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"En faisant prospérer
vos voisins, vous en faites des amis et des pacifistes"
Jean Kizito Kabanguka, administrateur des programmes a.i
à la Cepgl.
Resté pratiquement seul cadre supérieur au siège
moribond de la CÉPGL à Gisenyi, nous avons interrogé
Jean Kizito Kabanguka, de nationalité rwandaise, administrateur
a.i des programmes. Ci-après, les réponses du spécialiste
"Grands lacs africains" qu'il est.
"Le secteur des affaires, depuis sept ans, est au ralenti
surtout dans sa dynamique des échanges intra-communautaires
CÉPGL. Depuis la crise burundaise de 1993 et le génocide
rwandais de 1994 qui ont enclenché la crise des réfugiés
et les deux guerres de libération en R-dC, les hommes
d'affaires de la sous-région sont mis dans une situation
où il leur est impossible de conserver un niveau d'activité
correspondant à l'importance du potentiel de la région
et à la créativité des opérateurs
économiques régionaux. Que faire pour pallier,
ne fût-ce que provisoirement, à cette situation
préjudiciable pour 'économie régionale?
Il me semble que dans la conjoncture politique actuelle, il n'y
a que la promotion des échanges qui doit être encouragée.
Compte tenu de la panoplie d'accords et conventions signés
dans le cadre de la CEPGL se rapportant au commerce et aux échanges
transfrontaliers, la priorité pour les pouvoirs publics
en vue de relancer le secteur des affaires pourrait être
de trois ordres. D'abord, entreprendre une action de vulgarisation
des différents accords et conventions. Ceci compte tenu
de l'histoire récente de la sous-région qui a vu
le secteur des échanges formels paralysé en premier
lieu. Ensuite supprimer les restrictions au commerce et aux échanges
en démantelant les obstacles non tarifaires qui pèsent
lourdement sur les échanges, à commencer par l'enclavement,
la modicité des infrastructures de communications et la
compétitivité de notre production, y compris sur
le plan de la qualité. Enfin, promouvoir l'intensification
des échanges extérieurs et la disparition du commerce
informel. Il est question ici de faire la promotion des exportations
vers les pays tiers. Les principes d'une politique de promotion
des exportations sont le renforcement de la concertation entre
les opérateurs privés et les cadres de l'administration,
l'assistance aux entreprises concernées, la coordination
des stratégies de marketing, la sensibilisation des consommateurs,
des acheteurs et l'amélioration des techniques de vente.
De notre point de vue, il est essentiel que l'on mette l'accent
sur la promotion des investissements dans la sous-région
dès lors que les bases de développement des marchés
existent. Ainsi, au lendemain de la fin de la guerre et de l
a normalisation politique dans la sous-région, nos dirigeants
devront s'atteler aux priorités que nous avançons
ci-dessous, priorités dont dépendent la relance
des affaires pouvant soutenir une croissance économique
régionale. Mais, il faut tout d'abord une gestion des
pays qui rassure sur les questions suivantes : la sécurité
des personnes et de leurs biens, question qui relève de
la responsabilité individuelle et collective des États;
une justice qui donne à tous et qui lit le droit dans
le respect strict des intérêts de chacun et de tous;
une gestion macro-économique qui incite à produire,
stabilise l'inflation et qui fait un clin d'oeil au secteur privé;
une administration transparente, faite d'hommes compétents,
bien payés et qui rendent des services sans présenter
des fausses factures sous table, discrètement gardées
dans les tiroirs. Ensuite, pour espérer une bonne relance,
ces priorités seront appuyées par les mesures d'accompagnement
suivantes : investir dans les infrastructures socio-économiques
du secteur public. Je pense aux routes, voies de communications,
aux secteurs bancaire, de l'eau, de l'électricité,
des postes, etc., afin de permettre une réduction de coûts
de production. Il faut aussi promouvoir par ordre de priorité
l'investissement national, régional et international et
restituer surtout à l'homme d'affaires local son rôle
de partenaire privilégié dans tous les différents
contacts d'affaires avec les milieux de la haute finance internationale.
Enfin, et j'allais écrire surtout, nos différents
pays doivent afficher une option délibérée
et volontariste en faveur de l'intégration régionale.
Il est évident, en dehors des autres avantages de la coopération
régionale, que l'intégration économique
offre un code capable d'offrir une plus grande base d'infrastructures
et un plus grand marché."
Q. Vous vous donc prononcez très clairement pour
l'intégration régionale. Est-ce le grand chantier
de la sous-région aujourd'hui?
R. Nous n'avons pas le choix. Aujourd'hui plus qu'hier, la
voie de l'intégration s'affirme comme l'unique moyen d'accélerer
le développement de nos pays et constitue dans l'espace
ainsi intégré, un espace de paix et de libre échange.
Il n'y a aujourd'hui plus aucun pays au monde qui puisse vivre
en autarcie, dressant des barrières contre l'entrée
et la sortie des biens, services et personnes de ses frontières
nationales. Tous les pays du monde sont convaincus que, non seulement
le progrès économique des nations passe par l'ouverture
de l'économie nationale sur le monde grâce à
l'intensification des échanges commerciaux mais surtout
que l'élargissement par l'intégration des espaces
économiques est, de nos jours, une nécessité
et une voie incontournable pour tous les pays en développement.
En ce qui concerne notre sous-région, la Communauté
Économique des Pays des Grands Lacs avait, à sa
création le 20 septembre 1976, comme objectifs primordiaux
la recherche de la sécurité des États membres
et de leurs populations et la promotion du développement
socio-économique des États membres à travers
l'intégration économique. Les initiatives prises
au niveau de la CÉPGL dans les domaines de la coopération
et de l'intégration des trois pays se sont orientées
dans quatre directions : création des conditions favorables
aux échanges; encouragement de la libre circulation des
facteurs de production, promotion de l'harmonisation et de la
rationalisation du cadre juridique de promotion des investissements
et co-investissement dans les infrastructures socio-économiques
de base. Nul besoin de relater comment les crises répétitives
qui secouent la sous-région ont conduit à la perte
de confiance entre les pays partenaires. Cette situation a conduit
à l'absence d'une même vision politique, pourtant
condition sine qua none pour une aventure de coopération
régionale. Ainsi fut paralysée l'oeuvre commune
entreprise depuis bientôt 23 ans. Une chose est certaine,
ce n'est pas l'insuffisance des dispositions juridiques qui est
à la base des contre-performances en matière de
sécurité et de développement. Si toutes
les résolutions en matière de développement
avaient été appliquées, il n'y aurait pas
eu tant de crises et l'insécurité aurait sensiblement
diminué dans notre sous-région. Si les réunions
de suivi et les réunions de concertation en politique
extérieure avaient été régulières,
on aurait donné moins de place aux initiatives internationales
dispersées. Il y a donc autre chose : les mécanismes
choisis et mis en place correspondent-ils à la nature
réelle des causes profondes du mal? Pourquoi battre le
record en matière des réfugiés? Ce mal qui
ronge la sécurité de notre sous-région porte
plusieurs noms : absence de la démocratie, pauvreté,
séquelles de la colonisation. Mais alors la forme de la
manifestation de ce virus désoriente. Le génocide
est-il une façon de revendiquer la démocratie?
L'exclusion est-elle une solution au problème de la pauvreté?
Je pense, pour ma part, que deux explications peuvent être
retenues : la pauvreté et la mauvaise gouvernance. Tous
les efforts entrepris en commun pour réduire la pauvreté
dans la sous-région apparaissent aux yeux d'une certaine
opinion comme ayant apporté peu de résultats palpables.
Et le problème est le même : comme pour la sécurité,
la coopération pour le développement a subi les
conséquences de la mauvaise gouvernance. De là
le cercle vicieux se ferme : pauvreté à cause de
la mauvaise gouvernance et pauvreté cause de l'insécurité.
Pour s'en tenir à ces deux maux, l'insécurité
et la pauvreté, quelques points pour illustrer la manifestation
de la mauvaise gouvernance : le système de gestion politique
a joué sur la corde sensible de l'éthnicisme au
lieu de mettre en avant la méritocratie. On a érigé
le clientélisme et l'exclusion en règle de gouvernement.
C'est ce qui fait que la gestion des instruments de prévention
des conflits s'est retrouvée dans le rôle de protection
des régimes au lieu d'être dans celui de protection
des droits de la personne. La gestion économique pour
les trois pays n'a pas pris soin d'intégrer systématiquement
les résolutions prises dans le cadre de la CÉPGL.
Ainsi, les échanges entre les trois pays n'ont pas dépassé
2 pc du commerce total. Les trois pays ont oublié de se
préparer à l'insertion forcée ou voulue
de leurs économies dans la mondialisation actuelle. Il
aurait suffi d'appliquer le principe du Premier ministre malais
"La Malaisie prône les avantages de la politique qui
consiste à faire prospérer notre voisin, car nous
nous sommes rendus compte qu'un voisin prospère est un
voisin pacifique et amical." Les chances d'une intégration
régionale existeront quand tous les partenaires seront
d'accord que la bonne gouvernance n'est rien d'autre que créer
un environnement tel que les populations se respectent et se
mettent, non pas face à face mais coude à coude
pour travailler afin de réduire leur pauvreté,
amener le secteur public à investir dans la sécurité
et la justice, les infrastructures sociales et économiques
de base, stabiliser l'environnement macro-économique,
combattre la corruption puis laisser le secteur privé
investir dans les secteurs productifs pour créer l'emploi
et les revenus. Favoriser l'intégration pour pouvoir construire
progressivement la compétitivité régionale
capable de faire tirer les avantages de la mondialisation à
la sous- région. Mais tout ceci est impossible tant que
certaines conditions n'ont pas été réunies.
La première sans doute la plus indispensable est la paix.
Et le retour à la paix est possible.... en semant d'abord
l'amour, puis la justice et la lutte contre la pauvreté.
Cette paix sera le pavement de la démocratie et de l'intégration
régionale. Une démocratie qui refuse l'exclusion
et l'idéologie de s'épanouir, de gagner sa vie.
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