La Monusco doit-elle rester?
Oui. La Monusco restera encore quelques temps. Nous en avons besoin, surtout à l’est du pays, et surtout en appui logistique de nos forces de défense.

Votre pays est le pays le plus francophone au monde. Quel est votre mot préféré en français?
Vous me surprenez là… Amour. Avec l’amour, on a le bonheur, le pardon, le partage, la paix. Donc il n’y a pas mieux qu’amour.

Que représente la langue française pour vous?
Le partage et la possibilité d’échanger. On crée des ponts entre les peuples avec le français. C’est une langue très riche, magnifique. C’est la langue dans laquelle je suis le plus à l’aise. J’aime le français.
Une retranscription du Soft International.


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