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Que
personne ne se fasse d'illusion.
Aucun pays des Grands lacs ne résoudra ses problèmes
seul, sans l'appui et le concours des autres. Des accords
politiques et surtout économiques doivent être envisagés
ou réactivés, entre des gouvernements responsables,
respectueux des institutions des autres mais conscients d'une
interdépendance rendue impérative par l'histoire
et la géographie
ME NKUBITO Y.R. vit entre l'Afrique du Sud, le Rwanda, le
Burundi et la R-dCongo. Ressortissant de la région des
Grands lacs africains, il a gratifié naguère de
ses analyses toujours appréciées les colonnes de
l'édition nationale de notre journal paraissant à
Kinshasa. Les lecteurs se rappeleront entre autres les réponses
qu'il adressait à son neveu, étudiant, parti à
l'université de la ville, dans la célèbre
chronique de notre collaborateur Yoka Lye Mudaba,"lettre
ouverte à mon oncle resté au village", éditée
et rééditée par les services de la documentation
africaine de Belgique qu'anime Jean-Claude Willame. Cette chronique
fut certainement le plus exact miroir par lequel le Zaïre
se regardait chaque jour un peu plus au rythme où il s'enfonçait.
Nous avons joint NYR pour lui demander de rédiger un texte
sur l'intégration dans la région des Grands lacs.
Il nous a proposé une étude parue dans "Jeune
Afrique" (n°1987, daté 9-15 février 1999)
toujours actuelle et que voici.
LA GUERRE en R-dC a développé un certain nombre
de "clichés" qui relèvent soit des préjugés
ethno-tribaux, soit de la manipulation politique, soit des deux
à la fois.
"Hutu génocidaire", "Tutsi hégémoniste",
"empire hima" en sont quelques-uns. Et ils ont la vie
dure. Pourtant les causes de la crise persistante de la région
sont relativement faciles à diagnostiquer. Pour ma part,
j'en vois deux que je considère comme essentielles. La
première relève de la démographie. Soulignons
tout d'abord que le Rwanda et le Burundi, petits, pauvres, surpeuplés
et agricoles sont entourés par deux géants, la
R-dC et l'Ouganda, riches, relativement sous-peuplés et
à l'économie plus diversifiée. Ce qui explique,
comme par une loi physique, les mouvements de populations organisés
ou spontanés, volontaires ou forcés, depuis l'époque
coloniale jusqu'à ce jour. De tout temps, le Congo et
l'Ouganda ont utilisé une main-d'oeuvre originaire du
Rwanda et du Burundi, soit pour les plantations soit pour les
mines. Certains de ces migrants se sont installés durablement.
Par la suite, surtout au début des années soixante,
l'immigration a eu pour cause principale les guerres et autres
conflits ethniques dans la région. Conflits quasi cycliques
dont le summum sera atteint en 1994 avec le génocide rwandais,
qui déversera au Congo plus de 1 million de réfugiés,
compliquant ainsi la coexistence déjà fragile entre
les ethnies du Nord et du Sud-Kivu. Sans oublier que, si le Congo
est dans l'ensemble sous-peuplé, les provinces du Nord
et du Sud-Kivu ne le sont plus depuis quelques années.
Aussi le problème des terres y devient-il déjà
conflictuel. La deuxième cause de la crise est la mauvaise
gouvernance qui, depuis bientôt quarante ans, n'épargne
aucun des pays de la région. Au Rwanda, tout d'abord,
sous l'angle du respect des droits de l'homme, de la transparence,
etc., une "révolution sociale" - terme consacré
- a dérapé dès 1954 dans la violence. Elle
n'a réussi qu'à abolir la monarchie sans instaurer
la justice sociale. Elle a créé en plus le premier
mouvement de réfugiés "tutsis" dans les
pays limitrophes. Ce qui aura, trente ans après, un effet
"boomerang." La première (1961-1973) et la deuxième
(1973-1994) Républiques pratiquèrent systématiquement
l'exclusion. D'abord contre les "Tutsis", régulièrement
victimes de brimades de toutes sortes, voire d'épurations
cycliques (1959, 1963, 1966, 1973, 1994.) Ensuite contre les
Hutus qui avaient le malheur de ne pas être de la "bonne
région"' (Centre-Sud avant 1973, Nord après
1973) ou du "bon parti" politique (Mouvement républicain
pour la démocratie et le développement, MNRD.)
Nuance tout de même : la deuxième République
compte à son actif quelques réalisations (développement
des infrastructures économiques et sociales, en particulier.)
Au Burundi, la victoire en 1961 du parti UPRONA du prince Louis
Rwagasore rassemblait Hutus et Tutsis dans un même idéal
nationaliste. Mais le prince fut assassiné en octobre
1961, quelques jours après sa brillante victoire, par
un tireur à gages au service des (mauvais) perdants. Sa
succession à la tête du parti provoqua une fracture
entre membres tutsis et hutus du bureau. La méfiance était
installée dans l'équipe dirigeante. Elle a créé
une espèce d'engrenage (attaque-répression) de
la violence qui a explosé, notamment en 1965, 1969, 1972,
1993, et qui continue. Certes, il y a eu des moments d'accalmie
et même une véritable volonté de revenir
à la bonne gouvernance. Mais la logique de guerre a vite
repris le dessus. Au Congo, la situation a commencé à
dégénérer cinq jours à peine après
l'indépendance : mutineries, sécessions, assassinats
(dont celui du Premier ministre Patrice Lumumba), troubles de
toutes sortes. En 1965, les Congolais ont beaucoup espéré
du président Mobutu. Mais ce nouveau régime s'est
progressivement transformé en une dictature qui a conduit
le pays à l'effondrement dont nous sommes aujourd'hui
les témoins. La mauvaise gouvernance généralisée
et prolongée du Congo a été encore plus
grave au Kivu, partie congolaise de la région des Grands
lacs. Le Kivu, qui a eu à gérer à la fois
les crises congolaises en général et les siennes
propres, non moins nombreuses. Cette situation explique en partie
la passion qui entoure tout ce qui touche les problèmes
du Kivu, notamment celui de la nationalité, et leur politisation
excessive. L'Ouganda, quant à lui, connaît un début
prometteur, voire prospère, sous Obote-I. C'est une fédération
avec un Premier ministre et des États fédérés
dirigés souvent par leurs chefs traditionnels, mais sous
administration moderne. Le Parlement est issu d'élections
démocratiques pluralistes. Seulement voilà, à
l'instar de bien des dirigeants africains d'alors, le Premier
ministre sir Milton Obote se laisse tenter par l'aventure du
parti unique. Il sera renversé le 25 janvier 1971 par
un certain Idi Amin Dada. Les frasques de cet officier, aussi
brutal que peu préparé à la tâche,
prêteraient à sourire si elles n'avaient couvert
une des dictatures les plus sanglantes de ce XXè siècle.
Obote réussira à lui reprendre le pouvoir grâce
à l'aide de la Tanzanie de Nyerere. Mais il faudra la
victoire militaire de Yoweri Museveni, en 1986, pour mettre fin
à cette longue crise qui aura duré près
de vingt ans. Le pays en est sorti économiquement ruiné
et vidé de ses cadres, à l'époque les plus
nombreux et les plus qualifiés d'Afrique de l'Est. Dix
ans après, il avait retrouvé son niveau d'avant
la crise et même renoué, dans l'ensemble, avec la
bonne gouvernance.
Cependant, les problèmes restent entiers dans la région
des Grands lacs où la politique d'"exclusion"
a aggravé le problème démographique en provoquant
des mouvements incontrôlés de populations. Que personne
ne se fasse d'illusion. Aucun pays de la région ne résoudra
ses problèmes seul, sans l'appui et le concours des autres.
Des accords politiques et, surtout, économiques doivent
être envisagés ou réactivés, entre
des gouvernements responsables, respectueux des institutions
des autres, mais conscients d'une interdépendance rendue
impérative par l'histoire et la géographie. De
toute façon, la recherche de la paix suppose une solution
équitable au problème démographique. Il
faudrait, en particulier, favoriser la libre circulation des
personnes, surtout vers les zones sous-peuplées et donc
non développées. Il faudrait réorganiser
l'habitat, principalement au Rwanda et au Burundi. Il faudrait
répartir les terres de façon plus équitable,
notamment au Kivu, entre toutes les composantes de la population
d'une part, entre les agriculteurs et les éleveurs d'autre
part, pour modifier le déséquilibre actuel entre
les terres cultivables et les pâturages. Reste à
savoir quand il y aura des gouvernements responsables partout.
Il n'y a certes pas lieu de pavoiser au vu de la situation actuelle,
mais est-ce une raison pour désespérer? Peut-être
pas. Pour, au moins, les raisons suivantes.
Tout le monde, dans la région, est fatigué de la
guerre. Plus qu'avant, les tendances pacifistes se manfestent
de tous les côtés.
Les négociations difficilement amorcées entre le
pouvoir de Kabila et les belligérants, si elles sont étendues
à toutes les composantes politiques congolaises armées
et non armées, peuvent conduire enfin à un pouvoir
plus soucieux de bonne gouvernance que tous les précédents.
La pacification du Congo (comme son enfondrement d'ailleurs)
ne peut avoir qu'un effet d'entraînement sur les autres
pays.
Le Burundi qui, il y a peu, était le plus grand sujet
d'inquiétude de la région, semble avoir renoué
avec la paix. La bonne volonté du président Buyoya
n'est pas à mettre en doute, même si les purs et
durs lui pardonnent difficilement son retour au pouvoir (coup
d'État) - mais n'était-ce pas un moindre mal?
Le Rwanda doit se remettre des séquelles du génocide
et surmonter les difficultés inhérentes à
tout pouvoir conquis par la force des armes. Cela peut prendre
du temps, mais des signes encourageants se manifestent en matière
de droits de l'homme (libération de prisonniers, retour
au respect du droit de propriété) et en matière
économique (effort de reconstruction, libéralisation
du secteur), les problèmes sociaux, comme celui des personnes
déplacées, étant pris en compte.
Enfin, l'Ouganda, qui semble déjà sur la bonne
voie, peut servir de locomotive, notamment en matière
économique et d'investissement.
ME NKUBITO Y.R
Johannesburg, Afrique du Sud.
Titre initial "heurts et malheurs de l'Afrique des Grands
lacs."
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