|
"S'il veut compter,
le Congo doit être dans un marché financièrement
porteur"
José Endundo B., p-dg de la compagnie aérienne
Cal, ancien patron des patrons.
"Il y a deux vecteurs. D'abord, les actions immédiates.
Il faut relancer la vie économique dans les zones libérées.
Le deuxième vecteur : préparer les mesures économiques
qui permettront un redémarrage rapide de l'activité
économique et donc une stabilité sociale indispensable
à la bonne marche du pays. Il faut savoir que l'est du
pays aujourd'hui libéré, par le fait de la gestion
antérieure globalement néfaste, se retrouve beaucoup
plus en difficulté économique que la partie encore
sous contrôle du gouvernement. Il faut se souvenir que
la politique économique a été, dans l'amoncellement
des décombres que nous connaissons, de maintenir surtout
la production minière. Les hydrocarbures se trouvent à
l'ouest du pays, les mines, essentiellement, sont aujourd'hui
encore sous contrôle de Kabila. Ce qui fait qu'en réalité,
la zone libérée représente en agrégat
financier 20 % du PIB alors qu'elle couvre plus de 50% du territoire
national, plus de 20 millions d'habitants sur les 40 ou 45 millions
d'âmes. Cela étant, c'est le moment de rappeler
ce qu'était l'économie congolaise il y a deux ans
: 5,2 milliards de dollars de PNB contre 130 milliards pour l'Afrique
du Sud et 485 milliards pour la Corée du Sud, ces trois
pays se positionnaient pourtant au même niveau en 1959.
Il y a trois ans les conditions macro-économiques étaient
plus que désastreuses : croissance négative du
PNB - 6 %, croissance négative des exportations - 12,5
%, faible taux d'investissement 6 % du PNB, dette publique asphyxiante,
près 300 % du PNB, épargne intérieure négligeable,
6 % du PNB et enfin recettes budgétaires insuffisantes,
4 % du PNB contre 17 % en 1959. L'indice du développement
humain place le Congo qui est onzième pays en superficie
du monde et dix-huitième population mondiale en 143 ème
position mondiale, en 153 ème position pour le PIB par
parité d'achat sur 175 pays. C'est un véritable
désastre. Pour relever un tel défi, il faudra de
l'audace, de l'expérience et une capacité de management
sans état d'âme. Faute de quoi, les années
qui viennent seront de plus en plus épouvantables."
Q. Quelles mesures, concrètement, préconiser
pour parvenir à la relance de la production et de la consommation?
R. Tout le carcan fiscal doit sauter. Aujourd'hui, il faut
réduire au maximum la charge qui pèse sur les exportations,
sur les importations et sur toute l'activité de production,
si faible soit-elle. Il faut ensuite faire sauter toutes les
contraintes réglementaires, c'est-à-dire contrôle
des prix, surcharges due à des entreprises comme l'OCC
(Office de contrôle), Ogefrem, Office de café, etc.
La circulation des biens et des personnes entre les pays frontaliers
doit être totalement assurée. Troisième créneau
: il faut réfléchir avec les opérateurs
économiques à des mesures spéciales capables
de mobiliser les ressources nécessaires à la relance
économique.
Q. ... L'argent faisant défaut!
R. Effectivement, l'argent fait défaut. Étant
donné que la circulation monétaire est gérée
à Kinshasa, le RCD aurait dû immédiatement
prendre des mesures nécessaires et audacieuses pour faire
face. Le RCD ne peut pas se dire État dans la zone libérée
et que tout se qui se passe dans ses territoires est sous son
contrôle et ne pas assumer les attributs qui relèvent
de la gestion économique et financière. Cette nouvelle
donne lui aurait permis de disposer de moyens de sa politique
et lui aurait assuré une position de négociation
beaucoup plus forte, qui ne soit pas simplement une position
militaire.
Q. Vous avez parlez de circulation des biens et des personnes.
Pensez-vous qu'il faille aller à l'intégration?
R. Il faut y aller. Il y a une série de contraintes
au développement ou à l'expansion du Congo qu'il
faudra impérativement lever. Ces contraintes sont structurelles,
institutionnelles et socio-culturelles. L'une des contraintes
structurelles est l'étroitesse du segment viable du marché
intérieur. 50 millions d'habitants peuvent représenter
un marché à peine porteur pour l'investissement
industriel et économique mais 50 millions de pauvres constituent
une entrave pour le développement économique. S'il
veut devenir une puissance économique, la seule possibilité
pour le Congo de demain est de créer un marché
qui soit financièrement porteur afin qu'il devienne une
plate-forme d'accueil pour les investisseurs. D'où la
nécessité d'élargir le marché en
intégrant la dizaine de pays voisins et la nécessité
à l'intérieur d'avoir une politique salariale qui
conjugue audace et perspicacité. Le Congo ne sera vraiment
une puissance au coeur de l'Afrique que s'il réussit l'intégration
régionale qui va bien entendu au-delà de l'économique.
Q. Vous dites au-delà de l'économique...
Pensez-vous que les deux guerres du Congo le poussent avant dans
l'intégration politique?
R. Assurément. Nous n'aurions rien compris si de ces
deux guerres, nous ne tirions les leçons politiques qui
fassent que l'Afrique centrale n'entre dans la sphère
de pays qui réfléchissent au III ème millénaire.
Il n'est pas concevable que l'Europe bannisse les frontières
et que nous en soyons encore à l'an 1960. La libre circulation
des biens et des personnes, la confrontation des idées
est une nécessité absolue et vitale pour l'Afrique.
Si nous ne l'assumons en Afrique centrale, nous risquons de voir
se créer plusieurs zones de développement à
l'intérieur de l'Afrique.
Q. L'ex-Zaïre sortant des deux guerres terrassé,
est-il en position de négocier son entrée dans
cet espace de développement?
R. Le Congo n'est pas terrassé, il est à
genoux. Et ensuite, l'Afrique centrale ne se fera pas sans le
Congo. Donc, cette action de relèvement, d'affranchissement
de la pauvreté et de la misère est une action congolaise
mais aussi une action régionale. Si les élites
de l'Afrique centrale ne le perçoivent pas ainsi, alors
l'histoire parlera - pour répéter le mot célèbre
de Julien Benda - "de la trahison des clercs." Hier,
il y avait le clergé, aujourd'hui, il y a les politiques.
Ces trahisons sont les mêmes. En réalité,
les élites d'Afrique centrale sont aujourd'hui confrontées
à des révisions déchirantes.
Q. Quelle économie au lendemain de la fin
de la guerre?
R. Il faut d'abord se rassurer d'une chose : il n'y a pas
de politique économique digne de ce nom sans qu'il y ait
instauration d'un État de droit garantissant les libertés
individuelles et collectives. Ce préalable posé,
il faut aujourd'hui clairement choisir et tirer toutes les conséquences
d'une économie de marché pour le Congo. Cela implique
sur le plan politique la mise en place des textes légaux
et règlementaires simples, clairs et opposables à
tous. Cela postule également la reconstruction de l'administration
et de l'appareil judiciaire, la décentralisation de la
décision. Le jacobinisme a tué le Congo et il faudra
bien comprendre que onze provinces pour un État deux fois
et demi plus grand que le Nigéria qui compte 36 ou 37
États fédérés est tout simplement
anachronique et archaïque. Enfin, le Congo devra impérativement
assouplir les mesures d'accueil de ceux qui voudront apporter
leurs capitaux pour la relance du pays. Demain, les visas de
séjour seront de dix ans sans visa sortie-retour. Demain
aussi, obtenir la nationalité congolaise devra devenir,
dès lors que l'on aura rempli les conditions d'éligibilité,
quelque chose de banal. Nous devrions comprendre qu'aujourd'hui,
la citoyenne est devenue mondiale. Sur le plan économique,
la suppression de tout monopole dans le secteur concurrentiel,
la simplification fiscale, l'abolition de toute parafiscalité
non liée à un service rendu, la réduction
des items fiscaux conjuguée à une politique salariale
audacieuse, etc, tout cela devrait permettre dès lors
que l'on aurait recensé petites, moyennes et grandes entreprises,
un budget équilibré, transparent, concourant au
rétablissement de l'intermédiation financière.
Et si à ces mesures, s'ajoute l'allègement de procédures
de création d'entreprises, d'encouragement à l'exportation
et à la production, alors là, nous pourrions surprendre.
Q. Les moyens font défaut...
R. Les moyens de l'intelligence, de l'accueil et ceux
que nous donne la nature ne font aucunement défaut.17
% des réserves hydro-électriques mondiales - au
prix de l'énergie aujourd'hui! - 50 % des réserves
forestières africaines, une capacité de production
agricole totalement ouverte, avec un réseau fluvial navigable
des plus denses, etc., y a-t-il meilleure richesse? Nous nous
sommes, par le passé, trop accroché aux mines.
Et quelque part, elles sont la cause de nos malheurs. Le tourisme
rapportait au Kenya près des deux-tiers de ce que Gécamines,
avec des investissements colossaux, a rapporté au Congo.
L'ère n'est-elle pas arrivée de faire appel au
Congo à l'inventivité des dirigeants? Les bailleurs
de fonds viendront et plus facilement que l'on ne croit si la
plate-forme d'accueil est préparée. C'est une question
de mois. Le Congo malade n'est certainement pas un malade dont
il faut désespérer.
Q. Vous êtes optimiste?
R. Sans aucun doute. Le drame du Congo, c'est que tout soit
à portée de main et qu'une sorte de main invisible
empêche ce géant de se réveiller.
Q. Cette main invisible reste toujours en place
!
R. Il nous appartient aujourd'hui, dans un mouvement d'ouverture
et d'acceptation de l'autre, d'instaurer les règles du
leadership qui permettent que se lève cette volonté
de faire face aux enjeux de demain, africains ou mondiaux.
Q. Revenons à l'intégration. L'Europe
a commencé par l'acier et le charbon. Par quoi commencer
dans la région?
R. La réalité économique aujourd'hui
n'est plus aussi sélective qu'elle l'était au dix-neuvième
siècle. On peut aujourd'hui dire que l'intégration
jouera aussi bien dans les échanges agricoles, dans les
échanges miniers ou dans les échanges de services.
Le domaine des télécommunications offre un bel
exemple. Quelles sont les chances de survie des sociétés
de télécommunications pour des marchés pauvres
et peu peuplés comme les nôtres s'il n'y a pas un
regroupement? Les compagnies d'aviation africaines sont en train
de se faire absorber par des compagnies étrangères
sans même qu'elles aient réussi une intégration
entre elles. Il y a à peine quelques mois , se rendre
à Bujumbura impliquait le passage par Douala et par Nairobi
si l'on partait de Kinshasa, alors que Bujumbura se trouve à
vingt minutes de vol de Goma, qui était desservi tous
les jours par des compagnies congolaises ! La réalité
est que le politique africain et surtout d'Afrique centrale,
n'ayant pas compris qu'il fallait un marché le plus large
possible en population détruisait ses propres sociétés
qui étaient à la base de son enrichissement. Il
faut une véritable révolution mentale pour comprendre
que l'exploitation de la plus grande réserve mondiale
de gaz méthane qu'est le lac Kivu ne peut se faire que
dans le cadre d'un grand ensemble; qu'aujourd'hui, on ne pose
plus le problème du diamant congolais à Mbuji-Mayi
mais à Anvers. Admettre que cela se fasse à Anvers
et refuser cette possibilité à une capitale africaine
qui serait différente de Kinshasa, c'est faire preuve
de colonisation mentale. Au moment où on assiste à
des regroupements du secteur bancaire comme on le voit en Europe,
il est incompréhensible et inacceptable qu'une opération
bancaire entre Nairobi et Kinshasa transite nécessairement
par une capitale européenne. Les exemples sont multiples.
Q. Vous seriez prêt à envisager une monnaie
commune?
R. C'est dans le sens de l'histoire. Pour 8 mille milliards
de PIB chacun, l'ensemble nord-américain et l'ensemble
européen vont aligner deux monnaies : le dollar et l'euro.
Comment imaginer douze instruments financiers différents
pour les douze pays d'Afrique centrale représentant à
peine 140 millions d'habitants, largement en deçà
de 100 milliards de dollars de PIB ? Nous n'aurons pas passé
l'an 2020 sans que ce cap ne soit franchi pour le développement
de l'Afrique. Alors, anticipons.
|