|
Pour un test
de dépistage psychiatrique sur ceux qui se destinent aux
hautes fonctions de l'Etat
ARTHUR Z'AHIDI Ngoma a claqué la
porté du RCD. Il ne devrait avoir personne au sein du
mouvement rebelle congolais pour le pleurer. Ni un seul de ses
lieutenants qui ont accepté massivement d'assumer des
fonctions exécutives au sein du RCD alors que leur leader
errait de capitale en capitale à la recherche d'improbables
soutiens politiques.
Ni ceux, les "Rénovateurs",
versés au sein de ce qui tient lieu de parlement de la
rébellion et à qui il promit tout soutien pourvu
qu'ils l'appuient dans sa tentative de déboulonner Ernest
Wamba Dia Wamba, le président du RCD et Vincent de Paul
Lunda Bululu, le coordonnateur de l'exécutif afin de se
faire introniser président. Supposé pourtant au
fait de tristes mais toujours vivaces pratiques de l'ex-Zaïre,
celui dont aucun manuel d'histoire n'aurait retenu le nom s'il
n'avait risqué d'être mis à mort par Kabila
qui l'accusa d'avoir nargué son régime en rencontrant
des journalistes au moment où une telle manifestation
était prohibée à Kinshasa, s'est fait fourvoyer
à la suite d'une irrépressible boulimie du pouvoir
suprême.
Que cela soit très clairement dit :
l'ex-vice-président de l'Assemblée des membres
du RCD n'a pas quitté le Mouvement à la suite d'une
demande de démocratie qu'il aurait exprimée et
qui n'aurait pas été exhaussée par ses pairs
fondateurs du RCD. Il n'est pas parti après qu'il se soit
rendu compte tardivement que la rébellion n'a pas d'autonomie
propre et qu'elle est trop servile ou que le Congo est victime
de pillages de la part de ses voisins. Ngoma a retourné
la veste - cette fois est semble-t-il enfin la bonne - furieux
d'avoir été battu lors de deux scrutins libres
et ouverts. Une première fois, début janvier, lorsqu'il
passa imprudemment au vote une motion portant admission d'une
vingtaine de "rénovateurs" débarqués
la veille à Goma. Même si sur le fond, le principe
d'élargissement ou d'ouverture du mouvement rebelle était
souhaitable, sur la forme, nul homme sensé ne pouvait
expliquer qu'un groupe arrivé de Bruxelles et pas trop
au courant de ce qui se faisait à Goma puisse être
admis hic et nunc à siéger dans une assemblée
responsable sans que les candidatures n'aient été
préalablement dépoussiérées, examinées
et alors que beaucoup d'autres candidats, au moins aussi honorables,
ne partageant peut-être pas les convictions de notre homme,
attendaient leur rôle sur le pallier depuis six mois sans
rencontrer le moindre regard de Ngoma. Comme il fallut s'y attendre,
l'homme fut battu démocratiquement selon des règles
auxquelles il avait préalablement librement souscrit et
à la rédaction desquelles il avait contribué
fortement, ne récoltant que trois voix - outre la sienne
- dans une assemblée qui comptait vingt-huit membres.
Tout au long du débat ayant précédé
l'ultime affrontement, il avait pourtant amplement eu le temps
de mesurer ses chances et de retirer son texte. Il ne le fit
pas. Mauvais perdant et sans attendre son reste, l'homme qui
co-présidait les débats, en l'absence de Wamba
Dia Wamba en mission, se mit debout, prit la direction de la
porte de sortie et se dirigea immédiatement vers l'aéroport
où il embarqua à bord d'un petit avion. Direction
Kigali. But présumé du voyage : appeler à
la rescousse le "parrain" rwandais, sûr que les
gens de Goma n'avaient aucune capacité de jugement. Il
y restera deux semaines sans avoir vu la moindre petite porte
s'ouvrir. Nerfs à vif, l'homme finit par débarquer
à Paris, dans le but de faire venir la grosse artillerie
française. Là aussi, personne ne se laissa impressionner.
Malgré des injures toujours inqualifiables proférées
contre ses pairs, le voici qui retournait sur la pointe des pieds
au point de départ. Entre-temps, d'aucuns envisagent de
le faire arrêter, d'autres pensent qu'il faut le faire
passer devant une commission de discipline à mettre en
place. Toute honte bue, et toujours aussi imprévisible,
le voilà qui retrouve sa place à la table de la
présidence de l'Assemblée. Il ne donne aucune explication
à personne et curieusement, nul ne lui demande aucun compte!
Tout se passe comme si rien ne s'était passé!
On peut tout dire et tout critiquer, par exemple
déplorer que l'élargissement et l'ouverture du
RCD aient été servis après que les membres
fondateurs qui se sont octroyés le droit de vie et de
mort sur le RCD se soient assurés d'avoir tout ficelé,
tout réglé dans les moindres détails. Il
reste que dans leur logique écrite, les travaux de l'Assemblée
ont été un modèle exemplaire de démocratie.
À l'approche des affrontements, les camps se sont rangés,
décidés chacun de se faire entendre et au besoin
de s'entre-déchirer impitoyablement. Comme cela se doit,
chacun des membres a pris son adhésion à une mouvance
en fonction de ses propres convictions. On a vu trois mouvances
se détacher nettement. La première, sans doute
conduite par le trio Karaha-Lunda-Thambwe, la seconde pilotée
par le duo Wamba-Dépelchin, la troisième celle
de Z'Ahidi Ngoma, soutenue moins par la raison que par le coeur
par son unique lieutenant Sesanga Epungu, secrétaire général
d'un mouvement les Forces du Futur dont personne n'a vraiment
jamais entendu parler. Aucune nomination n'ayant été
prononcée en dehors du vote secret, lors du vote, chacun
tenait dans sa main un bout de papier sur lequel il faisait le
décompte des voix. Parfois avant le début des opérations,
un homme improvisait séance tenante un ultime petit tour
électoral vantant les mérites de son poulain. Tel
scrutateur s'étant aperçu qu'à son titre,
il lui est interdit de prêcher pour son Église,
s'empresse de rendre le tablier afin de se sentir plus libre.
À l'arrivée, le trio Karaha-Lunda-Thambwe a fait
un triomphe, raflant les plus nombreux portefeuilles mis en jeu
et sans doute les meilleurs, le camp ayant voté sur le
modèle britannique du siècle passé (la couleur
du bulletin du curé est celle de tout le village), celui
de Wamba-Dépelchin est laminé mais l'honneur est
sauf : il a su sauver l'essentiel, à savoir le fauteuil
présidentiel. Quant au dernier camp, le décompte
donne Sesanga catapulté ministre de l'Économie
avec comme adjoint Émile Ngoy, président sur papier
des Rénovateurs, alors que tous les Rénovateurs
se retrouvent à l'Assemblée. Mais Ngoma lui-même
n'est nulle part. Ni dans la salle où se tiennent une
nuit durant les affrontements avec un confort inouï de démocratie
- ce qui fait grommeler d'aucuns pour qui rébellion et
démocratie sont antinomiques -, ni sur les tableaux des
élus. Mépriseur de tout le monde, Ngoma a été
à son tour méprisé. Son nom va apparaître
sauvé miraculeusement à la vice-présidence
de l'Assemblée qui compte désormais 137 membres,
appelé à seconder le jeune Nyamwisi Mbusa qui a
pris de l'embonpoint et de l'envergure. Ayant vu venir le boulet,
le vice-président entrant de l'Assemblée a pris
le large - nouvelle direction Kampala - où il est allé
supplier l'intervention, cette fois de l'aîné de
la région, Museveni. S'il ne peut l'imposer président
du RCD, qu'il le fasse nommer à la tête du MLC de
Jean-Pierre Bemba. Stupéfaction à Kampala! Si le
président ougandais accepte de le recevoir, c'est devant
une délégation dépêchée de
Goma qui se fait écouter longuement et n'entend transiger
sur rien. Les amis sont les amis : ils doivent écouter
et prendre acte, au besoin prodiguer des conseils. Museveni s'en
tient à cela. Ngoma qui a fait venir ses valises promet
de les faire repartir à Goma mais répugne à
accepter le poste de vice-président de l'Assemblée,
une infamie à ses yeux. Lui qui ne s'était jamais
vu nulle part ailleurs sinon comme le successeur de Kabila, perspective
que lui ouvrait la présidence du RCD!
Or Ngoma se sent désormais redevenu
le commun des mortels. Dans l'ordre protocolaire, il est tombé
de la position trois à la position cinq, soit trois positions
plus bas que son ennemi juré, Lunda Bululu. Lorsque déjà,
au lendemain du 2 août, date du déclenchement de
l'insurrection, il avait été déjugé
par ses mêmes pairs et qu'il apparut nécessaire
de le repêcher dans un rôle dirigeant dans l'appareil
après qu'il eût fait grand bruit, il expliqua qu'il
acceptait aimablement l'offre mais mettait un point d'honneur
: jamais dans l'ordre protocolaire plus bas que Lunda. Ainsi
pour lui être agréable fut rabiboché le fameux
poste de 2ème vice-président du RCD que n'avait
prévu nulle part le Protocole d'accord et où, en
réalité, l'homme était supposé inaugurer
les chrysanthèmes. Très vite, pourtant, il va s'auto-proclamer
porte-parole du mouvement. On ne sait pas trop comment cela est
arrivé mais à Goma, ville dépourvue du téléphone
commuté, on explique, aujourd'hui sourire en coin, que
s'il y avait une valise satellitaire continuellement en marche,
ce fut bien celle de Ngoma dont la bouche restait perpétuellement
collée soit au combiné téléphonique,
soit à un cigare Davidoff. Les journalistes à travers
la terre à la recherche interminable d'une déclaration
estampillée des dirigeants rebelles tombent à chaque
essai sur le seul numéro qui fonctionne. "L'homme
à la voix de valise satellitaire" - comme on le surnomme
par mépris dans le chef-lieu du Nord-Kivu - devient ainsi
en un tournemain la voix portée du RCD. Mais cela ne va
pas sans dégâts. Comme il ne voit personne et ne
parle avec personne, Ngoma n'est guère informé.
Il ignore tout des positions affichées du RCD mais n'en
a cure : l'appât du micro est à ce point débordant
qu'il mord à tout hameçon qui pend. L'essentiel
est d'apparaître. Même s'il n'a rien à dire,
Ngoma va être sur toutes les radios. À défaut
de véritables contradicteurs internes, les médias
lui décernent le brevet de chef rebelle le plus médiatique
en lui faisant exercer un monopole de fait du micro. Il va ainsi
réussir allégrement son coup d'État médiatique
et sera considéré par les journalistes et par les
chancelleries comme le n°1 de la rébellion. Le journal
français "le Monde" qui reste malgré
tout encore une référence dans la sphère
francophone, ira jusqu'à lui coller avec témérité
la convoitée étiquette de "caution morale"
de la rébellion congolaise! L'horreur absolue! Ce n'est
pas aux journalistes qu'il revient de décider à
quel chef rebelle tendre le micro en jetant des dirigeants dans
une compétition folle de "à qui parlera plus"
(non de "à qui parlera mieux.") C'est aux organismes
de désigner dûment celui ou ceux qui le représente(nt.)
Pris dans ses contradictions internes, le RCD n'a pas été
en mesure d'assumer ce rôle. Si on ne peut empêcher
les journalistes d'appeler qui ils veulent, les dirigeants du
Mouvement doivent, dans une organisation responsable, se discipliner
en dirigeant leurs appels vers des services attitrés.
Lors du sommet de la Françafrique en novembre dernier
à Paris, un groupe d'initiative fait montre d'anticipation
et rédige une déclaration à remettre à
la trentaine de Chefs d'État, expliquant la politique
du RCD, condamnant celle menée par le régime Kabila.
Au sortir de l'avion à Paris, Ngoma qui s'est adjugé
la présidence de la délégation, jette les
enveloppes à la première poubelle, estimant que
tant que ces lettres n'avaient pas été signées
de lui, elles n'avaient aucune valeur. Face à Kabila qui
reçoit un triomphe en Europe, le RCD fait un flop en affichant
en public ses tiraillements. Les initiatives qui ont lieu sont
celles de personnalités anonymes comme la vague de procès
contre Kabila, la série d'émissions télévisées,
ou la manifestation-symbole devant le Palais royal à Bruxelles.
Pourtant, à son retour à Goma, un mouvement féminin
procédait à l'intronisation de Ngoma pour son triomphe
diplomatique personnel!
On peut tout dire, on ne déniera pas
à Ngoma la capacité de tourner la langue française.
Il a beau être piégé, il arrive toujours
à se tirer d'affaire. Du moins le croit-il. Or, c'est
là précisément le problème. Connaître
les mots même les moins usuels d'un dictionnaire est une
chose, savoir donner une information dans les termes techniques
qui en suscitent de l'intérêt en est une autre.
Il se trouve qu'à chacune de ses prises de parole en public,
hormis sa brillance, réelle, il est vrai, il ne reste
rien de son discours, sauf le halo. Ngoma parle pour lui-même
ou parle pour ne rien dire. À quelques exceptions près,
ses propos, dirait la lexicologie, ne sont guère porteurs
de valeur informative ou recèlent une valeur informative
pauvre ou nulle. Ayant vaguement appris que Kabila s'est trouvé
un nouvel allié en la personne du maître de Khartoum,
le général Omar El Béchir, Ngoma y fait
allusion devant des journalistes. Prié d'être plus
précis, il sombre dans une longue phraséologie
incompréhensible d'où on retiendra que les deux
hommes sont "en intelligence positive." Personne n'a
rien compris. Une fois encore, Ngoma s'est fié à
son étoile. Il a fait un bide. Aucun article ne sera rédigé,
aucun journal ne publiera rien. L'information est pourtant fondamentalement
vraie mais Ngoma n'a pas su l'articuler de façon mathématique.
Le RCD parle mal ou n'a rien à dire. Parler n'est pas
communiquer. Parler peut même vouloir dire incommuniquer.
Il y a des mots qui parlent, il y a d'autres qui ne parlent pas.
Parler ce n'est pas faire impression. Une étude comparative
d'un universitaire a établi que face à celle de
1996-97, la rébellion congolaise a été en
1998 quasi absente dans les cercles médiatiques internationaux.
Partant de la méthode d'étude de contenu, il pose
que la substance de l'information diffusée à travers
les médias avoisinait en 1998 le niveau zéro !
Où est passé Arthur Z'Ahidi Ngoma qui avait fait
du micro son violon d'ingres? Porté par une colère
qui est sa seconde nature, il n'y a personne qu'il rencontre
qui représente de la valeur. À Goma, l'homme s'était
offert à lui seul une villa digne d'un Maharajah au moment
même où d'autres collègues se partageaient
une maison à quatre ou cinq. On se demande comment il
a pu faire face! Quand il s'agit de se donner les allures présidentielles,
Ngoma répugne à se mêler au commun des mortels.
Ses coups de gueule sont à ce point célèbres
que l'un des dirigeants du RCD explique que quand Ngoma prend
la parole et défend un dossier, ses yeux font couler du
sang rouge !
D'aucuns attestent pourtant avoir connu cet
homme, à l'époque d'un certain "Monsieur Buisine",
cuisinier français de Mobutu, certainement agent du SDECE
qui le pilota à Kinshasa et finança généreusement
toutes ses campagnes malheureuses pour la Primature, invoquant
une mystérieuse recommandation du Premier ministre français
Alain Juppé. On revoit cet homme au mieux de sa forme,
très distingué, très diplomate, très
séducteur, très classe, très charmant et
très convivial, toujours prêt à implorer
le pardon de tout le monde. Buluwo, la prison souterraine katangaise
de haute sécurité, l'a-t-elle précipité
dans les ténèbres ? En août dernier, un journal
d'un pays d'Afrique de l'Est faisait part d'actes horribles qui
auraient été commis sur la personne de Ngoma alors
qu'il séjournait à Buluwo! Si Mobutu a détruit
le pays, il a eu nombre d'idées qu'il nous faut aujourd'hui,
le délire passé, explorer et promouvoir. Par exemple
passer au banc d'essai psychiatrique ceux qui se destinent aux
hautes fonctions de l'État. Ce test de dépistage
pourrait nous réserver bien de surprises.
|