Sérieux revers sur
le front diplomatique

La rébellion congolaise mise devant ses responsabilités

APRÈS s'être battus huit mois durant pour se faire accepter comme "l'une des parties belligérantes", les rebelles congolais du RCD luttant pour chasser du pouvoir le président Laurent-Désiré Kabila ont finalement obtenu un résultat le 15 avril dernier.

Pour la première fois et après avoir échoué les mois derniers à Victoria Falls au Zimbabwe et à Gaberone au Botswana où ils avaient été contraints de se plier au "mécanisme de proximité" - admis dans les couloirs et parfois reçus par un officiel du pays hôte, sans plus - une délégation des rebelles a été admise à Lusaka en Zambie à s'asseoir autour d'une table ronde où se trouvaient la délégation du régime de Kabila conduite par l'ambassadeur Mboladinga Katako et des délégués des pays alliés au régime, le Zimbabwe, l'Angola et la Namibie, le Tchad s'étant fait représenter curieusement par Kinshasa ! C'est vrai que ce n'était qu'une réunion - la deuxième - d'une commission d'experts venant après une autre tenue du 2 au 5 février dans la même ville, chargée d'élaborer des modalités de mise en oeuvre d'un accord de cessez-le-feu à présenter à une réunion des ministres des Affaires étrangères et de la Défense pour paraphe puis à un sommet des chefs d'État pour signature. La commission est présidée par la Zambie - pays médiateur désigné par l'OUA, longtemps boudé par Luanda - via le secrétaire général au ministère de la Défense, le Général de brigade Timothée Kazembe. La délégation de Goma était conduite par Me Kalenga Kyalumba, chef de cabinet au département des Relations Extérieures et Coopération. Elle comprenait John Kanyoni Nsana, conseiller au cabinet du président du RCD, Étienne Rusamira, conseiller au Département de la Sécurité et des Renseignements, le commandant Louis Ngizo Siatilo, directeur de cabinet du chef d'État-major de la rébellion et un fonctionnaire du Département de la Sécurité et des Renseignements, Kunda Milundu. N'ayant guère réussi à faire passer une requête sollicitant une suspension des travaux afin de leur permettre d'une part de prendre mieux connaissance de l'ordre du jour qui venait de leur être communiqué séance tenante et d'autre part de rencontrer en tête-à-tête la délégation kinoise, quitte à le faire devant les membres du bureau, les rebelles ont claqué la porte avec fracas et quitté Lusaka. Ils n'auront pas eu le temps de dire, à la suite du baron français Pierre de Coubertin que "l'essentiel est de participer" mais plutôt : "l'essentiel est d'avoir été dans la salle des conférences", ne serait-ce qu'une... heure ! Fallait-il cependant qu'ils s'en aillent? Si à Goma, l'Exécutif fait bon accueil de ce départ très médiatique, à Kisangani, le président Wamba Dia Wamba émet de sérieuses réserves. Au total cependant, on dira : ouf!

Sérieuse longueur d'avance. Car les délégués du RCD, jeunes et brillants universitaires, faisant leurs premières armes dans les allées matelassées de la diplomatie et ne maîtrisant pas les arcanes de la négociation internationale - aucun d'eux n'est diplomate de carrière ni de formation - ont eu des sueurs bien froides, certains s'étant trouvés là un peu comme à l'improviste, sans s'être préparés ou avoir été préparés au moment où la délégation homologue de Kinshasa débarquait en force avec à la clé une grosse pointure, un grand ambassadeur de carrière de l'ère Mobutu nommé par le régime d'alors - et pour cause? - au stratégique poste de Bruxelles qu'il n'avait cependant pas pris, ayant été surpris par la crise qui emportera le régime. Le projet soumis à l'examen, intitulé "modalités de mise en oeuvre de l'accord de cessez-le-feu en R-dC" qui venait devant la commission en seconde lecture, est une preuve que Kabila, même s'il apparaît brouillon dans certains aspects, dispose, au plan diplomatique, d'une sérieuse longueur d'avance sur les rebelles, Kabila ayant désormais fait appel à des bureaux-conseils qui l'encadrent activement contre paiement comptant - la confiance n'étant pas de mise. Comportant dix chapitres qui sont autant de phases du processus de mise en oeuvre du cessez-le-feu préconisé (cessation des hostilités, désengagement des troupes, libération et échange des prisonniers de guerre, retrait des forces étrangères, rétablissement de l'autorité administrative par le gouvernement de la R-dC sur l'ensemble du territoire congolais, désarmement des forces irrégulières, etc.), le texte fait la part trop belle au régime. Nulle part, les armées du RCD, qui contrôlent plus de la moitié du territoire national, ne sont reconnues.

"Êtes-vous en contact?" Au contraire, elles sont qualifiées de "forces irrégulières" (FI) congolaises. Celles de l'Ouganda et du Rwanda sont des "forces militaires non invitées par le gouvernement" de la R-dC. Dans la même logique, le calendrier proposé pour le retrait de ces "forces étrangères" privilégie les "forces militaires invitées par le gouvernement" de la R-dC. Si celles-ci "se retireront à la demande du gouvernement congolais", celles - non invitées - partiront "les premières et inconditionnellement, avec leurs armes et équipements par des itinéraires désignés et retourneront dans leurs pays immédiatement après la création de la Commission militaire mixte." Celle-ci est composée des "représentants de tous les belligérants à tous les niveaux." La notion de belligérant n'est pas plus définie. Et nulle part ne transparaît le contenu congolais de la crise. Bien au contraire, la R-dC a été agressée et ses agresseurs montrés du doigt. Selon ce texte de huit pages, "l'autorité administrative du gouvernement de la République démocratique du Congo sur l'ensemble du territoire congolais sera rétablie immédiatement après la signature de l'accord de cessez-le-feu par le rétablissement du contrôle dans les zones où cette autorité administrative et ce contrôle étaient perdus à la suite du conflit." Aucune allusion aux Interahamwe, aux ex-FAR (Forces armées rwandaises d'Habyarimana), aux FDD (Forces pour la défense de la démocratie) du Burundais Léonard Nyangoma, toutes forces négatives recrutées par Kabila et qui sont ses seuls véritables combattants. Mystère aussi : ces forces ne sont guère recensées comme "forces étrangères" dont le projet d'accord de cessez-le-feu demanderait le départ alors que leur présence dans les rangs des soldats gouvernementaux a précisément ravivé le conflit dans les Grands lacs. Or, ce projet, élaboré au siège de l'OUA à Addis-Abeba, avait déjà été soumis au RCD et une délégation, conduite par le président Wamba comprenant l'ancien chef du Département des Relations extérieures Bizima Karaha et Thambwe Mwamba alors membre du Directoire du RCD, s'était rendue à Gaberone mi-novembre pour présenter ses propositions d'amendement! Aux dires de Mboladinga, Kabila était en possession des propositions du RCD et les avait rencontrées dans la nouvelle mouture. Celles-ci ne se contentaient que de "voir le Tchad cité dans le groupe des belligérants." De là, la surprise de Mboladinga face à la nouvelle situation créée par les délégués de Goma ! D'où la terrifiante interpellation de Mboladinga aux délégués du RCD : "êtes-vous en contact avec votre président Wamba?" Il est vrai que nos délégués ont débarqué à Lusaka sans le moindre dossier! Profitant de son avance, Mboladinga se lance dans l'éloge de son président qui, "depuis Victoria Falls jusqu'à ce jour", aurait fait moult concessions. Il "ne fait plus du retrait des troupes d'invasion un préalable à la signature du cessez-le-feu." "Nul n'ignore que Kabila vient d'instituer par décret le Débat national entre tous les Congolais de tous bords, armés ou non armés, de l'extérieur comme de l'intérieur et peu importe l'endroit et ce, sous la triple supervision de l'ONU, de l'OUA et de la Communauté internationale." "Nul n'ignore que le Président de la République démocratique du Congo, soucieux du rétablissement rapide de la paix au Congo et dans la région des Grands lacs et à la demande de ses pairs, vient d'accepter que son opposition armée puisse prendre part aux travaux des experts et faire connaître ses vues sur les modalités de mise en oeuvre du cessez-le-feu." Soit, explique, téméraire, le diplomate, "des preuves tangibles que la République démocratique du Congo a toujours adopté une attitude favorisant la levée de tous les obstacles maintes fois évoquées par nos agresseurs pour la signature rapide du cessez-le-feu." Mais, tous ces gestes, estime-t-il devoir ajouter, ne signifient pas "une démission (de la part du président) pour la défense du territoire et de l'intérêt supérieur du peuple congolais." Retour de Sirte, en Libye, où il venait de signer un accord de paix aussitôt minimisé ou vidé de son contenu, Kabila avait été plus pugnace, expliquant que les rebelles et leurs souteneurs rwandais et ougandais n'avaient pas d'alternative : ou ils appliquent à la lettre l'accord (négocié, pied à pied, avec Kadhafi) ou ils se font chasser par les armées organisées par le Zimbabwe. Sans y croire.

Trophée onusien. Alors qu'il proférait ses menaces lors d'une réunion de presse qui se tenait à la résidence présidentielle du Palais de Marbre, Kabila s'est assuré, en renfort aux unités pré-positionnées, de la présence d'un char de combat! Reste la surprise que la délégation de Gaberone ne se soit pas aperçue de l'auteur du texte soumis à la discussion : le cabinet de Kabila lui-même! Reste la surprise que déjà à ce niveau les amendements requis n'aient pas été faits ou des réserves formulées! Négligence délibérée? A-t-on voulu tourner en bourrique l'ennemi, le temps d'avancer sur le terrain que l'on maîtrise le mieux? Autre chose? On rappelle qu'à la réunion de février de cette commission créée à Lusaka le 16 janvier, les délégués du Rwanda et de l'Ouganda avaient suspendu leurs travaux, contestant le fameux mécanisme de proximité imposé à leurs alliés rebelles. Le Burundi découvrant sur le tard un intérêt aux questions traitées, avait dépêché une délégation et sollicitait un statut d'observateur. Mal lui en prit, la commission repoussait la demande opposant à Bujumbura son propre refus de se reconnaître comme belligérant dans le conflit. Autre situation très gênante pour les rebelles : la résolution n°1234 du Conseil de sécurité des Nations unies prise le 9 avril. Si cette résolution que la délégation de Kinshasa a, de bonne guerre, invoquée à Lusaka comme un trophée et un acte de nouvelle légitimité internationale, "exige l'arrêt immédiat des hostilités" et "demande la signature immédiate d'un accord de cessez-le-feu permettant le retrait en bon ordre de toutes les forces étrangères", elle se prononce pour "la restauration de l'autorité du Gouvernement de la République démocratique du Congo sur tout son territoire et le désarmement des groupes armés non gouvernementaux en République démocratique du Congo."

L'arme ultime. S'inscrivant fortement dans la logique de l'OUA qui fait mouche dans le conflit au grand malheur des rebelles, le Conseil de sécurité ne fait guère allusion aux Interahamwe et ex-FAR. Au contraire, sa résolution "réaffirme que tous les États ont l'obligation de respecter l'intégrité territoriale, l'indépendance politique et la souveraineté nationale de la République démocratique du Congo (...) et qu'ils sont notamment tenus de s'abstenir de recourir à la menace ou à l'emploi de la force contre l'intégrité territoriale ou l'indépendance politique d'un État, ou de toute autre manière incompatible avec les objectifs des Nations unies, et réaffirme que tous les États doivent s'abstenir de s'immiscer dans les affaires intérieures des autres États, conformément à la Charte des Nations Unies." Le Conseil de sécurité, dans sa même résolution susdite, se dit décidé "de demeurer activement saisi de la question" de la R-dC. À la toute dernière minute et sentant que le jeu était fait et anticipant leur départ, avant que le chef de la délégation ne l'annonce officiellement, le délégué militaire rebelle a fait forte impression en sortant l'arme ultime : il a fait savoir qu'il était avant tout militaire et que, à ce titre, quand il prenait la parole, il ne cherchait pas beaucoup à mettre des gants. Expliquant - faisant à nouveau mouche - que son terrain de prédilection était connu de tous. Une façon de dire qu'il s'apprêtait à retourner aux combats. Mboladinga, à qui on reconnaît un sens inouï de la répartie, s'est alors empressé d'expliquer que si la victoire militaire était certaine pour les rebelles, cela l'était bien moins au plan politique et... diplomatique. Faisant à son tour mouche. Très sportifs, les jeunes délégués rebelles qui manquaient de tout sauf du sens de raffinement, ont accusé le coup, promettant d'en dire un petit mot à leurs chefs, à leur retour. Ceux dont la technique au plan militaire consiste à prendre en tenaille leurs adversaires, semblaient à leur tour en très mauvaise passe au plan diplomatique. Si, à très court terme, les succès ne sont pas déterminants sur le terrain militaire où ils excellent et qui conduiraient très vite au knock down de Kabila - comme cela est désormais probable - et donc à la fin des combats, des experts étaient nombreux à penser que l'étau se resserrait autour des rebelles qui pourraient être mis à l'index par la communauté internationale sur le modèle de l'Unita de Jonas Savimbi. L'ère de l'entrée en scène des vrais joueurs a peut-être sonné.

D. DADEI