Certainement l'aventure
la plus rocambolesque de fin de siècle

PlanetAir atterrit à Grenada et gagne son pari commercial

en relation avec les cours royales de l'Est du pays dont il se sent si proche. Début février 1999, il avait annoncé la tenue du 18 au 21 mars à Goma d'une "conférence internationale sur la paix, la sécurité et le développement dans la région des Grands lacs" (le Soft International n°755, daté 8 mars 1999). Mishiki annonçait que cette conférence regrouperait environ 500 participants dont 400 chefs coutumiers. Le forum cherche à "endiguer, une fois pour toutes, l'insécurité qui prévaut dans la région des Grands lacs. Les problèmes sécuritaires dans les régions frontalières constituent un sérieux handicap au développement et à l'amélioration du bien-être des populations meurrtries depuis bientôt six ans et qui ne peuvent plus être traités par une seule province. Il s'agit avant tout d'éviter que les promoteurs de l'insécurité ne profitent de l'occasion pour se réfugier dans les provinces voisines et frontalières et s'y organiser pour créer de nouveaux troubles", déclarait Mishiki au Soft International n°755, daté 8 mars 1999. Il ajoutait que l'idée de cette conférence avait vu le jour "lors d'entretiens qu'un groupe de chefs coutumiers avait eus à Kigali en janvier et février dernier avec différentes personnalités rwandaises."

"Ils ont vendu le pays." Si on n'a plus rien entendu de cette conférence, Mishiki n'a pas lâché la proie. Neuf mois plus tard, le voici qui amène dans les lointaines îles britanniques une pleïade de chefs coutumiers, leurs fétiches faits de dents d'élephants au cou et à la taille, venus des trois des quatre provinces de l'Est passées entièrement sous contrôle du RCD, le Nord-Kivu, le Sud-Kivu et la province Orientale. Ces hommes sexagénaires auraient pensé aller à Bruxelles mais certainement pas là, sur cette terre lointaine en forme de point gris de bic sur le mapemonde! Sans préjuger du sort à court ou long terme de cette nouvelle et incroyable aventure folklorico-financière, on s'interrogeait sur les conditions posées à l'octroi de cette aide impossible. Van A. Brink, le mystérieux ambassadeur d'une République d'Interne, la "Melchizedek", écrit : "The Aid is to roll-out over a five year term and is conditioned on RCD/ML-Kisangani not being the initiator of any further armed aggression within the DRC. You will note that while the resquest was made by Prof. Wamba's group, the funds remain in the controle of the Reserve so that all observers may be assured that no funds are diverted to military purposes or to the personal enrichment of the leaders of the RCD/ML-Kisangani (...) The spirit and intent of First Bank and of the Union Reserve is that it is time to end the factional bickering in the DRC and time to focus on humanitarian Aid and economic development. We are convinced that each invited participant plays a key role in implementing a permanent solution of peace, stability and development, not only in the DRC, but in the whole Great Lakes region." Bref, renoncement si pas à une nouvelle (sic!) agression (sic!) contre la R-dc (sic!), du moins à en prendre l'initiative; les fonds ne peuvent servir à l'achat d'armes ou de matériel militaire, ni à l'enrichissement personnel des dirigeants rebelles; les donateurs estiment que l'heure venue de mettre fin à la lutte des factions en R-dC et à se consacrer aux actions humanitaires et au développement économique; chaque partie est invitée à jouer un rôle clé dans la mise en place d'une paix, d'une stabilité et d'un développement socio-économique durables non seulement en R-dC mais aussi dans la région des Grands lacs. S'il est judicieux - lutte anti-corruption oblige - que la clause selon laquelle les fonds de la First et de l'URS ne peuvent servir à l'enrichessement personnel des dirigeants rebelles - ou de tout autre dirigeant d'ailleurs -, si la volonté de mettre fin à la guerre au Congo est compréhensible, on pourrait cependant s'interroger sur les buts réels poursuivis par ce groupe financier - qui parle d'"agression contre la R-dC" - dans la région des Grands lacs. Si ses buts sont vraiment philantrophiques ou, ce qui serait compréhensible, ne le sont pas, ne serait-il pas sain de les déclarer noir sur blanc?

Zones d'ombre. Pourquoi laisse-t-on libre cours à la rumeur, telle celle, prosaïque, selon laquelle Mishiki et ceux qui ont autorisé ce voyage, ont accepté d'aller "vendre le Congo", c'est-à-dire ont engagé le pays dans une hypothèque qui bloquerait pour de longues années la pleine jouissance par le Congo de ses richesses sans consulter au préalable le peuple lui-même! Ce sont ces énormes zones d'ombre qui ont rendu l'opération Mishiki-Van Brink hautement suspecte et le voyage à Grenada trop aventurier. Cependant, le rush inconsidéré qui a eu lieu à Goma à la veille de ce voyage de tout espoir, la bagarre des listes et des contre listes, est signe manifeste de décadence politique et de transfert de pouvoir vers des pôles autres que classiques, dont sait tirer profit tout premier aventurier. Mais ce voyage a offert à un homme et à une société l'occasion d'éclater pleinement. L'homme, un jeune opérateur économique congolais très fûté, véritable raider qui ne laisse passer aucune opportunité d'affaires, Gakuru Jean de la Croix. La société : la compagnie aérienne congolaise Planet'Air. Nul doute, les deux ont donné la mesure de leur savoir-faire en affaires. Si Gakuru est le représentant commercial à Goma de Planet'Air, l'homme s'occupe aussi de politique. "Si tu ne t'occupes pas de politique, la politique s'occupera de toi", aime à affirmer ce jeune plein d'exubérance, à la fois distant et engagé et dont l'ombre traîne dans les salons des plus hauts dirigeants civils et militaires du RCD, l'oreille toujours collée à son GSM Nokia.

"Payés au centime près." Célibataire, bientôt endurci, à 32 ans, Gakuru ne parle que travail s'il ne commente pas l'actualité politique du jour qui lui sert de hors d'oeuvre. À l'affût permanent des nouvelles - comme un vrai pro - mais surtout, et sans scrupule, des marchés - ce qui ne lui apporte pas que de solides commissions financières mais aussi des ennuis avec la concurrence qu'il méprise très souverainement -, Gakuru avait été le premier à avoir vu, depuis plusieurs mois, venir et se formaliser au jour le jour l'ombre du "projet Grenada." Tôt, il en a parlé à quelques proches, en a parlé, en toute discrétion avec ses pilotes, a testé la faisabilité du projet et conclu "définitivement" que le marché ne pouvait lui échapper; qu'il était exclu de faire venir un avion de Grenada ou d'Afrique du Sud, "le Congo en possédant un." Le sien. Marché conclu avec des représentants américains de la First, "payés, et bien payés au centime près, sur un compte bancaire à Kampala", Gakuru et Planet'Air ont fait le voyage, à bord de leur Boeing 707 qui a donné sa pleine capacité. Comme il avait déjà servi à Lusaka en septembre dernier lors de la signature par les rebelles de l'accord du même nom.

Exploit commercial. Près de quatorze heures de vol, au départ de Goma via Kigali, dont sept au-dessus de l'Atlantique, après une escale technique et une nuit précieuses à Dakar, au Sénégal, cette compagnie est certainement la seule de l'espace aérien Goma-Kigali capable de telles performances. Même les commandes de l'avion ont été prises par des Congolais. Là où des pilotes expatriés émettaient de sérieuses réserves - et à raison - pendant ce temps de grand vent venu de l'Ouest et qui a balayé la France et l'Allemagne en faisant au passage des dégâts énormes, le commandant congolais Jo Benimana, ex-Miba et ex-Gomair, qui affiche un suivi de simulateur tous les six mois aux États-Unis, a soulevé l'énorme 707 et transporté une cinquantaine de notables de la rébellion, en leur assurant toute la sécurité requise à bord. Les événements faisant les grands - non le contraire -, Gakuru qui a la chance d'en savoir plus sur l'aéronautique, pour avoir suivi des cours de pilotage aux États-Unis, a parié commercialement et techniquement sur ce vol qu'il présente "comme celui du siècle congolais" qui vient de passer. Et il a gagné. Se trouvant opportunément en vacances en Europe, son frère jumeau, Gato Jean de Dieu, administrateur-directeur financier de Planet'Air et l'un des proprétaires de la compagnie, a organisé le vol au mieux qu'il a pu. Les téléphones portables entre lui, Gakuru et l'ancien cigaretier Robert Mutesa, aujourd'hui administrateur-gérant de Planet'Air et autre propriétaire, lui aussi du vol, sonnaient en permanence. Dans la bonne humeur habituelle mais parfois dans la nervosité compréhensible, tous s'assuraient de tout : lever les options sur le plan de vol, obtenir auprès du britannique Base Ope le plan de vol et les autorisations de survol des pays, le fameux clearance; apprêter le catering commandé auprès de l'hôtelier de Goma de standard international, le Congolais-tunisien Raouf Chanouffi, patron du Nyira. Bref, veiller que tout était au point et bien au point. Après le take off, Gato Jean de Dieu a suivi le mouvement du Boeing grâce aux différentes tours de contrôle...Succès sur toute la ligne. Le lendemain, dans un salon feutré à Bruxelles, le jumeau a sablé un Dom Pérignon millésimé avec un groupe d'amis pour fêter l'exploit, décidé que le monde et l'éternité devaient tout savoir, avant de se jeter dans la louange de son frère jumeau, jurant que ce jumeau est un jumeau canon et dont il est très fier. Mishiki pour lequel le vol a été affrété, fera-t-il autant? Suite au prochain épisode.

DAH DADEI