Quel Président d'après guerre ?

Trois s'affichent clairement. D'autres attendent pieusement

Tanzanie, en Ouganda et au Rwanda, plaidait pour une mise en application rapide de l'accord. Paris, qui avait annoncé en octobre son intention de participer à hauteur de 800.000 dollars dans le financement de la CCM, la Commission militaire mixte (JMC, Joint Military Commission), chargée de veiller à l'application du cessez-le-feu, propose plus largement une conférence internationale de paix sur les Grands lacs, foyer d'instabilité. L'accord de Lusaka est soutenu par les États-Unis dont le Département d'État a diffusé le 7 janvier un communiqué en forme de sévère mise en garde. "Les États-Unis tiendront pour responsable tout gouvernement ou tout groupement de rebelles qui viole les accords de Lusaka" , déclarait le porte-parole James Rubin, qui poursuivait, à propos d'informations faisant état d'une reprise de la guerre à l'Équateur entre les forces alliées de Kabila et les forces du MLC, le Mouvement de libération du Congo :"Les États-Unis condamnent ces violences et toutes les autres violations de l'accord de cessez-le-feu et demandent à toutes les parties au conflit de mettre fin immédiatement aux tentatives d'avancée militaire et de respecter leurs engagements conformément aux accords de Lusaka." Ces déclarations se faisaient à la veille d'une session spéciale du Conseil de Sécurité de l'ONU à New York consacrée à la crise congolaise et à laquelle les États-Unis tenaient particulièrement. Il va sans dire que de plus en plus, le conflit congolais se présente sous un jour plus politique que militaire. Prévu par l'accord de paix de Lusaka, le round inter-congolais pointe un peu plus à l'horizon. Ce round prévoit la mise en place d'"un dialogue national ouvert" qui mènera à un "nouvel ordre politique et à la réconciliation nationale" en R-dC. L'un des principes qui fondent le processus de paix étant que "tous les participants aux négociations politiques inter-congolaises bénéficieront d'un statut identique" - c'est-à-dire nul n'invoquera aucun titre à part celui de participant au même pied d'égalité que quiconque - et que "toutes les résolutions adoptées par les négociations politiques inter-congolaises lieront tous les participants", les observateurs accordent peu de chance au président actuel du Congo, Laurent-Désiré Kabila, de se succéder à lui-même.

Parcours de rebelle sans faute. Celui-ci le sait à ce point qu'il a choisi en vain l'option militaire. Le maintien des hostilités l'arrange : il conserve le pouvoir même fortement affaibli et est toujours reçu comme chef de l'État pendant qu'il poursuit ses exploitations minières - les riches diamants de Mbuji-Mayi en premier lieu. Si Kabila est donc out, qui sera le prochain Président du nouveau Congo-Zaïre? Des personnalités de l'opposition armée attendent. En ordre utile et par ordre alphabétique : Bemba Jean-Pierre, Ilunga Émile Kalambo et Wamba dia Wamba Ernest. Si le maintien de Bemba à la tête de son MLC, Mouvement de libération du Congo dont il est le fondateur, ne fait l'ombre d'aucun doute pour cet homme d'affaires, les querelles politiciennes qui déchirent le RCD, Rassemblement congolais pour la Démocratie, ne permettent aucun pronostic. Habitué à des fréquentes restructurations, personne ne paraissait en mesure de dire si le leadership politique actuel sera celui-là qui conduira le mouvement aux négociations inter-congolaises. Bemba a, avec lui, la jeunesse, le charisme, les médias qu'il maîtrise mieux que quiconque grâce à un entourage de vrais professionnels (il dirigea jadis un magazine, Zaïre, à Kinshasa, dont son ami Olivier Kamitatu, l'actuel secrétaire général du MLC fut le rédacteur en chef.) Il faut lui reconnaître une brillance certaine, l'esprit entrepreunarial et un passé de gestionnaire de la holding Scibe-Zaïre, Société commerciale et industrielle Bemba : café, or, change, transports terrestres, fluviaux et aériens. Ancien de la très réputée ICHEC de Bruxelles, il est passé par la Citibank-Kinshasa avant Scibe et sa propre toile, faite de télécom (Comcell) et de location de voitures (Lotran.) Bemba séduit surtout pour son parcours de rebelle sans faute. Contre lui, il y a principalement son étiquette mobutiste, "qui est loin d'être une tare", expliquent ses amis. Certes, il fut très proche de Mobutu et des Mobutu (sa soeur Kathy Bemba est l'épouse du fils Mobutu, Nzanga); en revanche, il n'a jamais exercé une fonction politique publique dans l'État MPR. Il reste qu'il lui faudrait refaire l'image de "garçon féroce" qui lui colle à la peau et qui pourrait le desservir lors d'un round politique inter-congolais libre et ouvert. Ancien chef Tigre même si ses détracteurs ne lui reconnaissent pas ce titre, le Dr Ilunga a pour lui l'évidence : son mouvement est le principal mouvement rebelle anti-Kabila. À lui seul, le RCD-Goma contrôle militairement plus de 40 % du territoire national. Mais s'il veut un jour devenir Chef de l'État du Congo, il lui faudrait à la fois la confiance extrême de ses coéquipiers, celle de l'état-major militaire congolais de l'ANC aussi bien que celle des Alliés. Il bénéficie aussi d'un autre atout : l'expérience politique et celle de la lutte révolutionnaire dans des maquis d'Afrique australe. Le Dr Ilunga pourrait trouver des alliances sûres dans le vivier des combattants "historiques", lumumbistes ou autres, dans lequel a puisé intensément son co-régionnaire Kabila mais qu'il partagerait aujourd'hui avec le professeur Wamba, président du RCD-ML (Mouvement de libération)-Kisangani dont le côté doyen ou vieux sage n'est pas pour déplaire à certains. L'enracinement de Wamba dans les milieux blacks américains notamment le Black Caucus (sa femme est noire américaine) et de pasteurs démocrates noirs comme Jesse Jackson est un plus désormais que les États-Unis entendent peser de tout leur poids dans la recherche de la solution au conflit. Tout comme ses réseaux personnels en Tanzanie (où il enseigna l'histoire), au Mozambique et en Afrique du Sud, où il séjourne souvent. L'accord de Lusaka prévoyant la participation de l'opposition non armée, interne comme externe, de même que la société civile sous forme de "forces vives", il faut s'attendre à ce que ces "composantes" viennent au rendez-vous de l'ancien président du Botswana, sir Ketumile Masire, le facilitateur nommé par l'OUA, l'Organisation de l'Unité Africaine, les mains pleines d'ambitions fortes. Une entente entre elles, appuyée tactiquement par Kabila qui s'y emploierait d'ores et déjà, pourrait ravir aux rebelles les meilleures places - pourquoi pas, le pouvoir suprême !
L'Éternel Étienne Tshisekedi. Nul ne sait rien de l'état de santé actuel de l'éternel opposant Étienne Tshisekedi parti en décembre en Afrique du Sud subir une opération des yeux. On peut cependant s'attendre que le moment venu, celui-ci ne vienne "brouiller" les cartes de la rébellion armée. Très critique vis-à-vis de celle-ci, le leader de l'UDPS lançait déjà fin juillet dernier, "un appel pressant" en direction de Goma et de Kisangani, demandant à la rébellion de "signer rapidement" l'accord de Lusaka et de mettre fin à "cette guerre inutile." "Notre peuple réclame, de toute urgence, l'instauration de la paix, de la démocratie et de l'État de droit face à la misère indescriptible provoquée et aggravée par cette guerre inutile." Depuis l'Afrique du Sud, Tshisekedi, égal à lui-même, revenait à la charge, début janvier, en déclarant : "Il faut que ceux qui croient encore à la guerre cessent de combattre. Le Congo est dans un état chaotique très avancé et il est à craindre une véritable explosion populaire dans les jours à venir." Des initiatives que prennent Kabila ces derniers temps pour la constitution d'un front politique kinois, l'opposant expliquait : "Ces tentatives, lancées en dehors du processus de Lusaka, n'ont rien à voir avec nous. Il n'est pas question de participer à des pourparlers sans la présence des deux mouvements rebelles : tous les courants politiques doivent être invités, y compris bien sûr l'opposition interne dont je suis le chef de file." Il poursuit : "Je crois que les belligérants se rendent compte que le discours du retour à la raison et au processus de démocratisation lancé par la Conférence nationale depuis 1992, est la seule voie pour sortir le Congo de la crise." Très clair. Mais il est loin d'être le seul. D'autres au moins tout aussi redoutables attendent de se jeter dans l'arène.

DAH DADEI