Prof de maths qu'il adorait, le n°1 de la banque commerciale du Rwanda l'est devenu par accident et par audace

LE directeur général de la Banque commerciale du Rwanda est un ancien du Congo-Zaïre dont il parle la langue, lingala, et porte la nationalité. "La double nationalité est acceptée ici, contrairement au Zaïre lors du régime Mobutu", nous explique-t-il. Il en sait gré à ce pays "grâce auquel, dit-il, nous avons poursuivi nos études secondaires et terminé brillamment l'Université.

" John Nyombayire fait des études gréco-latines successivement au Rwanda au Petit séminaire de Rwesero, au Burundi au Collège du Saint Esprit de Bujumbura, à Bruxelles au Collège Don Bosco à Woluwé Saint Lambert et à Lubumbashi dans l'ex-Zaïre chez les pères salesiens. C'est dans cette même ville qu'il termine en 1969 ses études universitaires à l'Université officielle du Congo sanctionnées par une double distinction : une licence en Sciences économiques et une agrégation de l'Enseignement moyen du degré supérieur conduits en même temps au pas de charge. Comme c'est alors de rigueur, il ne travaille pas immédiatement pour son propre compte mais pour l'État dont il a reçu une bourse d'études. Il fait partie du contingent d'étudiants réquisitionnés et va enseigner là où le sort le désigne. Ce sera Mpese, au Collège Saint Stanislas, une localité "dans la brousse" dans la province de l'ex-Bas-Zaïre. Il en garde des souvenirs émouvants. "J'ai été pris de force, jeté dans le train en partance pour Mpese. Mais, tout compte fait, j'ai trouvé que c'était très bien. Je m'y suis beaucoup plu", raconte-t-il à Kigali avec ce sens raffiné de l'humour qui le marque tant mais qu'il s'efforce de dissimuler par discrétion de banquier. Il y reste deux ans, de 1969 à 1971, enseigne les mathématiques dans ce qui fut alors une grande communauté scolaire abritant cinq écoles. Au terme de cette réquisition, Nyombayire entre à la deuxième banque commerciale du pays, l'UZB (Union zaïroise de banque) du groupe BBL-Sfom où il est, après un stage, tour à tour gérant d'agence à Bukavu, Kisangani, Isiro puis directeur du siège à Kinshasa et à Lubumbashi et directeur de département aux études, ensuite au change et enfin au service étranger. Âgé de 54 ans (né à Kalehe au centre du Rwanda le 20 novembre), ce rotarien endurci (ancien gouverneur du District 9150 du Rotary International, il n'en a pas raté, depuis qu'il y est depuis les années 80, la moindre manifestation nationale ou internationale) raconte qu'il aimait son enseignement et qu'il est passé à la banque un peu par accident mais surtout par audace. "Nous étions une bande de copains et on passait dans la rue lorsqu'on vit devant une banque l'annonce d'un recrutement de jeunes licenciés en sciences économiques et financières."

Il défonce les tiroirs du Chef. Or, il s'agissait de la BBA (Banque Belge d'Afrique), du groupe BBL (Banque Bruxelles Lambert), la devancière de l'UZB qui avait la triste réputation de ne point engager de Noirs. "Mais on décida tout de même de jouer, explique Nyombayire. Or, en plus, ce jour-là n'était pas le jour de la réception des candidats. On frappa tout de même à la porte de l'agent recruteur blanc, qui nous fit entrer et passer le test en nous pressant que son heure de table avait sonné et qu'il n'attendrait pas une minute de plus. En réalité, il ne s'attendait à rien et, sans doute, voulait-il juste se faire bonne conscience. Au bout de quelques instants, on remit nos feuilles. On n'avait même pas à proprement parler terminé le test. Le jour de la réception des candidats, l'annonce avait été enlevée et on expliqua au même endroit à ceux qui se présentaient que la banque avait trouvé ceux qu'elle cherchait! Sans doute que les réponses avaient fini par avoir raison de la dureté de l'examinateur!" Pourtant, Nyombayire n'était pas au bout de ses peines. Dès le premier jour, il faillit quitter la banque sans procès. Il nous raconte l'incroyable scène. "Avec un copain, j'avais été affecté pour mon stage au service de recouvrement. Or, le chef du service ne nous donnait pas le travail. Le premier jour, on observa cela, sans réagir. Mais le directeur fit son entrée dans le service et, à la vue de ce spectacle, nous interpella. Le deuxième jour, notre chef s'illustrait de la même façon. Alors, je me décidais de passer à l'action en allant déplomber ses tiroirs pour en sortir des dossiers à traiter qu'il y avait enfouis. À son retour, l'homme était fou de rage et allait parler au directeur. Décision fut prise de me mettre à la porte. Avouez que c'était quand même dur. Je ne me laisserais pas faire, avais-je décidé. Je protestais comme je pouvais en expliquant pourquoi j'avais été amené à me comporter de la sorte, que je ne partirais pas, que, bien au contraire, c'est le chef qui devrait partir. Le jour même, je devins le chef du service recouvrement. Mon chef accusateur changeait de service!" En 1990, Nyombayire quitte l'UZB suite à la politisation accrue du secteur bancaire, lors de manoeuvres de passe-passe du portefeuille de l'État où on retrouve l'incurie du régime Mobutu et des oiseaux prédateurs à la recherche d'une proie facile. L'affaire fut grand bruit dans les médias, jusqu'à la Conférence nationale pro-démocratie, mais Nyombayire tint bon : le droit finit par triompher. Aujourd'hui, c'est un homme comblé qui continue à croire à l'intelligence des hommes et à oeuvrer pour son pays.

T. MATOTU