Il est impossible d'appeler Patriotisme ou Révolution l'infernale lutte pour le pouvoir qui bloque
toute recherche de solution adéquate pour notre pays

Détruire la pieuvre maintenant

ALORS que Kabila annonçait sans désemparer une défaite militaire cinglante des forces rebelles et revenait sans arrêt avec force précisions qu'au 31 décembre 1999, il les ferait bouter hors du territoire national, d'où elles seraient venues, c'est-à-dire du Rwanda et de l'Ouganda, l'opposition armée est entrée, allègre et ingambe, dans l'an 2000.

Depuis août 1998, date du début de l'insurrection armée, des succès militaires déterminants ont été enregistrés. La rébellion, toutes tendances confondues, contrôle désormais plus de 60 pc du territoire national. Les pressions des forces alliées à Kabila montées en puissance sur Ikela où 2 à 3.000 forcenés zimbabwéens et Interahamwe sont pris en tenaille depuis de longs mois sur l'aéroport ont à ce jour fait long feu devant nos défenses héroïques. Politiquement cependant, où en sommes-nous? Ces conquêtes s'opèrent en vue de quel grand dessein? Plus clairement, cette nouvelle guerre meurtrière permet-elle de considérer la nouvelle rébellion congolaise comme une alternative politique valable? Si oui, où sont les idées, où sont les chantiers ouverts, même sur papier? A-t-on déjà noté un début d'exécution? Il était souhaitable que le pays passé sous contrôle de l'opposition armée constitue un espace témoin du modèle politique de celle-ci, véritable préfiguration d'un projet de société qu'elle entend mener une fois les rênes du pouvoir d'État passés entre ses mains. Où en sommes-nous aujourd'hui, près de deux ans après? Ce qui se voit est-il valable? Si non, quelles en sont les causes? Entendons-nous bien : nul n'aurait l'idée de laisser un jour de répit au régime Kabila. En revanche, ce qui se passe aujourd'hui dans le camp de ses pourfendeurs ne conforte-t-il pas chaque jour un peu plus ce régime? Paradoxalement, le meilleur allié de Kabila n'est-il pas précisément l'opposant lui-même? Ceux qui disent que la branche politique de l'opposition armée est truffée d'alliés de Kabila, qui auraient entrepris, avec armes et bagages, de retourner à la maison, ont-ils tort?

Tout au long du parcours de cette nouvelle guerre, l'opposition armée n'a joué hélas ! qu'un jeu triste : multiplier erreurs et fautes impardonnables; consolider le camp de l'adversaire! À l'affrontement épique entre l'ancien président Wamba et l'ancien coordonnateur Lunda, survenu au lendemain du départ fracassant du brillant et bouillant Z'Ahidi Ngoma, ont succédé insultes et injures publiques mutuelles qui ont laissé d'aucuns pantois. Le départ de Ngoma, puis de Wamba, semblait avoir liquéfié le projet commun claironné : mettre à terre la dictature immonde. Tout le monde s'est alors jeté dans la rue clamant partout son innocence là où chacun porte une part de responsabilité, montrant sa compétence même si celle-ci reste à confirmer, revendiquant pour lui seul le pouvoir suprême, qui n'existe encore nulle part. Au fil des jours, les murs de la bâtisse se sont lézardés dangereusement, chacun tentant de faire gagner à sa cause une part de clientèle restée au Mouvement, de préférence cotérico-tribale! Surpris par l'impéritie, les plus fidèles Alliés ont marqué un moment d'arrêt, question de s'interroger sur la tournure que prenaient les événements.

Qui leur en voudrait? L'ex-Zaïre n'appartient pas à ses voisins. Il appartient aux Congolais. Ses voisins peuvent aider à trouver une solution - ils l'ont fait à deux reprises - susceptible d'apporter paix, prospérité économique et développement social à toute la région. Le développement n'existe que là où il est intégré. En revanche, ils ne peuvent occuper la place des Congolais et réfléchir en leurs lieu et place. Personne - les Congolais en premier - ne l'accepterait.

Or, à voir comment les événements se développent, tout porte à croire que les Congolais des deux camps sont arrivés en bout de piste. Deux guerres en deux ans les ont exténués et dépouillés. Le pays, qui ne disposait déjà, au départ de Mobutu, que de menues ressources, s'est davantage appauvri. Au Congo, personne n'érige plus la moindre petite construction; nul, nulle part, ne badigeonne plus un mur, signe d'extrême pauvreté, signe de perte de confiance dans le pays. Entre-temps, le reste du monde et nos voisins s'activent et se modernisent.

Or, nul ne semble avoir pris conscience de cet échec sans appel des hommes politiques. À commencer par ceux du régime de Kinshasa qui continuaient de promettre à tour de bras des reconquêtes imaginaires. Le dévot entourage du nouveau monarque, égal à celui qui a servi pieusement Mobutu, l'écoute, incapable de la moindre contradiction, s'il n'est pas celui-là même qui produit le discours gavant les Kinois de promesses stupides d'"avant le 31 décembre, on les aura mis hors de nos frontières."

Une guerre est une prestation démocratique. S'il avait été un Chef, Kabila l'aurait su. Il ne se serait pas mis à parcourir la terre entière dans cette quête infinie des moyens de son maintien au pouvoir. Il aurait répondu favorablement aux revendications citoyennes de ses compatriotes. Ceux-ci ne demandaient qu'une chose : s'exprimer en hommes libres et barrer la route à l'archaïsme érigé en forme de gouvernement. Mais voici qu'eux aussi, qui avaient un moment, à raison, soulevé l'espoir de tout un pays, paraissent à court d'imagination! Si les guerres fratricides des chefs qui ont lieu étaient signe de clarté du débat, nul - bien au contraire - ne trouverait à redire. Or, trop souvent, cela vole bas - et même trop bas - et cela va dans tous les sens. Rédigés trop hâtivement sur le modèle personnalisé du sur mesure, là où ils auraient gagné à être impersonnels - du prêt-à-porter - les textes du Mouvement prêtent le flanc à la critique. Ainsi siègent dans l'organe de contrôle ceux qui conduisent et exécutent la politique du Mouvement mais aussi d'autres, des seconds couteaux, collaborateurs de l'Exécutif qui, lorsqu'ils sentent leurs intérêts en péril, mettent en jeu sous de beaux prétextes des politiques élaborées. Ce qui aurait pu être un exercice démocratique serein se transforme en un tournemain en un défoulement à la gavroche où l'éclat prend le pas sur la lumière, relançant un peu plus le processus de désintégration déjà avancé du Mouvement.

Personne n'appellera cela démarche révolutionnaire. La Révolution est ce haut geste posé par ces sans grades d'Abidjan, à la veille des fêtes du Millénaire. Elle appelle patriotisme. Elle se produit là où vivent des patriotes. Elle est un acte élevé de sauvegarde de la Patrie et de la Paix civile. Précisément, en vue de cet idéal supérieur, on fait don de soi, on s'expose, sans armure ni masque.

Or, ce qui se passe dans le pays, à l'Ouest comme à l'Est, porte un nom : la pieuvre.

Il n'est pas possible d'appeler patriotisme l'infernale lutte pour le pouvoir qui bloque toute recherche de solution adéquate. À Kabale, à l'extrémité Ouest de l'Ouganda, des Alliés de la rébellion ont voulu mi-décembre mettre ensemble ceux des Congolais qui luttent, à l'intérieur comme à l'extérieur, armes ou sans armes à la main. Au bout d'une semaine de palabre, au grand dam des initiateurs, Kabale n'a accouché que d'une petite souris. Ces Congolais ignoraient une vérité simple : uni, un Mouvement gagne; déchiré, il perd. Mais c'est vrai, à Kabale, chacun des Congolais présents était pour l'union : à condition qu'elle se fasse autour de sa personne !

Il n'est pas possible d'appeler patriotisme la lutte à mort du "Mzee" pour rester au pouvoir. Cet homme, s'il aimait son pays, aurait compris que c'est lui, précisément, qui constitue le problème pour son pays. Ayant qualifié Museveni d'envahisseur qui n'en voulait qu'aux richesses du Congo, on note que Museveni ne figure plus sur la liste de ses damnés. Que dire de Bemba, propulsé par Museveni et traité par Kabila de ... "fils de chien", ce chien n'étant autre que Bemba-Père, ministre de l'Économie de... Kabila!

Il faut arrêter les frasques, toutes les frasques, de quelque camp qu'elles viennent - l'enlisement est tout ce qu'il y a de plus dangereux, dans ce processus. Il faut détruire maintenant l'ignominieuse pieuvre. Les guerres hélas ont leur face cachée : c'est l'envers de la médaille, bien plus horrible. Elles sont souvent des occasions pour de juteuses affaires maffieuses dont se rendent coupables nombre de ceux qui font des discours fort mielleux. Un jour proche, il faudra faire l'état des lieux. Ceux qui refusent la mise en commun des efforts, exacerbent les conflits, déconsidèrent la classe politique nationale entière, retardent la fin de la guerre ont un agenda personnel caché. Diabolisé côté cour partout et de partout, le modèle Mobutu est loin d'être mort nulle part côté jardin dans l'ex-Zaïre.
Au contraire, partout dans le pays, il semble avoir été poussé à la perfection comme jamais auparavant. Il nous faut très fort appeler une vraie Révolution