Sur les traces du "Lion de Goma"...

Réduit à contempler le seul paradis qu'offre le lac Kivu, Ex-Ngezayo Safari pleure ses amis animaux

Depuis de longues années, c'est certainement l'homme qu'il faut absolument voir dans cette ville de laves des volcans. Jadis aventurier des temps modernes, disposant alors d'un énorme véhicule tout terrain comprenant six lits, pouvant emporter des vivres pour plusieurs mois pour toute sa famille, avec une citerne d'eau chaude, Albert Prigogine, naguère Ngezayo Safari est peut-être l'un des rares Zaïro-Congolais à avoir fait le pays au volant, de Goma à la frontière soudanaise, au parc national de la Garamba, à l'extrême nord en revenant au Kivu par Arua, à la frontière ougandaise. Au total 3.000 km effectués en un mois! "Si nos dirigeants pouvaient le faire, ils comprendraient mieux le pays. J'y rencontré le Moyen-âge, l'infra-pays. Là, notre pays a 50 ans de retard", explique-t-il, un air dépité mais tranquille, l'oeil rivé sur ce qui lui reste à admirer interminablement : l'énorme lac Kivu, dont les eaux viennent s'écraser contre sa clôture de pierres, bourdonnant de gaz méthane mais aussi, à certains endroits, de géants tilapia, le poisson culte du pays, qui fait abandonner au touriste blanc son poisson capitaine. Ngezayo Safari Albert Prigogine, 56 ans sonnés, est aussi le lion de Goma, la ville en permanence rebelle. Propriétaire d'un établissement hôtelier (Masques Hôtel) à moitié vide depuis la "fausse" libération de Kabila, il ne quitte ni son style, chapeau et bottes de cow-boy, grosse ceinture de cuir et de métal far west, ce qui le fait aussi désigner comme le shérif de la ville. S'il connaît toute l'histoire de Goma, il refuse néanmoins de tout dire. "Il ne faut pas tout savoir sinon, on en meurt", explique-t-il, sage, mais toujours avec cet humour décapant et ce visage débonnaire. Le 31 octobre dernier, en la salle de la BDGEL, à Goma, il a réuni une géante conférence pour lancer un cri de détresse pour ses amis animaux. Non seulement ceux du parc des Virunga. À la Garamba, le massacre se poursuit à vaste échelle : celui du rhinocéros blanc du nord mais aussi celui de la girafe du nord. Des représentants de la nouvelle autorité nationale, le RCD, étaient présents.

"Notre pays doit quitter le système policier et tracassier pour s'ouvrir au monde", nous confie l'homme-lion, neveu d'un Nobel

Q. On vous appelait Ngezayo Safari; vous vous faites appeler désormais Albert Prigogine. Pourquoi avez-vous changé de nom?

R. Je récupère mon nom d'enfance. Je réfute le nom qui m'a été quasiment imposé par Mobutu.

Q. On vous disait pourtant proche de Mobutu?

R. Mobutu avait beaucoup d'estime pour moi. Car il a trouvé en moi un homme qui aimait beaucoup la nature et je pense que c'est ainsi qu'il est venu vers moi. À chacune de ses visites dans notre région, je profitais de ce passage pour parler du parc national des Virunga et du tourisme. En réalité, le personnel du parc n'était pas payé; le parc n'avait pas de moyens logistiques; et je profitais pour dénoncer la mauvaise gestion du parc et demander son intervention pour régler tous ces problèmes. C'est le seul profit que j'ai tiré du régime.

Q. Vous étiez son guide du parc, pas son ami?

R. J'étais son guide. Nous avions une même vue sur les animaux, sur l'environnement et sur nos parcs nationaux. Mais j'étais aussi guide de toutes les personnalités qui visitaient alors le parc national des Virunga. Je l'ai été pour le Roi et la Reine Baudouin, le prince Albert, l' actuel roi des Belges, le président Senghor, le président Mario Soares du Portugal, les Français Jacques Foccart et Edgar Faure. C'est une infinie liste de personnalités.

Q. Comme guide de Mobutu, vous n'avez pas tiré un profit matériel personnel?

R. Le seul profit que j'ai tiré de feu Mobutu c'est son estime envers moi.

Q. Quel genre d'homme était-il? Généreux ou pas? Payait-il généreusement votre compagnie?

R. J'ai travaillé pendant vingt ans pour lui - il venait deux à trois fois par an -, il m'avait promis un salaire mais rien n'est arrivé. Quelque fois, j'étais amené à annuler mes vacances ou à les abréger pour le rejoindre au parc. Il est vrai que parfois, il a voulu me donner un pourboire, après son séjour, que j'ai toujours refusé en l'en remerciant, parce que telle était mon éducation. Cela dit, ce fut un homme pour qui j'avais de l'estime mais je pense que je ne le connaissais qu'à travers le parc. Tous les problèmes qui se posaient au niveau du parc (salaires du personnel, écoles, médicaments, véhicules pour le parc, l'uniforme des gardes, etc.), à chaque fois, il agissait dans le sens positif. Il aimait beaucoup la nature. Malheureusement, son entourage était formé de mauvaises personnes. J'ai eu à discuter avec lui à maintes reprises sur la question de la nationalité, il m'a toujours dit que tous les Rwandais se trouvant au Congo étaient des Congolais à part entière. Malheureusement, cela se limitait à des paroles.
Il est parti sans faire honorer mes dettes.

Q. Vous parlez de Rwandais. Est-ce une question qui vous touche particulièrement?

R. Il faut noter ma situation particulière : mon père était d'origine russe juive, docteur ès Lettres et géologue. Il a travaillé pendant trente à la MGL à Kamituga. Il a ouvert l'école des mines à Bukavu, transférée à Lubumbashi, et cette école est devenue la faculté de géologie. Il fut un très grand ornithologue. Son jeune frère, Ilya Prigogine, est le Prix Nobel de Chimie. En revanche, du fait de ma mère qui était une tutsie, j'ai toujours été sur la liste des personnes considérées comme non congolaises.

Q. Tutsie congolaise ou rwandaise?

R. Elle était tutsie congolaise. Elle est née dans le pays, elle est morte ici, enterrée à Goma. Je suis né au Congo, à Kamituga, dans le Maniema, en 1941. L'indépendance du Congo m'a trouvé dans le pays. J'estime avoir les mêmes droits que tous les Congolais qui ont acquis la nationalité congolaise en 1960. Avant 1960, aucun Congolais habitant au Congo n'était Congolais. Pour preuve, les membres de la délégation présents en 1959 à Bruxelles à la table-ronde de l'indépendance avaient tous un passeport belge. Nous sommes devenus tous congolais lorsque la Belgique a accordé l'indépendance. En 1960, j'obtiens l'indépendance avec et comme tous les autres Congolais. J'ai dansé le tsha-tsha-tsha comme tout le monde. En 1971, une loi accordait la nationalité à tous les ressortissants du Rwanda et du Burundi se trouvant au Congo en 1960. Dix ans après, en 1981, cette loi est remise en cause par une autre loi qui retirait la nationalité avec effet rétro-actif. Trouvez-vous cela normal? Les lois sont votées pour l'avenir et non pour le passé. D'où les troubles sanglants qui endeuillent la région.

Q. À quoi attribuez-vous cette volte-face sur la nationalité?

R. À la jalousie de certains natifs et politiciens. Ceux-ci ont vu les Tutsis développer rapidement l'économie de cette région, de Goma et Masisi. Ils se sont imaginés que si on la nationalité leur était retirée, et qu'ils étaient considérés comme des étrangers, ils pouvaient spolier les biens. Il y a aussi la peur des élections rendues possibles par la démocratisation. Ils avaient peur, lors des législatives, de se faire battre par ceux qui contrôlaient l'économie. La passion avait pris le dessus sur le principe du droit. Lors de son dernier voyage dans la région en 1993, j'ai discuté pendant deux heures avec Mobutu. Je lui ai demandé de prendre une loi, sinon, la question de la nationalité conduirait à des troubles. Il m'a promis de s'en occuper. Malheureusement, il n'a rien fait, il n'avait plus le pouvoir au parlement. Le régime a favorisé cette situation au mépris des droits de l'homme.

Q. On vous appelait aussi "le lion de Goma." Pourquoi?

R. J'étais connu comme le meilleur guide du parc et j'avais une infinie passion pour les animaux. Je connaissais toutes les familles des lions et exactement où ils habitaient de sorte que lorsque lorsque les visiteurs arrivaient, je pouvais les orienter. De jour comme de nuit, je savais où se trouvait le lion. Mais, on m'appelle aujourd'hui "gorille de montagne"(silver head gorilla.)

Q. Cela a-t-il un lien avec une évolution d'intérêt?

R. Le lion n'a pas disparu dans la région. C'est tout simplement parce que c'est moi qui ait lancé le tourisme des gorilles de montagne, dans la forêt de Jdomba, dans le parc national des Virunga, secteur sud.

Q. Mais quand est né cette passion pour les animaux? Faut-il d'ailleurs parler de passion ou de fonds de commerce?

R. Il n'y a pas d'incompatibilité entre la passion pour les animaux et l'exploitation touristique. Simplement parce que la survie de nos parcs nationaux dépend du développement touristique, c'est-à-dire des recettes réalisées. Je crois profondément que nos parcs nationaux tout comme notre environnement constituent des musées naturels et que nous avons le devoir de faire participer le monde extérieur au plaisir de voir cette beauté naturelle qui sont nos animaux, nos montagnes, nos forêts, nos lacs, etc. C'est la seule façon de procurer des devises au pays. Quant à ma passion, elle commence dès mon jeune âge, depuis mon école primaire et secondaire au nord de Goma, territoire de Lubero, à Kitsombiro et Nduluma. Cette école se trouvait dans la forêt et il y avait beaucoup de gorilles que nous appelons aujourd'hui "Gorilla gorilla groveri", une sous-espèce de hautes et basses altitudes. De cette espèce, il ne reste que 18 gorilles. Dans mon jeune âge, la forêt était remplie des centaines, peut-être des milliers de gorilles. Tous ces gorilles ont été abattus et mangés par la population, les forêts ont été déboisées au profit de l'élevage du gros bétail. Ces gorilles nous attaquaient et nous avons appris à nous associer aux animaux au point qu'il m'arrivait d'aller passer la nuit, au clair de la lune, avec un bouvier, autour d'un feu de bois. Là, on avait le plaisir d'entendre les gorilles et les chimpanzés qui coupaient les branches d'arbres pour faire leurs nids. Une fois l'an, l'école organisait une visite guidée dans le parc Albert (l'actuel Virunga) et c'est ainsi que j'en suis arrivé à cet amour profond pour la nature. en 1968, j'ai lancé le tourisme dans le Kivu, en m'appuyant sur la faune.

Q. Vous avez réuni, samedi 31 octobre à Goma, une conférence-débat à laquelle vous avez convié toutes les personnalités de la ville. Quelle est la situation du tourisme aujourd'hui et quel projet pour l'avenir avez-vous ?

R. Nous sommes aujourd'hui nulle part, hélas! Or, notre région offre le plus grand potentiel du continent. L'ensemble de nos parcs nationaux, réserves et domaines de chasse représentent onze millions d'hectares, soit 110.000 km2, soit 8 pc du territoire national. En 1995 - ce sont les derniers chiffres que je dispose - , le tourisme a produit trois milliards quatre cents millions de dollars, soit 11 pc du revenu brut mondial et, selon le Conseil mondial du tourisme et voyages, le tourisme est ainsi cité comme la plus grande industrie civile ayant réalisé un tel chiffre. Ce secteur emploie plus de 200 millions de personnes dans le monde, soit 10 pc de la main d'oeuvre mondiale, disposant d'un revenu et des taxes qui se montent à plus de 600 milliards de dollars par an. Toujours dans ce secteur, 700 milliards de dollars de capitaux sont consacrés chaque année à des nouveaux investissements. Soit 12 pc par an des investissements civils mondiaux. Lors d'une table-ronde à la N'Sele fin janvier 1987, un plan décennal national avait été élaboré. Il prévoyait qu'à partir de l'an 2000, notre pays atteindrait 100.000 touristes par an. Aujourd'hui, nous ne sommes nulle part. Depuis N'Sele, notre pays n'a jamais atteint le cap de 5.000 touristes par an et toutes les bonnes résolutions sont restées lettre morte. Ceux, comme moi, qui ont investi dans ce secteur n'ont aujourd'hui que leurs yeux pour pleurer, totalement ruinés. Car depuis 1990, aucun touriste n'est venu, sauf pour la visite de gorilles de montagne de Jomba. Puisqu'il faut espérer, j'ai demandé, lors de ma conférence, l'institution d'une "taxe de la faune." Celle-ci pourrait provenir du secteur pétrolier et minier mais aussi du secteur du tabac. Le gouvernement devrait être plus volontariste face au secteur du tourisme, en faisant bénéficier d'office à tout investissement dans le secteur des avantages du code des investissements. On devrait apprendre à nos enfants, dès leur jeune âge, l'intérêt pour nos ressources naturelles. Il s'agit d'apprendre à nos enfants à mieux comprendre l'importance du rôle que peut jouer le tourisme international dans notre pays. Notre pays doit quitter le système policier et tracassier pour s'ouvrir au monde. La nature est la priorité d'aujourd'hui et de demain pour les peuples. Ce n'est pas un hasard si le plus grand pays d'Europe, l'Allemagne, vient de désigner un écologiste ministre des Affaires étrangères. Nous recommandons à notre peuple d'utiliser le slogan "tourisme, passeport pour la paix", tel que l'OMT l'avait décrété en 1986.

Q. Quand a débuté le déclin?

R. En 1990, avec la démocratisation du pays. Dès ce moment, le désordre s'est installé, il a conduit à l'insécurité. La grande catastrophe est venue en 1994 avec la guerre du Rwanda et l'arrivée massive des réfugiés que le HCR et le gouvernement de l'époque installaient aux abords du parc et des sites touristiques. Les réfugiés ont pénétré le coeur du parc avec leurs armes et se sont lancés au braconnage à très grande échelle. Au lieu de m'occuper du tourisme, je me suis jeté dans la lutte contre le braconnage. J'ai failli y laisser ma vie. Sur la route du parc, les réfugiés ont assassiné six Italiens. C'est la goutte d'eau qui a fait déborder le vase. De 1994 à 1996, lors du séjour des réfugiés, nous avons perdu 12 gorilles de montagne et 15.000 animaux. L'année suivante, en juin 1997, le massacre s'est poursuivi, perpétré cette fois par l'armée. Nous avons un voeu : que très vite, le pays dise adieu aux armes et que vivement la paix revienne et que notre tourisme se développe, en se basant sur nos parcs et notre écosystème, les plus beaux du monde. D'urgence, il nous faut libérer notre faune des braconniers. Sinon, nos enfants risquent de manquer cette belle richesse.

 

T.MATOTU
N°754, du 28 novembre 1998.