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Le Rwanda
renaît de ses cendres
Où en est le Rwanda cinq après la mise
en place de "la première institution à avoir
vu le jour après le génocide", à savoir
le Gouvernement d'Unité nationale? C'est la question à
laquelle le Dr Jacques Bihozagara, nouvel ambassadeur du Rwanda
à Bruxelles, a répondu lundi 5 juillet lors d'une
conférence de presse réunie dans les locaux de
sa mission à la veille de la fête de la Libération.
S'il n'a pas prononcé la formule triomphale consacrée,
à savoir le bilan est largement positif, l'ancien ministre
de la Culture, des Sports et des Loisirs qui a aussi dirigé
le portefeuille de la Réhabilitation et de l'Intégration
s'est voulu modeste, tout au moins dans le propos. "Pas
mal d'objectifs ont été atteints même s'il
reste encore beaucoup à faire", a-t-il dit. Les chiffres
qu'il a présentés parlent : 11 % de croissance
économique en 1998; 94 % de PIB par rapport à 1993,
l'année avant le génocide; 40 % de taux d'inflation
- énorme mais raisonnable si l'on prend en compte les
chiffres à deux voire trois zéros atteints par
l'ex-Zaïre voisin qui n'a c'est vrai jamais été
un modèle de bonne gestion. Au total, excellent résultat,
diront d'aucuns. Certes les équilibres restent trop fragiles
: le pays est encore trop dépendant envers l'étranger.
L'aide internationale intervient pour 25 % au budget de fonctionnement
de l'État et pour 92 % au budget de développement.
Le pays vit quasi exclusivement grâce aux financements
extérieurs. Coup de chapeau à la Banque centrale,
la BNR, Banque Nationale du Rwanda : le Franc rwandais, "conserve
sa valeur constante" (360 FR contre 1 USD) au moment où
l'État poursuit ses efforts sur la voie des "réformes
économiques profondes visant à éradiquer
la mauvaise gestion sous toutes ses formes." Le Gouvernement
vient de créer quatre "unités à statut
semi-autonome" afin d'assurer plus de transparence et d'intégrité
dans la gestion. Il s'agit de l'Office national des recettes
(Revenue National Authority) qui a remplacé le service
des douanes et le département des impôts, de l'Office
rwandais de passation des marchés publics (National Tender
Board) qui a succédé au Secrétariat national
du conseil des adjudications, de l'Unité de privatisation
(Privatisation Unity) née sur les cendres de la Commission
de privatisation et de l'arrivée fin 98 d'un Vérificateur
général (Auditor General) qui fait l'audit des
comptes de l'État pour en priorité le parlement
et, ensuite, le gouvernement. L'ambassadeur a annoncé
la nomination prochaine d'un Inspecteur général
du gouvernement. Le diplomate a expliqué que d'"autres
mécanismes techniques" sont en route. Telle la promotion
d'une classe moyenne d'entrepreneurs par la formation professionnelle
et la diversification des activités génératrices
de revenus. Telle la réforme de l'éthique du travail
par la villagisation, les fameuses Imidugugu "créées
dans le but ultime de la gestion rationnelle des terres, en libérant
les plus arables." Tel le désenclavement du pays
par la construction d'un chemin de fer reliant le pays au port
tanzanien de Dar-es-Salaam. Telle l'intégration sous-régionale.
Il faut noter que ces performances ont été réalisées
alors que le Rwanda sortait de l'abîme après quatre
mois de carnage entre avril et juillet 1994. Simple illustration
: le pays n'avait ni eau au robinet, ni courant électrique,
ni hôpital, ni administration, ni entreprise quelconque.
Le carnage a donné lieu à "l'extermination
de plus d'un million de vies humaines", a fait perdre au
pays "un septième de ses producteurs et consommateurs",
a déclaré le diplomate ajoutant que "lorsque
le gouvernement d'Unité nationale a été
installé le 19 juillet 1994, trois quarts des Rwandais
étaient soit réfugiés, soit déplacés
à l'intérieur du pays. Ainsi, le gouvernement hérita
d'un pays vidé d'une partie de ses habitants et de ses
ressources." S'agissant des réfugiés, des
objectifs ont été atteints : "la quasi totalité
des réfugiés de 1959 est rentrée au bercail"
mais "il reste quelques réfugiés qui ont choisi
librement de rester dans les pays d'asile."
L'abîme après le carnage. Il s'agit de ceux, Tutsis,
qui avaient quitté le Rwanda à la suite de "la
révolution hutue" de 1959. Quant à ceux de
1994, à l'installation du gouvernement, ils étaient
dans les camps de réfugiés des "otages des
ex-FAR (Forces armées rwandaises) et des miliciens Interahamwe."
D'autres s'étaient réfugiés dans le pays
- les déplacés. Ceux qui fuyaient le génocide
étaient dans les territoires sous contrôle FPR,
au nord-ouest, à Byumba et Mutara; d'autres s'étaient
retirés dans la "zone dite de sécurité
créée dans le cadre de l'opération Turquoise"
française, à Gikongoro, Kibuye et Cyangungu. Ils
étaient 1.200.000 dans cette zone au moment de la formation
du gouvernement. Qu'a fait celui-ci? Il s'est occupé prioritairement
des IDP (Internally Displaced People, les déplacés
de l'intérieur.) Ces Rwandais revinrent à la maison
très vite, "sous l'oeil vigilant de l'administration
locale." En même temps, le gouvernement lançait
une "campagne de sensibilisation des réfugiés,
ce qui provoqua un mouvement de retour volontaire mais au compte-gouttes."
L'intimidation était de règle dans les camps et
nombreuses "les promesses d'un retour planifié et
glorieux présagés par les états-majors du
RDR", explique l'ambassadeur. Il s'agit du Rassemblement
pour le retour et la démocratie au Rwanda, parti hutu,
qui a essaimé dans les camps des réfugiés
(lire aussi texto page 11).Pour contrer ce retour armé,
le gouvernement a décidé de "neutraliser"
ses forces "qui se préparaient au dernier assaut"
et a libéré "les réfugiés pris
en otage." Ces réfugiés ont récupéré
leurs biens et recouvré leurs droits. Une action de "formation
civique continue" a été lancée destinée
à resocialiser les rapatriés et des séminaires
sur les "principes de l'unité et de la réconciliation
nationale" ont été organisés auxquels
ont pris part 45.000 rapatriés, fonctionnaires et cadres
du secteur privé, étudiants du secondaire et de
l'université. Il s'agit du "programme national de
réintégration des nouveaux rapatriés."
Ce programme consistait à regrouper à tour de rôle
des groupes sociaux ou professionnels par catégories pendant
un mois dans des camps de solidarité, programmes inspirés
des camps de solidarité des jeunes (ingando.) Des soldats
des ex-FAR - plus de 8.000 - ont suivi cette formation avant
d'être versés dans la nouvelle armée. Même
des miliciens et leurs leaders, appelés "résistants",
ont suivi ces cours après qu'ils se furent "désolidarisés
des infiltrés" (abacengezi) dans le nord-ouest du
pays. Reste le grand défi. Les prisons gonflent de génocidaires
présumés - au total 135.000 - et les jugements
ne décollent pas. Lorsque les procès ont débuté
le 27 décembre 1996, les prisons abritaient 154.440 "présumés
coupables du génocide et crimes contre l'humanité."
Fin 1998, 89,7 % de ces personnes étaient accusées
de crime de génocide. Soit 135.000 personnes. Depuis,
1.282 sont passées devant un juge. Soit 0,9%. À
ce rythme, se lamente l'ambassadeur, "pour terminer les
procès des 135.000 personnes, il faudra 210 années."
Ce qui est, reconnaît-il, un "véritable défi
pour la justice rwandaise et pour l'ensemble de la société
rwandaise qui attend de la justice qu'elle soit un instrument
punitif mais aussi éducatif." Alors, le pays expérimente
des tribunaux populaires palliatifs (Gacaca - pour dire gazon),
formule suggérée par des travaux d'une commission
ayant réuni pendant six mois des politiques, des magistrats,
et le monde académique autour du Chef de l'État.
Mais les Gacaca ne seront pas compétents pour connaître
les dossiers des personnes poursuivies pour crimes de sang. De
même, le mandat de ces tribunaux populaires "sera
limité dans le temps et dans l'espace" car il faudra
faire vite et "filtrer les dossiers à soumettre aux
juridictions ordinaires pour faire libérer les innocents."
Le rôle des Gacaca sera de "se prononcer collégialement
sur le comportement collectif ou individuel des présumés
génocidaires."
Le défi carcéral. Sur les procès ayant eu
lieu, les tribunaux ont prononcé 30,2 % de peines d'emprisonnement
à perpétuité, 22 % de peines d'emprisonnement
temporaire, 16,9 % de peines capitales et 14,4 % d'"autres
peines." 162 personnes accusées de génocide
ont interjeté appel. 72 soit 44,4 % ont été
condamnées à perpétuité et 65 soit
40,1 % à la peine capitale. 13 ont cependant été
acquittées. L'ambassadeur a expliqué que son gouvernement
s'est fait le pari d'"éradiquer le génocide
sous toutes ses formes à tout prix." Ce pari a été
pris le 4 juillet 1994, jour de la proclamation de la libération
totale du pays. Soit deux semaines avant la formation du gouvernement
dirigé alors par le premier ministre Faustin Twagiramungu
réfugié depuis en Belgique après qu'il eût
démissionné de son poste et quitté subrepticement
le pays. Bihozagara s'est attaché à démontrer
que tout ce qui a été fait au Rwanda depuis la
libération à ce jour l'a été dans
l'esprit - et peut-être dans la lettre - conformément
à la Loi fondamentale, à savoir le bouquet que
sont la Constitution du 10 juin 1991, les accords de paix d'Arusha
conclus le 7 mars 1993 entre le FPR et le gouvernement rwandais
du MNRD et la déclaration du FPR du 17 juillet 1994. Les
accords d'Arusha comprennent six protocoles d'accord et portent
sur le cessez-le-feu, l'État de droit, le partage du pouvoir
dans le cadre d'un gouvernement de transition à base élargie,
le rapatriement des réfugiés et la réinstallation
des personnes déplacées, l'intégration des
forces armées gouvernementales et du FPR et sur des questions
diverses. Sur la formation d'une Armée nationale, la déclaration
du FPR stipule : "Conformément à l'accord
de paix d'Arusha, une Armée véritablement nationale
sera formée pour des missions prévues par l'Accord
de paix. Cependant, étant donné que les anciennes
Forces armées rwandaises ont continué à
se mettre au service du fascisme malgré les nombreux appels
du commandement de l'Armée patriotique rwandaise, l'intégration
des éléments des anciennes forces rwandaises se
fera par triage des individus qui ne seraient pas personnellement
compromis par des actes répréhensibles." Aujourd'hui,
l'armée a "intégré dans sa structure
et dans sa chaîne de commandement certains éléments
des anciennes forces ennemies." Sur le programme du gouvernement,
le diplomate cite le discours-programme de Twagiramungu qui découlait
de l'accord d'Arusha et de la déclaration ad hoc du FPR
en ses sept objectifs : "la restauration de la sécurité
sur tout le territoire rwandais, la restauration de l'unité,
la réconciliation nationale, la reconstruction de l'économie
dans la période postérieure à la guerre
et au génocide, le rapatriement et la réintégration
des réfugiés ainsi que des personnes déplacées,
la reconstitution du tissu social et l'amélioration du
bien-être social." Sur le calendrier politique, Bihozagaza
se réfère aux mêmes textes. Ainsi, l'accord
de paix stipule : "La durée de la période
de transition est de vingt-deux mois, à compter de la
date de mise en place du Gouvernement de transition à
base élargie, avec la possibilité d'une seule prolongation,
justifiée par des circonstances exceptionnelles ayant
entravé l'exécution normale du programme du Gouvernement
de transition à base élargie." Mais le FPR,
"conscient de son rôle de chef de file des forces
politiques appelées à participer aux institutions
de la Transition, réajusta la période de transition
en la faisant passer de 22 mois à 5 ans, sur base des
récentes déchirures profondes de la société
rwandaise et des moyens à consentir pour panser les plaies."
Si au terme de cinq ans, le Gouvernement a prolongé de
quatre ans la durée de la Transition, c'est également
en respectant l'esprit et la lettre du bouquet juridico-institutionnel
et après un "compromis issu des pourparlers entre
partis politiques faisant partie de la coalition au sein des
institutions." Au plan politique, même si le diplomate
ne le dit pas, le bilan est largement positif. "En matière
de génocide, il n'y a pas de compromis. Au moment où
nous célébrons le cinquième anniversaire
de la libération, les réseaux de sensibilisation
aux idéaux du RDR ont été démantelés
au Rwanda et leurs milices se sont rendues à l'autorité
publique pour réintégrer la société.
À l'extérieur du Rwanda, notamment dans certains
pays voisins, le démantèlement des réseaux
a provoqué une débandade généralisée,
suivie d'une réorganisation sans issue. Sans issue car
le gouvernement rwandais est déterminé à
neutraliser ces réseaux ainsi que les forces qui les sous-tendent.
C'est ce qui explique la présence de nos forces au Congo."
L'ambassadeur positive : "Au cinquième anniversaire
de la libération, sympathisants de l'ancien régime
et rescapés du génocide fréquentent les
mêmes églises, prennent les mêmes bus et fréquentent
les mêmes marchés et, plus encore, célèbrent
la même victoire." Reste que le pays avance vers la
tenue d'un débat national sur l'unité et la réconcilation.
T. MATOTU
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