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"Pourquoi
le Rwanda doit-il continuer à fabriquer les mêmes
produits que ses voisins?"
Q. Le Congo-Zaïre est présenté comme
la locomotive de l'Afrique et de la région des Grands
lacs africains dont la mise à l'arrêt bloque tout
processus de reprise des affaires. En attendant la fin de la
guerre, quelles pistes envisageriez-vous pour redonner vie au
secteur économico-financier?
R. Je voudrais d'abord vous accueillir au siège de
notre banque, la Banque Commerciale du Rwanda, dans ses installations
réhabilitées où nous essayons précisément
de faire revivre le secteur économico-financier. Je vous
souhaite la bienvenue. Votre question est à la fois difficile
et intéressante. Pour reprendre normalement les affaires
dans notre sous-région, il me paraît primordial
de procéder d'abord au recensement des problèmes,
ce qui permet de dégager des pistes d'orientation. La
première question à laquelle il faut répondre
est, me semble-t-il, la suivante : quels types de problèmes
avons-nous à faire face dans la sous-région? Je
pense qu'au plan macro-économique, il faut que nos pays
et nos États établissent les mêmes règles,
les mêmes principes qui conduisent l'économie. Il
y a urgence d'une harmonisation des règles. L'une de ces
règles qui est celle qui nous guide en ce moment au Rwanda,
est la privilégiation de l'initiative privée. C'est
la seule façon, me semble-t-il, de dégager des
ressources nécessaires et des efforts indispensables.
Il ne faut pas non plus, bien entendu, oublier le secteur public
qui est un catalyseur en ce qui concerne le fonctionnement du
budget de l'État. En privilégiant l'initiative
privée, nous aidons l'individu à compter sur sa
volonté sans l'amener à attendre que tout vienne
d'en haut. Privilégier l'initiative privée est
à mon avis une première piste. Cela permet de collecter
un ensemble de forces qu'il faut mobiliser. Pour que l'initiative
privée soit réellement performante, elle a besoin
d'un cadre macro-économique. D'où l'urgence de
mettre en place ce cadre macro-économique qui dépend
d'une certaine maîtrise de paramètres qui sont la
monnaie, le crédit, la règlementation. Mais il
faut aussi initier une bonne politique fiscale. Donc, il nous
faut trouver une règlementation qui soit cohérente
et, en même temps, qui tienne compte des spécificités
de chacun de nos pays de la région. Le train, me semble-t-il,
est au quai. Il ne reste qu'à le pousser et à tracer
des pistes dont vous parlez. Mais, il faut trouver un chemin
sûr. Pour un opérateur économique, ce chemin
est celui qu'il ne peut pas quitter dans la bonne marche de ses
affaires. Maîtriser le cadre macro-économique, asseoir
les principes généraux dans les domaines des prix,
de l'infation, de la monnaie, voilà ce qu'il nous faut
entreprendre. Tout cela signifie que les divers pays, les diverses
institutions intéressés dans cette matière
se retrouvent et discutent. Il va de soi que les autortés
politiques doivent lever les options et montrer la route.
Q. Les dirigeants rwandais ont-ils montré cette
route?
R. Au lendemain du génocide, ce pays avait atteint
le niveau moins zéro. Nul ici ne s'imaginait que l'on
puisse sortir du néant sans un concours de l'autorité
politique. Il faut avouer que notre gouvernement a immédiatement
pris ses marques et donné la preuve de sa capacité
à réagir dans le bon sens. Quelle était
la situation du Rwanda au lendemain du génocide? Plus
de 70 pc du PIB du pays avait été détruit.
Les entreprises n'existaient pas. Les fonds de commerce, les
ressources humaines avaient cessé d'être. Pour faire
face à cela, il a fallu de l'intérêt. Le
gouvernement a créé un centre d'intérêt
et pris des mesures très courageuses. Parmi celles-ci,
il y a le lancement d'une politique monétaire extrêmement
rigoureuse qui a mis fin à tout ce qui perturbait ou était
susceptible de perturber la circulation monétaire. Début
95, une démonétisation de billets a été
opérée. Cela s'est fait de manière méthodique.
Désormais, on pouvait statistiquement savoir la masse
monétaire dont l'économie avait besoin pour son
bon fonctionnement. Deuxième mesure très courageuse
: la libéralisation du système de change. Une banque
commerciale fonctionne sous l'autorité de la Banque centrale.
Or, si celle-ci n'a pas tous les éléments d'appréciation
- ce qui était à l'époque la situation du
Rwanda -, il faut aller justement vers cette libéralisation
et demander aux institutions spécialisées, les
banques ou les bureaux de change, de créer le marché.
Cela est très important. La libéralisation du change
dans le transfert de l'autorité de la Banque centrale
en matière de change et de cotation des cours a été
un véritable déclic pour les banques. Les effets
ne pouvaient être que bénéfiques. Le pays
ne disposant pas de réserves de change et les clients
devant s'adresser au marché parallèle, il a fallu
créer ce canal pour les attirer et leur offrir un cours
satisfaisant. Et, tout naturellement, il y a eu une dévaluation
qui tenait compte des forces du marché. Le dollar est
passé à 240 FRW contre 140 FRW la veille. Cette
décision, il faut le souligner, prise par le gouvernement,
a été très courageuse dans la mesure où
elle avait un impact sur l'exécution du budget de l'État.
Tout cela a permis de débloquer la situation et les fonds
privés, publics et les institutions inernationales, ont
commencé à affluer dans les banques. Autre mesure
très courageuse : c'est l'autonomie acquise par la Banque
centrale. Celle-ci a été responsabilisée
et très prudemment, la Banque centrale a tenu le système,
sans l'asphyxier. On en est ainsi arrivé à créer
des marchés, un marché monétaire et un marché
de change qui, peu à peu, se développent avec ses
instruments que nous essayons au fur et à mesure de mettre
sur pied et d'affiner. Les dirigeants des banques ont été
instruits pour gérer leurs banques d'une manière
professionnelle. Croyez-moi, cela marche. Je pense donc qu'il
faut aller vers une politique monétaire harmonisée.
Il faut mettre à contribution les Banques centrales ou
les autorités centrales. Cela me semble indispensable.
Nous n'avons rien à envier à personne. Bien au
contraire, nous devrions pouvoir réaliser ce projet et
créer une zone économique et monétaire forte
assise sur des bases saines qui respectent le professionnalisme.
Dans ce secteur comme dans d'autres, l'amateurisme est interdit.
Q. Cette zone, faut-il y aller maintenant, dans cette période
trouble ou transitoire, ou, au contraire, faut-il attendre la
fin de la guerre?
R. Il faut y aller maintenant, sans rien attendre. Vous ne
pouvez pas dire à un opérateur privé d'attendre
la fin de la guerre pour pouvoir survivre ! C'est vrai, il y
a des problèmes sérieux au Congo. Mais au Rwanda,
nous avons connu pire. Tout ici avait été détruit.
Il a fallu tout reconstruire. Or, au Congo, les infrastructures
restent en place. Rien, à ma connaissance, ne semble à
ce qui s'est passé au Rwanda. La guerre actuelle à
l'est du Congo me paraît propre. Il y a certes des pertes
en vies humaines qu'il faut déplorer. En revanche, au
plan économique, il n'y a rien qui justifie l'attentisme.
Au contraire, il faut mobiliser les ressources humaines et les
opérateurs économiques. On doit s'apporter l'un
à l'autre de l'expérience. Quand faut-il faire?
Que faut-il faire? Comment faut-il faire? Il faut, je le disais,
cibler les problèmes. Dès lors que l'on connaît
les problèmes, on doit pouvoir y arriver.
Q. Concrètement, que faire dans cette période
de transition, en direction des milieux d'affaires?
R. Beaucoup. Mais je vais parler de ce que je fais dans mon
domaine, celui de la banque. Une banque a pour mission de faire
du business et d'aider l'autorité politique à développer
la zone dans laquelle elle est installée. Je vais donner
les idées comme elles viennent à l'esprit. Prenons
le cas d'une ville comme Bukavu. Cette ville a une vie. Elle
a un commerce. Ce commerce doit être organisé. Il
doit être suivi. Les gens doivent tirer profit de ce qu'ils
font. Et en même temps, ils doivent payer impôt et
taxes à l'État. Donc, il faut organiser ce secteur,
mettre en place une règlementation afin d'éviter
une situation de jungle. Car l'autorité a certainement
besoin de cette organisation. Dans la jungle, c'est le triomphe
de la loi du plus fort. Il n'y a là aucune règlementation
mise en place. Que font aujourd'hui les recettes de Bukavu? Où
vont-elles? Est-ce dans le système structuré? Il
faut commencer par mobiliser les recettes qui proviennent de
l'activité économique si minime soit-elle et les
mobiliser à travers le canal qu'on peut contrôler,
celui-ci étant le secteur bancaire. Lorsqu'on va de Bukavu
à Goma ou de Bukavu à Uvira, on sent qu'il y a
un réseau commercial. Des industries existent. Même
si elles ne donnent pas leur plein rendement, il faut les faire
vivre. Qu'attend-on pour le faire? Là où il y a
industries là il y a la production. Il faut étudier
le système de travail. Par exemple, dans quelle monnaie
va-t-on travailler? Moi, je suis pour la circulaton libre de
toutes les monnaies, ce qui se fait d'ailleurs sans que le marché
n'ait attendu un signal quelconque. Reste le cours. Quels sont
les cours? Qui va les déterminer? Sous quelle responsabilité?
Il faut absolument éviter que les gens ne prennent des
réflexes de l'informel. L'informel c'est la loi de la
jungle, le plus fort écrasant le plus faible. Peut-être
faut-il aller vers la création d'un centre de compensation
pour les banques. Aujoud'hui, l'organisation des banques émane
ou émanait d'une direction générale installée
à Kinshasa. En attendant la remise en ordre de la situation,
il faut d'une façon ou d'une autre chercher à suppléer
cette direction générale. Il ne faut surtout pas
dormir sur ses lauriers en faisant mourir les gens de faim. Je
pense qu'il faut responsabiliser les banques, les amener à
mettre leurs personnels au travail, les pousser à faire
des affaires - car il y'en a - au rythme de la progression de
la guerre et des événements, sans néanmoins
prendre trop de risques même si le business d'une banque
est de prendre des risques. Créer un consensus entre les
banques locales : comment vont-elles travailler ensemble? Est-ce
qu'elles vont attendre tout de Kinshasa? Ou est-ce qu'elles vont
créer un organe de compensation qui coterait les monnaies
parce que, je le pense, il faut ouvrir sans complexe le marché
et travailler dans toutes les monnaies? Il faut voir comment
par exemple mettre en place un office qui puisse gérer
cette chambre de compensation et voir alentour dans les pays
voisins comment ils peuvent travailler, en faisant passer l'économie
à travers un système organisé. Voyons par
exemple le secteur de la douane. Certaines matières passent
la frontière sans que l'autorité n'en sache rien.
Est-ce normal? Il est clair que personne ne peut arrêter
le mouvement. Mais il faut mettre en place un circuit organisé
sans chercher à gêner les gens. Les taxes doivent
être refléchies et il ne faut jamais chercher à
prendre tout le profit des opérateurs. Les opérateurs
ne cherchent finalement qu'à payer les taxes lorsque celles-ci
sont refléchies.
Q. Au lendemain de la fin de la guerre ou des guerres qui
endeuillent la région et de la normalisation politique
dans la sous-région, quelles pistes pourriez-vous recommander
aux États et dirigeants pour encourager le secteur des
affaires?
R. Il faut que les nouveaux responsables qui auront
émergé dans chaque pays, dans la sous-région
établissent les priorités et voient où nous
nous situons. Pour moi, la première priorité est
de faire fonctionner les institutions financières. Je
parle en connaissance de cause. Sans cela, vous n'avez pas les
moyens de faire votre politique. Il faut tracer un cadre et dès
maintenant, il faut en dessiner l'ébauche. Aujourd'hui,
on sent que le cadre politique fonctionne et, à l'intérieur
de ce cadre, on ne se dote pas de moyens ! Or, les moyens sont
là : toutes ces potentialités humaines et matérielles
et toutes ces complémentarités qui n'attendent
qu'à être mobilisées. Donc, au lendemain
de la guerre ou des guerres - comme vous le dites -, il faut
que nous, dans l'ensemble des terriroires, des zones et de la
sous-région, puissions tracer un chemin, le baliser nous-mêmes.
Il nous faut des balises, entre le Congo, le Rwanda, le Burundi.
Ces balises sont connues en matière économique.
L'une d'elles est la monnaie. Comment nos diverses monnaies vont-elles
être gérées? Est-ce qu'il faut créer
une monnaie unique? Pourquoi pas? Faut-il libéraliser
la circulation des biens et des personnes? À mon avis,
cela paraît primordial. Les frontières politiques
peuvent continuer à exister puisqu'il est prouvé
que les frontières ne sont qu'un dessin qui n'empêche
pas la volonté humaine de s'exprimer. Mais il faut donner
confiance en la monnaie, ce qui conduit les gens à travailler
sans la moindre inquiétude dès lors qu'ils en connaissent
la valeur. Il faut inciter la confiance, pousser à la
concurrence, libéraliser les prix, lutter contre les monopoles,
soutenir l'investissement. Pour cela, on a besoin d'institutions
financières fortes. Pour soutenir l'avenir de notre sous-région,
il nous faut des institutions fortes disposant de fonds propres.
Lorsque vous allez dans des symposiums de banques, on vous regarde
par le biais des bilans, des ratios et des cotations. En dehors
de cela, vous ne valez rien. À la Banque commerciale du
Rwanda, le gouvernement actionnaire et ses partenaires sont en
train d'étudier les moyens de nous sortir des problèmes
hérités de la période de génocide
afin de créer les conditions qui nous permettent de devenir
véritablement une banque forte. Les banques fortes créent
ce dialogue économique entre l'opérateur qui cherche
et l'institution qui veut et qui suit une politique bien déterminée.
Il faut noter que la sous-région de l'Afrique de l'est
à laquelle appartient naturellement l'est du Congo a une
population qui atteint ou approche 200 millions d'habitants.
Cela constitue un gros marché. Comment va-t-on capter
ce marché? Faut-il le traiter par le premier venu? Ce
marché doit être capté par ceux qui le peuvent
et ceux qui peuvent sont ceux qui ont les moyens. Au lendemain
de la guerre, nous allons chercher ensemble les moyens qui existent.
Nous devons savoir ce que nous voulons. Nous avons un métier
et quand il est bien fait, les moyens ne manquent pas.
Q. Pensez-vous que l'intégration doit être
considérée comme le grand chantier d'aujourd'hui
dans la sous-région afin que les pays ne connaissent plus
jamais ce qu'ils connaissent depuis deux ans? Si oui, quels en
sont les préalables et comment la voyez-vous à
terme?
R. J'espère que vous parlez de l'intégration
économique - c'est de cela que je veux parler bien que
l'économique aille avec le politique. Au plan mathématique,
quand on parle d'une intégrale, on sait d'où on
part et où on doit s'arrêter. Le danger d'une intégration
économque est qu'on en connaît pas les limites.
Il faut donc savoir préalablement lever les options. Une
intégration économique dans notre sous-région
est, de toutes façons, naturelle. Quand on voit nos populations,
quand on voit le style des affaires, les besoins, tout cela est
déjà intégré. Nous vivons une même
région, une même époque, une même mentalité.
Une intégration met ensemble, met en commun toutes les
forces qui peuvent être dégagées dans chaque
pays, dans chaque zone. Cela renforce tout le système.
On peut tout faire, partir du point A par exemple jusqu'à
l'infini. On peut s'arrêter en chemin mais nous sommes
déjà dans la politique. Nous avons des produits
dérivés que nous devons traiter pour en arriver
à faire un résultat intégré. Plus
pratiquement, nous avons hérité du temps colonial
des impositions d'industries. Le marché n'était
pas étudié en fonction de besoins locaux mais organisé
en fonction de besoins étrangers. Il n'est plus possible
de continuer dans cette même logique. Nous devons redéfinir
ce dont nous avons besoin. Pourquoi le Rwanda doit-il continuer
à fabriquer les mêmes produits que l'Ouganda ou
le Congo au lieu de chercher sur le marché ce que ces
deux pays ne produisent pas ? Il faut voir les coûts. Pourquoi
produire alors que peut importer du voisin? Parlons par exemple
de l'intégration du tourisme. Pourquoi se disperser en
voulant chacun construire son propre hôtel, acheter son
propre mini-bus alors que l'on peut exploiter le tourisme de
manière intégrée? L'idée est quand
même de produire moins cher. Une analyse du marché
doit nous conduire à asseoir des industries intégrées.
Le Rwanda s'apprête à entrer dans l'East African
Community. Cela va nous ouvrir un peu plus le marché.
C'est comme cela que le monde marche. Il faut réunir les
forces.
Q. Cette intégration, la voyez-vous aussi au plan
politique?
R. Il me semble que oui. Quand on voit l'avenir de cette
sous-région, il faut réaliser une intégration
sinon nos pays vont tous être considérés
comme des petits dans ce monde mondialisé. Que vous le
vouliez ou non, la politique va amener à une certaine
consolidation. S'il est vrai que nous avons tous les mêmes
valeurs essentielles, nous devons alors nous intégrer.
Au Rwanda par exemple, les droits de l'homme ne sont plus des
mots. C'est désormais une réalité. Cette
réalité doit être confirmée dans chaque
pays. Ainsi, la liberté de mouvement serait facilitée
et les hommes pourraient se déplacer sans crainte aucune.
Je reviens d'une tournée dans les Émirats Arabes
Unis. Si chaque Émirat avait conservé chacun son
petit roitelet au lieu de créer un ensemble économiquement
viable, ils n'en seraient pas au niveau de développement
où ils sont. Donc, il nous faut avoir les mêmes
principes de vie, de conduite, les mêmes règles
de management. Les hommes, les individus doivent se muer dans
un système. Il n'y a aucune intégration s'il n'y
a pas de système. La guerre actuelle au Congo fait suite
à des dysfonctionnements. C'est le système qui
a conduit à la guerre. En réalité ce n'est
pas tout le système, c'est un individu. Voilà pourquoi
cet individu doit être écarté. C'est comme
sur une voie publique. Lorsqu'il y a un obstacle sur la voie
publique et que vous vous suivez l'un après l'autre, vous
devez ou contourner cet obstacle ou l'écarter. Sinon,
tout le monde va se buter contre. Donc l'intégraton envisagée
suppose qu'on élague tous ces obstacles. Le tribalisme
est l'un de ces obstacles. Mais aussi une vision archaïque
du système de gouvernance. Moi, je suis catholique. On
m'a toujours parlé de la foi. Mais la foi, ce n'est pas
croire en n'importe quoi ou en n'importe qui. Il faut croire
en ce que vous pouvez faire. Il n'y a une certaine foi à
réaliser une intégration dans notre sous-région.
Q. Il faut donc une participation forte des politiques?
R. Il faut une volonté politique forte. Toute personne
qui irait à l'encontre de l'intégration est à
dégager. C'est une position on ne peut plus claire. Je
crois qu'au Rwanda, tout le monde l'a déjà compris.
Q. Et vous pensez que c'est cela la clé de la solution
à nos problèmes dans la sous-région?
R. C'est une des clés. Mais il faut d'abord trouver
un cadre concerté où toutes ces questions pourraient
être évoquées en toute franchise. Il nous
faut pour cela des hommes politiques de taille car la politique
est avant tout un problème d'hommes. L'homme politique
est celui qui doit se dépasser et se surpasser. Dans la
vie, nous avons malheureusement rencontré plus d'hommes
qui disaient faire de la politique mais qui, en réalité,
jouaient pour eux-mêmes, pour leur clan, leur propre famille,
leur propre entourage. Se dépasser c'est savoir construire
pour nos enfants et nos arrières-enfants. Imaginez-vous
ce que le monde sera dans un horizon de cinquante ans? Il se
sera totalement transformé. Qu'aurons-nous légué
à nos enfants? Est-ce nos problèmes ou, au contraire,
une sous-région pacifiée parce que sécurisée
et économiquement stabilsée? Nous n'avons pas le
droit à l'erreur. Une priorité absolue s'impose
à nous : élaguer aujourd'hui et maintenant nos
problèmes.
Q. Votre banque s'est-elle déjà parée
à cette intégration politique et économique
ou s'apprête-t-elle à être la banque majeure
de cette sous-région?
R. Tout à fait. Nous avons d'ailleurs tout intérêt.
Nous sommes aujourd'hui prêts à être la grande
banque de la sous-région. Nous sommes prêts à
apporter notre expertise à quiconque nous en ferait la
demande. Nous sommes une banque à réseau. Nous
avons des partenaires au Congo, au Burundi, en Ouganda. Nous
sommes donc déjà parés pour cette ouverture
et cette intégration. Nous venons de réaliser un
investissement de l'ordre de 5 millions de dollars qui nous a
permis de créer un cadre de travail au siège central
à Kigali et qui permet de donner confiance à quiconque
viendrait de l'extérieur et qui ne peut que, ce faisant,
nous créditer d'une image de banque. À la suite
de cette réhabilitation du bâtiment, nous avons
entrepris de nous doter d'un système informatique de pointe
avec des terminaux aux guichets permettant même de vérifier
les spécimens de signature scannés. Cela fait honneur
à notre banque. Ce système nous permet aujourd'hui
de traverser le pont de l'an 2000 qui est appelé généralement
le bogue 2000 (ndlr. il s'agit du bogue de l'an 2000 ou Y2K bug
qui est la réaction supposée que pourraient avoir
certains programmes informatifs réglés selon certaines
modalités et dont la mémoire électronique
pourrait ne pas permettre un passage en douceur des machines
à l'an 2000.) Il nous permet de digérer toute opération
financière. Si nous voulons capter le marché autour
de nous, nous devons être en mesure de lui donner des assurances.
Nous avons fait cela en collaboration avec l'Union congolaise
de banque et la Banque commerciale du Burundi. Le site d'expérimentation
était la Banque commerciale du Rwanda. À la suite
des événements que vous connaissez, nous avons
préparé à Kigali cette transition du système
informatique grâce aux systèmes informatiques des
banques concernées. Cela revient à dire que nous
avons entrepris entre nous un type d'intégration puisque
nous collaborons déjà.
Q. Comment expliquez-vous ce succès si l'on sait d'où
votre banque vient?
R. Il ne faut pas exagérer. Nos problèmes demeurent
encore. Néanmoins, c'est vrai, ne ne devrions faire de
fausse modestie. Sincèrement, nous pouvons aujourd'hui
nous permettre d'envisager l'avenir de notre banque de manière
optimiste. Nul qui a été au départ de la
réouverture de cette banque ne pouvait parier sur son
succès. Si ce succès a été possible,
c'est suite à la seule volonté de l'homme. Bien
entendu, nous n'en sommes pas les seuls artisans. Lors du génocide,
la banque a malheureusement déploré des pertes
en vies humaines. Avant le génocide, la banque employait
plus de 500 cadres et agents. À sa relance, nous n'avons
retrouvé, après un appel au retour largement diffusé,
que 144 agents dont seulement deux ou trois cadres. Tous les
autres étaient des employés de maison ou des jardiniers
qui ne pouvaient servir dans la reprise des activités
de la banque. De retour de l'ex-Zaïre, j'ai personnellement
participé aux travaux d'expertise visant à évaluer
les chances de relance des activités. Il s'agissait de
savoir si la banque avait une chance de repartir ou si cela n'en
valait pas la peine et que, par conséquent, il fallait
la liquider simplement et créer une nouvelle banque. J'ai
personnelement opté pour la liquidation de la banque.
Car trop de vols avaient été opérés
et la banque, par conséquent, avait enregistré
une lourde perte de son portefeuille. Il est clair qu'en dernier
ressort, la décision revenait aux actionnaires dont l'État
qui a estimé que cette banque était une banque
emblématique et que la laisser tomber était un
mauvais signal envoyé au marché. Les actionnaires
se sont alors mis d'accord pour tenter l'expérience de
la rouverture. Or, il restait à résoudre l'épineux
problème de ressources humaines. Heureusement pour nous,
parmi ceux qui revenaient de l'exil, certains avaient une expérience
dans le secteur bancaire. Nous avons donc, pour le management,
largement recruté dans cette ex-diaspora. C'est avec elle
que nous sommes parvenus à construire la BCR nouvelle.
Il ne faut pas oublier l'État, donc le gouvernement d'Union
nationale via la Banque centrale et le ministère des Finances
dont les mesures extrêmement courageuses ont permis, je
l'ai dit, de tracer un cadre qui a permis aux banques de fonctionner.
Il nous fallait très vite nous mettre au travail. La comptabilisation
n'était pas à jour. Il fallait redresser les équilibres,
comptabiliser tout ce qui était resté en suspens
depuis de nombreux mois, rééquilibrer les balances.
Le réseau des agences était détruit à
90 pc. Il fallait le redresser. À Kigali, l'infrastructure
informatique a été saboté. Il fallait entrer
dedans pour savoir ce qui s'était passé. Et, peu
à peu, patiemment, avec les collaborateurs, on a rebâti
la BCR que vous voyez aujourd'hui. Bravo en tout cas aux autorités
notamment dans leurs décisions sur la monnaie, le crédit
et le change, qui ont laissé le professionnalisme s'exprimer
libremsent en veillant cependant au grain et comme il sied. Une
loi promulguée fin 1996 début 1997 defiscalisait
certaines provisions affectées à certains risques.
Car le portefeuille de la banque a été compromis
à 50 pc avec des clients décédés,
des affaires détruites, des clients partis en laissant
des dettes. Nous avons fait un plan triennal accepté par
la Banque centrale et par la Banque mondiale. Notre plan triennal
arrive à échéance en décembre prochain.
Je peux en dévoiler les résultats. On n'a pas reçu
de l'extérieur un apport de fonds propres. Par contre,
nous avons continué à travailler et la banque a
confié un mouvement plus important à ses correspondants
étrangers. Elle en a tiré un cash-flow qui va être
affecté au maximum à l'amortissement des créances
compromises. Si nous n'avions pas réhabilité le
bâtiment et acquis notre outil informatique, nos 5 millions
de $ seraient partis nourrir le capital. Nous sommes aujourd'hui
à même de présenter aux actionnaires un outil
de travail qu'il faut soutenir par un apport de fonds propres.
La confiance a été rétablie. Ce qui veut
dire qu'avec une certaine dose de bonne volonté, une certaine
méthologie, un système cohérent, tout est
possible.
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