John Nyombayire, D-g de la Banque commerciale du Rwanda

"Aller vers une monnaie unique? Pourquoi pas?"

Q. Le Congo-Zaïre est présenté comme la locomotive de l'Afrique et de la région des Grands lacs africains dont la mise à l'arrêt bloque tout processus de reprise des affaires. En attendant la fin de la guerre, quelles pistes envisageriez-vous pour redonner vie au secteur économico-financier?
R.
Je voudrais d'abord vous accueillir au siège de notre banque, la Banque Commerciale du Rwanda, dans ses installations réhabilitées où nous essayons précisément de faire revivre le secteur économico-financier. Je vous souhaite la bienvenue. Votre question est à la fois difficile et intéressante. Pour reprendre normalement les affaires dans notre sous-région, il me paraît primordial de procéder d'abord au recensement des problèmes, ce qui permet de dégager des pistes d'orientation. La première question à laquelle il faut répondre est, me semble-t-il, la suivante : quels types de problèmes avons-nous à faire face dans la sous-région? Je pense qu'au plan macro-économique, il faut que nos pays et nos États établissent les mêmes règles, les mêmes principes qui conduisent l'économie. Il y a urgence d'une harmonisation des règles. L'une de ces règles qui est celle qui nous guide en ce moment au Rwanda, est la privilégiation de l'initiative privée. C'est la seule façon, me semble-t-il, de dégager des ressources nécessaires et des efforts indispensables. Il ne faut pas non plus, bien entendu, oublier le secteur public qui est un catalyseur en ce qui concerne le fonctionnement du budget de l'État. En privilégiant l'initiative privée, nous aidons l'individu à compter sur sa volonté sans l'amener à attendre que tout vienne d'en haut. Privilégier l'initiative privée est à mon avis une première piste. Cela permet de collecter un ensemble de forces qu'il faut mobiliser. Pour que l'initiative privée soit réellement performante, elle a besoin d'un cadre macro-économique. D'où l'urgence de mettre en place ce cadre macro-économique qui dépend d'une certaine maîtrise de paramètres qui sont la monnaie, le crédit, la règlementation. Mais il faut aussi initier une bonne politique fiscale. Donc, il nous faut trouver une règlementation qui soit cohérente et, en même temps, qui tienne compte des spécificités de chacun de nos pays de la région. Le train, me semble-t-il, est au quai. Il ne reste qu'à le pousser et à tracer des pistes dont vous parlez. Mais, il faut trouver un chemin sûr. Pour un opérateur économique, ce chemin est celui qu'il ne peut pas quitter dans la bonne marche de ses affaires. Maîtriser le cadre macro-économique, asseoir les principes généraux dans les domaines des prix, de l'infation, de la monnaie, voilà ce qu'il nous faut entreprendre. Tout cela signifie que les divers pays, les diverses institutions intéressés dans cette matière se retrouvent et discutent. Il va de soi que les autortés politiques doivent lever les options et montrer la route.

Q. Les dirigeants rwandais ont-ils montré cette route?
R.
Au lendemain du génocide, ce pays avait atteint le niveau moins zéro. Nul ici ne s'imaginait que l'on puisse sortir du néant sans un concours de l'autorité politique. Il faut avouer que notre gouvernement a immédiatement pris ses marques et donné la preuve de sa capacité à réagir dans le bon sens. Quelle était la situation du Rwanda au lendemain du génocide? Plus de 70 pc du PIB du pays avait été détruit. Les entreprises n'existaient pas. Les fonds de commerce, les ressources humaines avaient cessé d'être. Pour faire face à cela, il a fallu de l'intérêt. Le gouvernement a créé un centre d'intérêt et pris des mesures très courageuses. Parmi celles-ci, il y a le lancement d'une politique monétaire extrêmement rigoureuse qui a mis fin à tout ce qui perturbait ou était susceptible de perturber la circulation monétaire. Début 95, une démonétisation de billets a été opérée. Cela s'est fait de manière méthodique. Désormais, on pouvait statistiquement savoir la masse monétaire dont l'économie avait besoin pour son bon fonctionnement. Deuxième mesure très courageuse : la libéralisation du système de change. Une banque commerciale fonctionne sous l'autorité de la Banque centrale. Or, si celle-ci n'a pas tous les éléments d'appréciation - ce qui était à l'époque la situation du Rwanda -, il faut aller justement vers cette libéralisation et demander aux institutions spécialisées, les banques ou les bureaux de change, de créer le marché. Cela est très important. La libéralisation du change dans le transfert de l'autorité de la Banque centrale en matière de change et de cotation des cours a été un véritable déclic pour les banques. Les effets ne pouvaient être que bénéfiques. Le pays ne disposant pas de réserves de change et les clients devant s'adresser au marché parallèle, il a fallu créer ce canal pour les attirer et leur offrir un cours satisfaisant. Et, tout naturellement, il y a eu une dévaluation qui tenait compte des forces du marché. Le dollar est passé à 240 FRW contre 140 FRW la veille. Cette décision, il faut le souligner, prise par le gouvernement, a été très courageuse dans la mesure où elle avait un impact sur l'exécution du budget de l'État. Tout cela a permis de débloquer la situation et les fonds privés, publics et les institutions inernationales, ont commencé à affluer dans les banques. Autre mesure très courageuse : c'est l'autonomie acquise par la Banque centrale. Celle-ci a été responsabilisée et très prudemment, la Banque centrale a tenu le système, sans l'asphyxier. On en est ainsi arrivé à créer des marchés, un marché monétaire et un marché de change qui, peu à peu, se développent avec ses instruments que nous essayons au fur et à mesure de mettre sur pied et d'affiner. Les dirigeants des banques ont été instruits pour gérer leurs banques d'une manière professionnelle. Croyez-moi, cela marche. Je pense donc qu'il faut aller vers une politique monétaire harmonisée. Il faut mettre à contribution les Banques centrales ou les autorités centrales. Cela me semble indispensable. Nous n'avons rien à envier à personne. Bien au contraire, nous devrions pouvoir réaliser ce projet et créer une zone économique et monétaire forte assise sur des bases saines qui respectent le professionnalisme. Dans ce secteur comme dans d'autres, l'amateurisme est interdit.

Q. Cette zone, faut-il y aller maintenant, dans cette période trouble ou transitoire, ou, au contraire, faut-il attendre la fin de la guerre?
R.
Il faut y aller maintenant, sans rien attendre. Vous ne pouvez pas dire à un opérateur privé d'attendre la fin de la guerre pour pouvoir survivre ! C'est vrai, il y a des problèmes sérieux au Congo. Mais au Rwanda, nous avons connu pire. Tout ici avait été détruit. Il a fallu tout reconstruire. Or, au Congo, les infrastructures restent en place. Rien, à ma connaissance, ne semble à ce qui s'est passé au Rwanda. La guerre actuelle à l'est du Congo me paraît propre. Il y a certes des pertes en vies humaines qu'il faut déplorer. En revanche, au plan économique, il n'y a rien qui justifie l'attentisme. Au contraire, il faut mobiliser les ressources humaines et les opérateurs économiques. On doit s'apporter l'un à l'autre de l'expérience. Quand faut-il faire? Que faut-il faire? Comment faut-il faire? Il faut, je le disais, cibler les problèmes. Dès lors que l'on connaît les problèmes, on doit pouvoir y arriver.

Q. Concrètement, que faire dans cette période de transition, en direction des milieux d'affaires?
R.
Beaucoup. Mais je vais parler de ce que je fais dans mon domaine, celui de la banque. Une banque a pour mission de faire du business et d'aider l'autorité politique à développer la zone dans laquelle elle est installée. Je vais donner les idées comme elles viennent à l'esprit. Prenons le cas d'une ville comme Bukavu. Cette ville a une vie. Elle a un commerce. Ce commerce doit être organisé. Il doit être suivi. Les gens doivent tirer profit de ce qu'ils font. Et en même temps, ils doivent payer impôt et taxes à l'État. Donc, il faut organiser ce secteur, mettre en place une règlementation afin d'éviter une situation de jungle. Car l'autorité a certainement besoin de cette organisation. Dans la jungle, c'est le triomphe de la loi du plus fort. Il n'y a là aucune règlementation mise en place. Que font aujourd'hui les recettes de Bukavu? Où vont-elles? Est-ce dans le système structuré? Il faut commencer par mobiliser les recettes qui proviennent de l'activité économique si minime soit-elle et les mobiliser à travers le canal qu'on peut contrôler, celui-ci étant le secteur bancaire. Lorsqu'on va de Bukavu à Goma ou de Bukavu à Uvira, on sent qu'il y a un réseau commercial. Des industries existent. Même si elles ne donnent pas leur plein rendement, il faut les faire vivre. Qu'attend-on pour le faire? Là où il y a industries là il y a la production. Il faut étudier le système de travail. Par exemple, dans quelle monnaie va-t-on travailler? Moi, je suis pour la circulaton libre de toutes les monnaies, ce qui se fait d'ailleurs sans que le marché n'ait attendu un signal quelconque. Reste le cours. Quels sont les cours? Qui va les déterminer? Sous quelle responsabilité? Il faut absolument éviter que les gens ne prennent des réflexes de l'informel. L'informel c'est la loi de la jungle, le plus fort écrasant le plus faible. Peut-être faut-il aller vers la création d'un centre de compensation pour les banques. Aujoud'hui, l'organisation des banques émane ou émanait d'une direction générale installée à Kinshasa. En attendant la remise en ordre de la situation, il faut d'une façon ou d'une autre chercher à suppléer cette direction générale. Il ne faut surtout pas dormir sur ses lauriers en faisant mourir les gens de faim. Je pense qu'il faut responsabiliser les banques, les amener à mettre leurs personnels au travail, les pousser à faire des affaires - car il y'en a - au rythme de la progression de la guerre et des événements, sans néanmoins prendre trop de risques même si le business d'une banque est de prendre des risques. Créer un consensus entre les banques locales : comment vont-elles travailler ensemble? Est-ce qu'elles vont attendre tout de Kinshasa? Ou est-ce qu'elles vont créer un organe de compensation qui coterait les monnaies parce que, je le pense, il faut ouvrir sans complexe le marché et travailler dans toutes les monnaies? Il faut voir comment par exemple mettre en place un office qui puisse gérer cette chambre de compensation et voir alentour dans les pays voisins comment ils peuvent travailler, en faisant passer l'économie à travers un système organisé. Voyons par exemple le secteur de la douane. Certaines matières passent la frontière sans que l'autorité n'en sache rien. Est-ce normal? Il est clair que personne ne peut arrêter le mouvement. Mais il faut mettre en place un circuit organisé sans chercher à gêner les gens. Les taxes doivent être refléchies et il ne faut jamais chercher à prendre tout le profit des opérateurs. Les opérateurs ne cherchent finalement qu'à payer les taxes lorsque celles-ci sont refléchies.

Q. Au lendemain de la fin de la guerre ou des guerres qui endeuillent la région et de la normalisation politique dans la sous-région, quelles pistes pourriez-vous recommander aux États et dirigeants pour encourager le secteur des affaires?
R.
Il faut que les nouveaux responsables qui auront émergé dans chaque pays, dans la sous-région établissent les priorités et voient où nous nous situons. Pour moi, la première priorité est de faire fonctionner les institutions financières. Je parle en connaissance de cause. Sans cela, vous n'avez pas les moyens de faire votre politique. Il faut tracer un cadre et dès maintenant, il faut en dessiner l'ébauche. Aujourd'hui, on sent que le cadre politique fonctionne et, à l'intérieur de ce cadre, on ne se dote pas de moyens ! Or, les moyens sont là : toutes ces potentialités humaines et matérielles et toutes ces complémentarités qui n'attendent qu'à être mobilisées. Donc, au lendemain de la guerre ou des guerres - comme vous le dites -, il faut que nous, dans l'ensemble des terriroires, des zones et de la sous-région, puissions tracer un chemin, le baliser nous-mêmes. Il nous faut des balises, entre le Congo, le Rwanda, le Burundi. Ces balises sont connues en matière économique. L'une d'elles est la monnaie. Comment nos diverses monnaies vont-elles être gérées? Est-ce qu'il faut créer une monnaie unique? Pourquoi pas? Faut-il libéraliser la circulation des biens et des personnes? À mon avis, cela paraît primordial. Les frontières politiques peuvent continuer à exister puisqu'il est prouvé que les frontières ne sont qu'un dessin qui n'empêche pas la volonté humaine de s'exprimer. Mais il faut donner confiance en la monnaie, ce qui conduit les gens à travailler sans la moindre inquiétude dès lors qu'ils en connaissent la valeur. Il faut inciter la confiance, pousser à la concurrence, libéraliser les prix, lutter contre les monopoles, soutenir l'investissement. Pour cela, on a besoin d'institutions financières fortes. Pour soutenir l'avenir de notre sous-région, il nous faut des institutions fortes disposant de fonds propres. Lorsque vous allez dans des symposiums de banques, on vous regarde par le biais des bilans, des ratios et des cotations. En dehors de cela, vous ne valez rien. À la Banque commerciale du Rwanda, le gouvernement actionnaire et ses partenaires sont en train d'étudier les moyens de nous sortir des problèmes hérités de la période de génocide afin de créer les conditions qui nous permettent de devenir véritablement une banque forte. Les banques fortes créent ce dialogue économique entre l'opérateur qui cherche et l'institution qui veut et qui suit une politique bien déterminée. Il faut noter que la sous-région de l'Afrique de l'est à laquelle appartient naturellement l'est du Congo a une population qui atteint ou approche 200 millions d'habitants. Cela constitue un gros marché. Comment va-t-on capter ce marché? Faut-il le traiter par le premier venu? Ce marché doit être capté par ceux qui le peuvent et ceux qui peuvent sont ceux qui ont les moyens. Au lendemain de la guerre, nous allons chercher ensemble les moyens qui existent. Nous devons savoir ce que nous voulons. Nous avons un métier et quand il est bien fait, les moyens ne manquent pas.

Q. Pensez-vous que l'intégration doit être considérée comme le grand chantier d'aujourd'hui dans la sous-région afin que les pays ne connaissent plus jamais ce qu'ils connaissent depuis deux ans? Si oui, quels en sont les préalables et comment la voyez-vous à terme?
R.
J'espère que vous parlez de l'intégration économique - c'est de cela que je veux parler bien que l'économique aille avec le politique. Au plan mathématique, quand on parle d'une intégrale, on sait d'où on part et où on doit s'arrêter. Le danger d'une intégration économque est qu'on en connaît pas les limites. Il faut donc savoir préalablement lever les options. Une intégration économique dans notre sous-région est, de toutes façons, naturelle. Quand on voit nos populations, quand on voit le style des affaires, les besoins, tout cela est déjà intégré. Nous vivons une même région, une même époque, une même mentalité. Une intégration met ensemble, met en commun toutes les forces qui peuvent être dégagées dans chaque pays, dans chaque zone. Cela renforce tout le système. On peut tout faire, partir du point A par exemple jusqu'à l'infini. On peut s'arrêter en chemin mais nous sommes déjà dans la politique. Nous avons des produits dérivés que nous devons traiter pour en arriver à faire un résultat intégré. Plus pratiquement, nous avons hérité du temps colonial des impositions d'industries. Le marché n'était pas étudié en fonction de besoins locaux mais organisé en fonction de besoins étrangers. Il n'est plus possible de continuer dans cette même logique. Nous devons redéfinir ce dont nous avons besoin. Pourquoi le Rwanda doit-il continuer à fabriquer les mêmes produits que l'Ouganda ou le Congo au lieu de chercher sur le marché ce que ces deux pays ne produisent pas ? Il faut voir les coûts. Pourquoi produire alors que peut importer du voisin? Parlons par exemple de l'intégration du tourisme. Pourquoi se disperser en voulant chacun construire son propre hôtel, acheter son propre mini-bus alors que l'on peut exploiter le tourisme de manière intégrée? L'idée est quand même de produire moins cher. Une analyse du marché doit nous conduire à asseoir des industries intégrées. Le Rwanda s'apprête à entrer dans l'East African Community. Cela va nous ouvrir un peu plus le marché. C'est comme cela que le monde marche. Il faut réunir les forces.

Q. Cette intégration, la voyez-vous aussi au plan politique?
R.
Il me semble que oui. Quand on voit l'avenir de cette sous-région, il faut réaliser une intégration sinon nos pays vont tous être considérés comme des petits dans ce monde mondialisé. Que vous le vouliez ou non, la politique va amener à une certaine consolidation. S'il est vrai que nous avons tous les mêmes valeurs essentielles, nous devons alors nous intégrer. Au Rwanda par exemple, les droits de l'homme ne sont plus des mots. C'est désormais une réalité. Cette réalité doit être confirmée dans chaque pays. Ainsi, la liberté de mouvement serait facilitée et les hommes pourraient se déplacer sans crainte aucune. Je reviens d'une tournée dans les Émirats Arabes Unis. Si chaque Émirat avait conservé chacun son petit roitelet au lieu de créer un ensemble économiquement viable, ils n'en seraient pas au niveau de développement où ils sont. Donc, il nous faut avoir les mêmes principes de vie, de conduite, les mêmes règles de management. Les hommes, les individus doivent se muer dans un système. Il n'y a aucune intégration s'il n'y a pas de système. La guerre actuelle au Congo fait suite à des dysfonctionnements. C'est le système qui a conduit à la guerre. En réalité ce n'est pas tout le système, c'est un individu. Voilà pourquoi cet individu doit être écarté. C'est comme sur une voie publique. Lorsqu'il y a un obstacle sur la voie publique et que vous vous suivez l'un après l'autre, vous devez ou contourner cet obstacle ou l'écarter. Sinon, tout le monde va se buter contre. Donc l'intégraton envisagée suppose qu'on élague tous ces obstacles. Le tribalisme est l'un de ces obstacles. Mais aussi une vision archaïque du système de gouvernance. Moi, je suis catholique. On m'a toujours parlé de la foi. Mais la foi, ce n'est pas croire en n'importe quoi ou en n'importe qui. Il faut croire en ce que vous pouvez faire. Il n'y a une certaine foi à réaliser une intégration dans notre sous-région.

Q. Il faut donc une participation forte des politiques?
R.
Il faut une volonté politique forte. Toute personne qui irait à l'encontre de l'intégration est à dégager. C'est une position on ne peut plus claire. Je crois qu'au Rwanda, tout le monde l'a déjà compris.

Q. Et vous pensez que c'est cela la clé de la solution à nos problèmes dans la sous-région?
R.
C'est une des clés. Mais il faut d'abord trouver un cadre concerté où toutes ces questions pourraient être évoquées en toute franchise. Il nous faut pour cela des hommes politiques de taille car la politique est avant tout un problème d'hommes. L'homme politique est celui qui doit se dépasser et se surpasser. Dans la vie, nous avons malheureusement rencontré plus d'hommes qui disaient faire de la politique mais qui, en réalité, jouaient pour eux-mêmes, pour leur clan, leur propre famille, leur propre entourage. Se dépasser c'est savoir construire pour nos enfants et nos arrières-enfants. Imaginez-vous ce que le monde sera dans un horizon de cinquante ans? Il se sera totalement transformé. Qu'aurons-nous légué à nos enfants? Est-ce nos problèmes ou, au contraire, une sous-région pacifiée parce que sécurisée et économiquement stabilsée? Nous n'avons pas le droit à l'erreur. Une priorité absolue s'impose à nous : élaguer aujourd'hui et maintenant nos problèmes.

Q. Votre banque s'est-elle déjà parée à cette intégration politique et économique ou s'apprête-t-elle à être la banque majeure de cette sous-région?
R.
Tout à fait. Nous avons d'ailleurs tout intérêt. Nous sommes aujourd'hui prêts à être la grande banque de la sous-région. Nous sommes prêts à apporter notre expertise à quiconque nous en ferait la demande. Nous sommes une banque à réseau. Nous avons des partenaires au Congo, au Burundi, en Ouganda. Nous sommes donc déjà parés pour cette ouverture et cette intégration. Nous venons de réaliser un investissement de l'ordre de 5 millions de dollars qui nous a permis de créer un cadre de travail au siège central à Kigali et qui permet de donner confiance à quiconque viendrait de l'extérieur et qui ne peut que, ce faisant, nous créditer d'une image de banque. À la suite de cette réhabilitation du bâtiment, nous avons entrepris de nous doter d'un système informatique de pointe avec des terminaux aux guichets permettant même de vérifier les spécimens de signature scannés. Cela fait honneur à notre banque. Ce système nous permet aujourd'hui de traverser le pont de l'an 2000 qui est appelé généralement le bogue 2000 (ndlr. il s'agit du bogue de l'an 2000 ou Y2K bug qui est la réaction supposée que pourraient avoir certains programmes informatifs réglés selon certaines modalités et dont la mémoire électronique pourrait ne pas permettre un passage en douceur des machines à l'an 2000.) Il nous permet de digérer toute opération financière. Si nous voulons capter le marché autour de nous, nous devons être en mesure de lui donner des assurances. Nous avons fait cela en collaboration avec l'Union congolaise de banque et la Banque commerciale du Burundi. Le site d'expérimentation était la Banque commerciale du Rwanda. À la suite des événements que vous connaissez, nous avons préparé à Kigali cette transition du système informatique grâce aux systèmes informatiques des banques concernées. Cela revient à dire que nous avons entrepris entre nous un type d'intégration puisque nous collaborons déjà.

Q. Comment expliquez-vous ce succès si l'on sait d'où votre banque vient?
R.
Il ne faut pas exagérer. Nos problèmes demeurent encore. Néanmoins, c'est vrai, ne ne devrions faire de fausse modestie. Sincèrement, nous pouvons aujourd'hui nous permettre d'envisager l'avenir de notre banque de manière optimiste. Nul qui a été au départ de la réouverture de cette banque ne pouvait parier sur son succès. Si ce succès a été possible, c'est suite à la seule volonté de l'homme. Bien entendu, nous n'en sommes pas les seuls artisans. Lors du génocide, la banque a malheureusement déploré des pertes en vies humaines. Avant le génocide, la banque employait plus de 500 cadres et agents. À sa relance, nous n'avons retrouvé, après un appel au retour largement diffusé, que 144 agents dont seulement deux ou trois cadres. Tous les autres étaient des employés de maison ou des jardiniers qui ne pouvaient servir dans la reprise des activités de la banque. De retour de l'ex-Zaïre, j'ai personnellement participé aux travaux d'expertise visant à évaluer les chances de relance des activités. Il s'agissait de savoir si la banque avait une chance de repartir ou si cela n'en valait pas la peine et que, par conséquent, il fallait la liquider simplement et créer une nouvelle banque. J'ai personnelement opté pour la liquidation de la banque. Car trop de vols avaient été opérés et la banque, par conséquent, avait enregistré une lourde perte de son portefeuille. Il est clair qu'en dernier ressort, la décision revenait aux actionnaires dont l'État qui a estimé que cette banque était une banque emblématique et que la laisser tomber était un mauvais signal envoyé au marché. Les actionnaires se sont alors mis d'accord pour tenter l'expérience de la rouverture. Or, il restait à résoudre l'épineux problème de ressources humaines. Heureusement pour nous, parmi ceux qui revenaient de l'exil, certains avaient une expérience dans le secteur bancaire. Nous avons donc, pour le management, largement recruté dans cette ex-diaspora. C'est avec elle que nous sommes parvenus à construire la BCR nouvelle. Il ne faut pas oublier l'État, donc le gouvernement d'Union nationale via la Banque centrale et le ministère des Finances dont les mesures extrêmement courageuses ont permis, je l'ai dit, de tracer un cadre qui a permis aux banques de fonctionner. Il nous fallait très vite nous mettre au travail. La comptabilisation n'était pas à jour. Il fallait redresser les équilibres, comptabiliser tout ce qui était resté en suspens depuis de nombreux mois, rééquilibrer les balances. Le réseau des agences était détruit à 90 pc. Il fallait le redresser. À Kigali, l'infrastructure informatique a été saboté. Il fallait entrer dedans pour savoir ce qui s'était passé. Et, peu à peu, patiemment, avec les collaborateurs, on a rebâti la BCR que vous voyez aujourd'hui. Bravo en tout cas aux autorités notamment dans leurs décisions sur la monnaie, le crédit et le change, qui ont laissé le professionnalisme s'exprimer libremsent en veillant cependant au grain et comme il sied. Une loi promulguée fin 1996 début 1997 defiscalisait certaines provisions affectées à certains risques. Car le portefeuille de la banque a été compromis à 50 pc avec des clients décédés, des affaires détruites, des clients partis en laissant des dettes. Nous avons fait un plan triennal accepté par la Banque centrale et par la Banque mondiale. Notre plan triennal arrive à échéance en décembre prochain. Je peux en dévoiler les résultats. On n'a pas reçu de l'extérieur un apport de fonds propres. Par contre, nous avons continué à travailler et la banque a confié un mouvement plus important à ses correspondants étrangers. Elle en a tiré un cash-flow qui va être affecté au maximum à l'amortissement des créances compromises. Si nous n'avions pas réhabilité le bâtiment et acquis notre outil informatique, nos 5 millions de $ seraient partis nourrir le capital. Nous sommes aujourd'hui à même de présenter aux actionnaires un outil de travail qu'il faut soutenir par un apport de fonds propres. La confiance a été rétablie. Ce qui veut dire qu'avec une certaine dose de bonne volonté, une certaine méthologie, un système cohérent, tout est possible.