Des financiers des Grands lacs veulent ouvrir le grand chantier de la région

"L'idée qui a présidé à la création de la CEPGL est plus que jamais d'actualité"

Émile Ngoy, chef-adjoint au département des Finances et Portefeuille du Rcd.

Q. En attendant la fin de la guerre qui bloque depuis deux ans tout espoir de reprise normale des affaires dans la sous-région, quelles pistes préconisez-vous en vue de faire émerger un tant soit peu le secteur économico-financier?
R.
La guerre est par nature une situation exceptionnelle. La récurrence de celle-ci dans la région des Grands lacs est un obstacle majeur pour le monde des affaires. Les situations des guerres favorisent l'émergence des activités spéculatives en raison des phénomènes de pénurie générale qu'elles génèrent. En cette phase cruciale de la guerre, la conjugaison de plusieurs risques freine de manière forte la reprise des activités économiques et financières. Comme responsables, nous devrions veiller particulièrement à assurer une administration minimale pour aider à l'encadrement des activités d'exploitation diverses et la canalisation des flux ainsi générés vers le système bancaire, seule voie susceptible d'assurer la survie du secteur économique et financier.

Q. Mais le système bancaire semble ne pas exister ou ne paraît pas pressé à venir en aide s'il n'est pas carrément en faillite?
R.
Vous avez raison. Tout naturellement, en temps de guerre, la tendance pour les opérateurs économiques est de vouloir court-circuiter le système bancaire du fait même de la guerre. C'est pour cela, nous devrons vaille que vaille réhabiliter le circuit bancaire afin de permettre la relance de l'activité économique. C'est la seule voie de salut si on ne veut pas institutionnaliser la dictature de l'informel. Pour cela, dans le cas qui nous concerne, nous devons innover, c'est-à-dire imaginer un type de partenariat sous-régional qui permettra d'aider au redémarrage de l'activité financière dans la zone. Il existe aujourd'hui dans la sous-région des banques suffisamment excédentaires et d'autres en crise de liquidité. L'esprit de partenariat ainsi défini consiste à une solidarité sous-régionale capable de redonner vie aux autres institutions financières en difficulté.

Q. Au lendemain de la fin de la guerre ou des guerres et de la normalisation politique dans la sous-région, quelles pistes dont vous pourriez recommander la mise en oeuvre aux dirigeants et États pour encourager le secteur des affaires?
R.
La guerre terminée, la paix réelle et durable acquise, il faudra s'atteler à la reconstruction, peut-être même à la refondation de nos structures économiques et financières. Il faudra repenser dans un cadre plus éclaté des accords fondés sur un partenariat sous-régional mais aussi des accords multilatéraux avec les institutions financières internationales. La fin de la guerre est toujours l'occasion d'un nouveau départ. Nous devrions veiller à la réhabilitation du système financier qui va agir comme une courroie de transmission de la dynamique de la reconstruction et partant de la relance des affaires. Nous devrions également nous engager sur la voie de la bonne gouvernance et le premier geste fort sera de consacrer l'État de droit et de liberté en instaurant un cadre juridique nécessaire à la prise d'initiatives dans le domaine économique et financier. Il nous faudra mettre un accent particulier, en termes d'efforts financiers, pour la restauration du système d'éducation et de formation en crise en vue de résorber le déficit structurel des ressources humaines compétentes accumulé au cours de cette dernière décennie. Il y a là plusieurs fronts que la fin de la guerre devrait permettre la mise en chantier.

Q. Pensez-vous que l'intégration doit être considérée comme le grand chantier d'aujourd'hui dans la sous-région afin que les pays ne connaissent plus jamais ce qu'ils connaissent depuis deux ans? Si oui, quels en sont les préalables et comment la voyez-vous à terme?
R.
Absolument, l'avenir des nations est dans les grands ensembles intégrés. Le Congo, malgré ses dimensions continentales, reste avant tout un pays enclavé. il ne pourra échapper ni à sa vocation ni à son destin géographique. C'est une fausse idée de continuer à croire, comme si c'était une loi de la nature, que la puissance économique et financière d'une Nation dépendrait de ses dimensions géographiques. Le Japon, la Suisse, et j'en passe, sont des exemples achevés. L'intégration devient en cette aube du IIIème millénaire le chantier du siècle prochain. Aujourd'hui, cela est de notre responsabilité historique. L'histoire des peuples des grands lacs nous a légué à travers les différentes parentés ethniques et linguistiques le socle principal sur lequel nous devons bâtir cette intégration. L'idée qui a présidé à la création de la CEPGL est plus que jamais d'actualité, de même que les institutions qui la sous-tendent. Nous avons le devoir sacré d'oeuvrer à la pérennité de cette grande vision mais surtout d'en faire l'instrument de la paix à travers un espace économique et financier intégré où la circulation des biens, des services et des personnes sera source de création et d'échange des richesses. L'équilibre de la sous-région repose sans doute sur cette intégration.Néanmoins beaucoup reste à faire.

Q. Iriez-vous jusqu'à préconiser la création d'une monnaie commune?
R.
La monnaie commune n'est pas une finalité en soi. La monnaie est, par essence et de par sa fonction princ ipale, un intermédiaire des échanges. Si nous voulons aller vers l'efficacité, nous devons envisager au terme du processus d'intégration économique et financière, l'hypothèse d'une monnaie commune. Bien entendu, tout ceci suppose l'existence d'une banque centrale sous-régionale. L'existence de la BDÉGL constitue déjà un embryon de cet espace monétaire intégré. C'est là une grande ambition qui n'a rien à envier au modèle européen actuel. Cependant, le chemin à parcourir est encore long. Nous devons nous mettre très rapidement au travail pour entrevoir l'avenir de la région sous les meilleures auspices. En fin de compte, c'est l'agent économique qui en gagnera.

Q. Qu'auriez-vous à reprocher au système mis en place par la CEPGL qui n'a pas réussi à mobiliser un flux des échanges de plus de 2 pc tout au long de ses 25 ans d'existence?
R.
La CEPGL a été minée dans son idéal par les contradictions politiques internes dans la région. Mais il faut rester positif puisque le cadre du départ reste toujours valable. Il est cependant vrai que l'on doit repenser ses institutions, son cadre de fonctionnement et recentrer sa mission première. Pour cela, la paix est indispensable dans la région. En tant qu'instrument d'intégration, son redéploiement futur dépendra également de l'impulsion politique. L'avènement de la démocratie dans la région et d'un système intégré de bonne gouvernance devrait ouvrir la voie à une ère nouvelle. Quelqu'un a dit il n'y a pas de développement sans démocratie. L'intégration sera d'autant plus facile à réaliser que les États intéressés seront respectueux des droits et libertés des gens et, partant, démocratiques.