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Croire à
l'intégration des Grands lacs africains
REGARDONS les choses en face : par deux
fois en deux ans, le régime de Kinshasa a été
vaincu sur le même modèle.
Une rébellion éclatée à l'est
qui s'est répandue allègrement sur le pays entier
et a brisé le pouvoir de Kinshasa. Nul, ni homme politique,
ni chef militaire, n'a été en mesure de la contrer
ni de la contenir dans des limites raisonnables. En 1996-97,
après sept mois de promenade à travers la savane,
les armées coalisées de Kabila ont défait
celles de Mobutu. En 1998-99, après dix mois de guerre,
les armées de Kabila sont à leur tour vaincues.
Même si la capitale Kinshasa n'est pas encore tombée
et que la guerre est loin d'être terminée, le phénomène
auquel on assiste depuis août ne saurait être qualifié
autrement. D'aucuns pourraient rêver et se laisser balancer
entre Goma et Kinshasa à la recherche d'un indice annonçant
une victoire décisive d'un camp sur l'autre pour être
au bon moment au bon endroit, il n'empêche : tous les stratèges
militaires savent que la victoire de l'insurrection ne fait l'ombre
d'aucun doute. Il y a d'abord la détermination de la rébellion
à vaincre. Il suffit de voir avec quelle force morale
et quelle assurance elle livre ses batailles. Il y a ensuite
la cause juste - la modernisation de la vie politique - qu'elle
défend. Il y a enfin le moral du camp adverse totalement
sapé. Comme sous Mobutu, les soldats de Kinshasa, peu
convaincus de la noblesse de leur cause, font montre d'aucune
combativité. Ils refusent de servir de chair à
canon aux armées de la coalition démocratique.
Restent les contingents de mercenaires zimbabwéens, hormis
les Angolais, les Namibiens, les Interahamwe, les ex-FAR, les
FDD, les ADF, dont la condition réelle est sujette à
caution. Or, nulle part, on n'a vu une armée de mercenaires
vaincre. Robert Mugabe, l'irrascible président du Zimbabwe,
peut vider son pays de tout ce qu'il compte de soldats en âge
de se battre, son pays n'a aucune frontière avec le Congo
et son but ne peut être qu'affairiste. Que la rébellion
prenne Mbuji-Mayi et Kananga, ce qu'elle est désormais
plus que jamais en position de faire, Mugabe n'aura plus aucune
raison de rester dans le guêpier congolais. La guerre s'arrêtera
net. L'humiliation pour le vieux révolutionnaire sera
à son comble. Il pourrait choisir de réagir comme
il a réagi au lendemain de la prise de Manono, la ville
natale de Kabila : de façon désespérée
et inconsidérée en larguant davantage de fûts
d'essence enfouis de clous sur des populations civiles. Or, tout
le monde sait - et désormais plus clairement depuis la
guerre du Kosovo - qu'on ne gagne pas une guerre en bombardant
depuis des avions. Si elle était irresponsable, la rébellion
aurait pu s'amuser aussi à bombarder Lubumbashi voire
Kinshasa. Elle ne manque ni des sociétés du type
Afridex pouvant fabriquer des bombes artisanales, ni des Antonov
28 capables de faire la sale besogne. Kitona, à deux heures
de Goma, au tout début de la guerre, montre de quoi la
rébellion est capable. Mais on ne bombarde pas des populations
que l'on veut gouverner. C'est la différence entre les
CPP, Comités de pouvoir populaire et la coalition démocratique,
le Rassemblement congolais pour la Démocratie.
On pourrait dire que cette guerre met du temps à aboutir,
il faut précisément qu'elle mette du temps. D'abord,
parce qu'il s'agit d'une vraie guerre. En 1998-99, les armes
parlent. En 1996-97, elles n'avaient pas parlé. Tout au
moins au vrai sens du mot. En 1996-97, Mobutu était malade,
affaibli et condamné. En 1998-99, Kabila n'est ni malade
ni condamné, pas que l'on sache. En 1998-99, Kabila peut
compter sur de précieux appuis politiques et militaires.
En 1996-97, Mobutu abandonné par la terre entière
n'avait pu compter sur aucune aide. Depuis l'entrée de
ses troupes dans les ambassades à Kinshasa, violant toutes
les lois qui fondent les relations entre nations civilisées,
on sait que Kabila est capable du pire. Si la rumeur publique
avait fait état d'orgues de Staline que Mobutu avait fait
placer dans la capitale, les canons pointés en direction
d'infrastructures économiques afin de les faire sauter
après son départ, tout le monde en conteste aujourd'hui
la réalité. En revanche, on sait depuis l'exécution
à Kinshasa à la petite semaine d'officiers accusés
d'avoir fait montre de peu de bravoure ou qui sont soupçonnés
d'intelligence avec les rebelles que Kabila ne recule devant
rien pour sacrifier quiconque. Alors, la rébellion met
les combats à niveau : le mot d'ordre est de faire l'économie
de moyens. Le temps que mettent les combats à avancer
est voulu à dessein. Nul ne doute de leur issue. Les mêmes
causes produisent les mêmes effets. Tant qu'il avait encore
toute sa lucidité, Mobutu savait que celui qui tenait
l'est du pays tenait le pays. Visionnaire - il faut le lui reconnaître
- il mit tout son talent à se rapprocher du Rwanda et
du Burundi voisins. À Kinshasa, personne ne comprit rien
de cette CEPGL (Communauté Économique des Pays
des Grands Lacs) qu'il avait portée à bout de bras
sur les fonts baptismaux avec son ami rwandais Habyarimana et
le Burundais Michombero. Il préféra sortir son
pays de l'UEAC (Union des États de l'Afrique Centrale)
où il siégeait avec le Tchad et la Centrafrique
afin de le positionner sur l'est. Même si on peut critiquer
la CEPGL qui avait mis en avant l'intérêt des États
plutôt que l'intérêt des peuples, on doit
reconnaître à ses pères-fondateurs le mérite
d'en avoir creusé les fondations. À d'autres d'ériger
l'ouvrage ou, le cas échéant, d'en modifier les
plans. Il n'y a pas de régime civilisé qui ne rencontre
les révendications de sa population, qu'elles viennent
des minorités - et surtout quand elles viennent des minorités
portées à susciter plus de sympathie dans l'opinion
- ou qu'elles viennent d'une frange représentant une puissance
quelconque - ce qui s'impose de soi.
Deux guerres en deux ans éclatées selon strictement
le même modèle doivent profondément faire
réfléchir les Congolais. Que Mobutu ait été
vaincu, cela n'est pas du fait de la rébellion de l'Afdl
soutenue déjà par le Rwanda et l'Ouganda. Cela
est du fait du régime lui-même. Ce régime
n'avait pas su voir où se trouvaient ses intérêts
vitaux. Que Kabila recule chaque jour un peu plus alors qu'il
annonce chaque jour des reconquêtes et qu'il rencontre
en face ceux qui hier l'avaient aidé à prendre
le pouvoir, il doit s'en prendre à lui-même. Le
voilà enfin qui commence à comprendre le sens de
cette guerre : il libère des prisonniers politiques, en
tête Joseph Olenghankoy; il ouvre ses camps de concentration
à Lubumbashi et à Kinshasa où il avait entassé
des Congolais d'origine Tutsie et d'autres coupables de leur
seul faciès; il décrète la libération
de la parole en annonçant la tenue d'un débat national.
Au train où vont les choses, il n'est pas loin d'ordonner
l'arrestation de ses ministres des Affaires Étrangères
Abdoulaye Yerodia Ndombasi et de de l'Information Didier Mumengi
comme de tous ses proches qui avaient appelé aux pogroms
contre des compatriotes Tutsis. Peu à peu, le "Mzee"
paraît rejoindre les États civilisés. Soit
ce qui est à l'origine de cette guerre. Il paraît
répondre aux demandes du Rassemblement : l'établissement
de la bonne gouvernance. Nous l'avons toujours écrit ici
même : si le monde arrive à retenir du mouvement
insurrectionnel actuel au Congo qu'il a fortement contribué
à bloquer une tentative de retour du pays à l'archaïsme,
le Rassemblement congolais pour la Démocratie aura gagné
ses titres au Panthéon. Or, chaque jour qui passe, le
Rassemblement paraît se rapprocher de plus en plus de ce
but. Sans atermoiement aucun, c'est le moment, semble-t-il, d'engager
le pays sur une voie porteuse d'avenir qui puisse lui permettre
de dire : plus jamais de guerre chez nous et en avant marche
le développement ! Cette voie est celle qui conduit à
l'intégration des Grands lacs africains. D'abord, notre
pays offre un espace géographique énorme et vierge,
qui demande à être bâti et à être
habité. Des générations des Congolais n'y
arriveront jamais seules. Il faudra à notre pays des capitaux
qui ne pourront venir que de l'extérieur. En même
temps, nos populations vivent dans une misère innommable.
Aucune de nos villes, pas même la capitale Kinshasa, n'atteint
le niveau de dynamisme économique que l'on trouve dans
les villes des pays voisins. Kampala et Kigali ont déjà
pris le rendez-vous du bogue 2000. Même sous embargo, Bujumbura
est une ville qui tourne, avec des routes exemplaires et des
salaires payés. Chez Kabila, aucun salaire n'est plus
versé. Ni à la Gécamines, ni, pire, à
la Miba qui produit les fameux diamants. La capitale n'a que
l'hédonisme à offrir au monde alors que ses grands
maîtres s'expatrient chaque jour un peu plus. Les ressources
humaines ne font donc aucunément défaut. Bien au
contraire, nos écoles et universités ont été
parmi les meilleures du Continent et nos diplômés,
qu'ils aient fait Sciences Éco, Droit ou Médecine,
sont une matière grise toujours recherchée par
des agences de recrutement internationales. Ce qui fait problème,
c'est le cadre d'expression de la créativité. Ce
sont les hommes politiques capables de montrer le chemin.
Finalement, la deuxième guerre du Congo n'est-elle
pas une chance offerte à notre pays? Les lecteurs de ce
journal s'en souviennent : "le Soft" avait été
le premier journal à détecter très clairement
ce signal fort venu de l'est au tout début de la première
guerre du Congo et le premier à oser consacrer sa "une"
à cette guerre que les Kinois estimaient qu'elle était
un conflit lointain. Nous sommes heureux aujourd'hui d'ouvrir
un débat sur l'intégration régionale. Nous
y croyons ferme. L'intégration est le chantier à
engager. Nous avons testé cette hypothèse de départ
et avons interrogé bien loin et tout autour de nous. Partout
c'est la même conviction : l'avenir du Congo s'incruste
dans l'établissement d'un espace intégré
avec ses voisins. Il faut que les Congolais soient libres de
partir et de revenir. Qu'ils requièrent enfin la qualité
de citoyens du monde dans lequel ils vivent. Il faut qu'en même
temps tous les étrangers qui le désirent, en priorité
ceux des pays voisins, aient la liberté de venir et de
partir. Que là où c'est nécessaire, des
visas d'entrée s'octroient avec sourire et convivialité
à nos ambassades et consulats ou aux postes frontières
et qu'il n'y ait plus jamais pour les privés nationaux
qui veulent partir des formules d'autorisation de sortie délivrées
par un ministère ou par des services d'immigration - ce
qui n'existe qu'au Congo - le seul visa du pays hôte devant
suffir amplement. Que l'échange des marchandises puisse
être totalement libre. Que le pays entre non pas dans un
système de protectionnisme ou des monopoles mais pénètre
dans une ère de libre concurrence, seule façon
de faire redémarrer les affaires. Que toute personne qui
désire s'établir dans notre pays le fasse, à
condition d'en respecter la loi, la seule qui tienne la route
est celle qui respecte les droits de l'homme. Que les marchés
s'ouvrent et que toute monnaie étrangère y circule
librement. Que la beauté de notre flore et de notre faune
fasse l'objet de publicité à travers le monde,
dans des magazines et sur des aéroports internationaux
pour que des colonnes de touristes nous rendent chaque jour visite.
Que des vols des compagnies étrangères d'aviation
atterrissent sur nos aéroports et en repartent sans le
moindre tracas. Que la vie soit enfin vivable chez nous et que
la bonne gouvernance devienne enfin une pratique banale. Pour
cela, il faut démocratiser la vie politique, faire introduire
la notion de mandat électif et tenir des consultations
chaque fois que nécessaire.
Cette demande ne s'applique pas au seul Congo, elle s'applique
à tous les pays de la région. Pour que ces pays
espèrent un jour échanger dans un espace intégré,
ils doivent harmoniser leurs références politiques
et économiques. Chacun de nos pays doit s'investir fermement
dans l'entreprise de réduction de l'insécurité.
La seule façon de faire est d'offrir un espace de développement
à ses opposants. Trop longtemps annoncée et toujours
rapportée, la conférence sur la sécurité
dans les Grands lacs devrait être l'occasion de jeter les
fondations de l'intégration. Pour être vertueux,
l'homme a besoin d'un minimum de bien-être. Ceux qui ont
inventé le Minimex, le SMIG ou les ASSEDIC -l'ont fait
parce que cette prestation servie aux plus défavorisés
contribue à réduire le potentiel criminel et à
instaurer la paix civile. C'est le problème des "Maï-Maï"
qui essaiment dans le Sud-Kivu aux frontières du Congo,
du Rwanda et du Burundi. Qu'on leur donne la sécurité
et qu'on leur donne un emploi, ils cesseront de proliférer.
Mais c'est là une solution qui ne peut être trouvée
que si les pays de la région, ensemble, unissent leurs
efforts, dans le cadre d'un espace commun de développement.
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