La guerre dans l'ex-Zaïre

À New York, Kabila a poussé, à un niveau jamais
atteint à ce jour, l'oeuvre de diabolisation de ses opposants

LORS de la première guerre du Congo-Zaïre en 1996, Kabila misait sur un commandant en chef des Opérations : le général Médias. C'est lui, Médias, qui prit la tête des colonnes de la défunte Afdl, dès septembre 1996. C'est lui qui les conduisit à travers la jungle tropicale, qui fit marcher triomphalement les troupes de l'Est à l'Ouest, sur plus de 3.000 kms que compte l'ex-Zaïre, en peu moins de sept mois, jusqu'à s'emparer du pouvoir dans la capitale ! Lors de la nouvelle guerre - cette fois contre le vieux maquisard, ses alliés ayant retourné leurs armes - Kabila a ressorti son modèle favori : le général Médias. Celui-ci, après s'être fait prier aux premières heures des combats, se rappelant la gestion calamiteuse de la victoire de mai 1997, s'est emballé au fur et à mesure des batailles. Vérité de la Palisse : le général Médias a toujours été du côté des vainqueurs. Or, plus les jours passaient, plus les insurgés marquaient le pas, plus, il apparaissait au général que Kabila pourrait ne pas perdre cette guerre. Alors, le général s'est mis à croire plus sérieusement. Sa recette : diaboliser à outrance l'adversaire en recourant à la déification de son modèle. Face à Mobutu, les choses avaient été plus faciles. Vomi par son ancienne puissance coloniale, isolé par la terre entière, rejeté unanimement par les médias pour son enrichissement colossal - on l'accusait de peser pas moins de 9 milliards de dollars, soit l'équivalent de la dette extérieure impayée de son pays ! -, présenté par ses opposants comme un dictateur avide du sang, souffrant d'une maladie incurable qui avait atteint sa phase finale, il ne s'était trouvé personne pour se ranger de son côté sauf un ministre français Hervé de Charette, imprudent, et qui s'en mordra les doigts. Face à Kabila, la nouvelle rébellion a une situation bien différente : non seulement le chef de l'État a bonne santé, il est, outre cela, loin d'être isolé politiquement ou diplomatiquement. Au contraire, il dispose de quelques redoutables appuis militaires et politiques :
1. le Zimbabwe qui a une fabrique d'armes et ne cherche qu'à lui trouver un marché - la guerre au Congo est une aubaine;
2. les pays communistes ou ex-communistes (Chine, Russie, Cuba) dont Kabila est un rejeton idéologique;
3. la Libye qui détient des milliards de dollars et dont le colonel Kadhafi se sert pour faire avancer sa cause idéologique d'une Nation africaine anti-impérialiste - il paie, les yeux fermés, les factures des Comités de Pouvoir Populaire mis en place à Kinshasa;
4. des pays voisins à l'Ouest - en tête l'Angola qui détient les clés au Congo-Brazzaville et monte à l'assaut contre tout ce qui pourrait avoir la moindre velléité de rapprochement avec son frère ennemi de tous les temps, l'UNITA de Jonas Savimbi;
5. À l'intérieur du pays, Kabila a un allié sûr : le Kinois qui a accueilli triomphalement Kabila et ses alliés rwandais et ougandais un certain 17 mai 1997 mais qui s'est, par la suite, repenti. Bastonnades, humiliations, horreurs, massacres dont Kabila est accusé, il a vite fait d'en faire porter le chapeau sur ses alliés. Ceux-ci, guère informés de la mentalité congolaise, surtout kinoise, ne parlant pas ou parlant mal la langue, ne lisant pas ou lisant mal la presse de Kinshasa qui devenait chaque jour frondeuse, sont tombés dans le piège - n'ayant pas vu la lame de fond. Habile, Kabila s'est échappé, a ressorti le discours faussement nationaliste, il a triomphé (Lire aussi l'étude en pages 5 et 6.) Le passage au Conseil de Sécurité de l'ONU à New York, les 24 et 25 janvier, lui a offert l'occasion d'une nouvelle frappe médiatique en or. En attendant de savoir ce qu'aura donné cette série de coups qui ont fait très mal, depuis la tribune planétaire, on peut noter que le président, profitant de la plus prestigieuse tribune mondiale, a poussé l'oeuvre de diabolisation de ses opposants à un niveau jamais atteint auparavant et sur un terrain où il est resté incroyablement seul maître, aucun rebelle congolais ne lui ayant porté la contradiction ou n'ayant esquissé la moindre initiative qui vaille. Suivez : "Les rebelles ne sont pas libres. Ce sont des marionnettes dans les mains du Rwanda et de l'Ouganda. Ils sont les otages de leurs maîtres. J'ai déjà reçu des responsables rebelles - beaucoup se rendent discrètement à Kinshasa : ils me l'ont dit eux-mêmes, ils regrettent cette situation. Ils sont angoissés. Quand ils veulent voir quelqu'un, ils regardent s'il n'y a pas un Rwandais à côté. Eux-mêmes ont compris. Ils se sont amenuisés - même physiquement. Ils ne tiennent plus debout. Nous en avons pitié. Nous avons l'obligation de sauver nos frères des griffes de ces gens-là. Ils se sont trompés, mais nous sommes prêts à leur pardonner, même si notre peuple les considère comme des traîtres. Mais ils ne peuvent pas venir au dialogue inter-congolais avec leurs conseillers rwandais. De toute façon, les Rwandais ne veulent pas que les Congolais se rencontrent entre eux. C'est pourquoi, il faut séparer les agresseurs des Congolais. Le dialogue inter-congolais, c'est pour les Congolais. Avec la rébellion, nous réglerons les choses dans le cadre du dialogue inter-congolais. Mais il faut définir les critères pour prétendre à un quelconque mandat. Priez pour nos rebelles congolais, qu'on ne les zigouille pas!" Peu avant, il a montré une carte du Continent et montré du doigt la "petite taille du petit Rwanda" face au grand Congo ! Lors du petit déjeuner de presse, organisé par l'un de ses deux bureaux américains de communication, dont l'un est dirigé par l'ancien sous-secrétaire d'État américain aux Affaires africaines Herman Cohen, Kabila est ainsi apparu comme Mobutu lors des années fastes : un dictateur tout puissant, se moquant de tout, de tous, humiliant son opposition, faisant trembler ses partenaires étrangers qui disposent de ressortissants dans le pays et sont vulnérables au moindre mouvement d'opinion chez eux. Face à Kabila, qu'a fait la nouvelle rébellion? Aucune prise en compte de l'opinion publique; aucune politique de communication d'adéquation; la lutte de positionnement personnel; le faux discours révolutionnaire suranné ne répondant à aucune réalité du moment; et, pour couronner le tout, l'éternelle langue de bois magnifiée. Aucun moyen de communication : ni écrit, ni audio-visuel capable d'arroser le pays ou la région, informant, expliquant, faisant raisonner. Aujourd'hui, la rébellion ne peut, logiquement, espérer obtenir le résultat, c'est-à-dire l'adhésion du plus grand nombre aussi longtemps qu'elle ne se dotera pas d'un discours performant et des moyens de communication tout aussi performants. Les textes en pages suivantes montrent l'ampleur de l'enjeu.

KIN-KIEY MULUMBA