"Nous avons réussi à sauver la Nation en reconstruisant une certaine vie sociale"

Q. Vous n'êtes donc pas une figure historique, un combattant de la première heure. Comment vient-on à la politique, surtout lorsqu'on a fait les Mathématiques?

R. Lorsqu'on est apatride, on est forcément attiré par la politique. Même si on est mathématicien, on se sent interpellé par les événements qui vous percent. Dans mon cas, j'ai adhéré au Front Patriotique Rwandais en 1987. Depuis lors, j'ai milité dans les rangs du FPR, soit depuis le début de la guerre de libération en octobre 1990. À mon arrivée aux États-Unis, les membres du FPR qui vivaient là-bas m'ont choisi comme leur porte-parole. Donc, depuis le début de la guerre, j'ai été le porte-parole du FPR pour les États-Unis. Vous dites que je ne suis pas un combattant de la première heure. C'est là peut-être ce qui fait la particularité du FPR. Quand on y entre et qu'on y apporte une contribution, il n'est pas nécessaire d'avoir été membre fondateur. Ce qui importe c'est la contribution qu'on apporte indépendamment du fait qu'on ait été de la première ou de la dernière heure. Ceci me rappelle l'histoire de la Bible : celle de l'homme qui avait un champs à labourer. Il y a eu ceux qui sont venus à 8 heures, d'autres à 10 heures, d'autres à 16 heures. À la fin de la journée, tous ont été rétribués de la même manière. Je crois que le FPR dispose d'une organisation très juste et très correcte à l'égard de ses membres.

Q. Quelle position occupe le Secrétaire général du FPR sur l'échiquier politique rwandais?
R.
On ne peut pas classer le Secrétaire général du FPR sur l'échiquier politique rwandais mais sur celui du FPR. Au sein du FPR, je suis la troisième personnalité. Le FPR occupe sans doute la position centrale au Rwanda à cause de son rôle historique.

Q. La troisième personnalité après le Président Pasteur Bizimungu et le Vice-Président Paul Kagame?
R.
Je dirais après le Président du FPR et après le Vice-Président du FPR. N'étant pas membre du Gouvernement, je ne me classe pas par rapport au Président de la République, ni par rapport au Vice-Président de la République.

Q. Le FPR n'est-il pas un Parti-État ou un État-Parti?
R.
Le Front Patriotique Rwandais est un parti au même titre que les autres. Il n'est pas un parti-État. Il y a au Rwanda huit partis politiques qui participent aux institutions de la transition et qui sont présents au Gouvernement et au Parlement. Il y a le MDR, le PL, le PSD, le PDI, le PDC, le PSR, l'UDPR. Le FPR est une organisation politique comme toute autre. Peut-être que le FPR représente une force importante dans le pays. Mais ceci est à mettre en rapport avec son rôle historique, aux combats menés contre la dictature, contre les génocidaires et son apport à l'émergence d'un nouvel espace politique. Probablement, pour tout cela, le FPR estime avoir la responsabilité de réussir ce qui est entrepris au Rwanda. Alors qu'au Rwanda, il y a un gouvernement d'unité nationale, on continue, vous savez, à dire qu'il s'agit d'un Gouvernement FPR, la presse internationale y est pour beaucoup. Cela signifie que si ce gouvernement venait à échouer, c'est le FPR qui en porterait la responsabilité. Mais la réussite serait sans doute commune. D'où la force qui nous anime à travailler davantage que les autres à réfléchir sur les conditions de réussite du Gouvernement.

Q. Combien de membres compte le FPR?
R.
Nous ne tenons pas de statistiques. La philosophie qui fonde le FPR est le changement des mentalités. Ce qui importe, c'est la façon dont les Rwandais analysent aujourd'hui les questions qui leur sont posées et agissent quant à la mise en pratique des solutions trouvées à ces questions. Quand une personne agit, parle, quand elle réfléchit, elle le fait dans une certaine dynamique. De ce point de vue, nous la comptons ou non comme membre du FPR. Quand j'observe les changements qualitatifs qui s'opèrent au Rwanda, quand on voit la façon dont les Rwandais appréhendent les problèmes qui sont posés aujourd'hui au Rwanda, je suis convaincu que la majorité de la population partagent de plus en plus les thèses du FPR et sont membres du FPR.

Q. Donc si des élections avaient lieu aujourd'hui, la plus grande part de voix reviendrait au FPR?
R.
Comme Secrétaire général du FPR, je répondrai bien sûr par l'affirmative. Comme scientifique, qui se reporte aux statistiques, à l'échantillonnage, aux études par sondage d'opinion, je me réserverai de l'affirmer. Cela dit, quand on se promène à travers le Rwanda et que l'on voit comment on improvise des danses à la louange du FPR, on peut affirmer que des élections se tenant aujourd'hui verraient le triomphe du FPR.

Q. Où en êtes-vous avec le projet de réconciliation nationale?
R.
Il y a cinq ans, en 1994, la Nation rwandaise a failli disparaître complètement. En cent jours, le génocide a emporté plus d'un million de Rwandais. Quand le Gouvernement d'Union nationale a été mis en place, en juillet 1994, la quasi totalité des Rwandais étaient déplacés. Le pays avait plus de 2 millions de réfugiés à l'étranger : au Zaïre, au Burundi, en Tanzanie et, dans une certaine mesure, en Ouganda. Au moment du génocide, il n'y avait pas de nation rwandaise. Il était impossible d'imaginer une vie commune entre nos ethnies. Aujourd'hui, la quasi totalité des Rwandais sont de retour et réinstallés chez eux. Progressivement, nous avons reconstruit une certaine vie sociale. Les ethnies sont représentées partout et partagent ensemble les mêmes bureaux, les mêmes bus, les mêmes églises. On ne trouve nulle part un lieu réservé à une ethnie. Nous arrivons à vivre dans une relative coexistence pacifique. Par rapport à l'époque d'où le pays vient, il y a certainement un pas fantastique, extraordinaire qui a été franchi. Il est évident qu'en cinq ans, on ne peut prétendre guérir les blessures du génocide. En France, où on n'a pas connu de génocide, vers les années 50, on tuait des gens qui avaient donné un verre d'eau aux Nazis pendant la IIème guerre mondiale. Je ne dis pas qu'en un tournemain le Rwanda est devenu un paradis. Le fait cependant, après ce qui s'est passé, qu'on ne trouve pas des morts dans nos rues et que l'on s'accepte, est un pas franchi vers cette réconciliation.

Q. Ce serait là la réussite majeure du Front Patriotique?
R.
Certainement. Le programme politique du FPR inscrit comme point central la reconstruction de l'unité nationale. Depuis lors, tout se qui se fait dans le pays va dans ce sens. Il n'y a pas de réussite dans aucun secteur sans cette réussite-là. Sans la réconciliation nationale, sans l'unité nationale, il est vain de parler développement économique. Car ce développement serait bâti sur du sable mouvant.

Q. Croyez-vous à cette réconciliation nationale au Rwanda alors que la région des Grands lacs est en ébullition?
R.
Tant que la région des Grands lacs restera en ébullition, nos réussites resteront fragiles. C'est l'exemple des infiltrations qu'on a eu à déplorer longtemps aux frontières du Congo. Chaque fois qu'il y avait des attaques dans une préfecture, à Gisenyi par exemple ou quand une école secondaire se trouvant à Butare était brûlée, tout le pays était plongé dans le traumatisme. Cela rappelait le génocide.

Q. Vous êtes fondamentalement francophone. Est-ce aujourd'hui au Rwanda un handicap ou, au contraire, un avantage?
R.
Ni l'un ni l'autre. Au Rwanda, nous sommes avant tout Rwandophones. Nos conseils des ministres se tiennent en kinyarwanda et chaque fois qu'un ministre s'adresse aux Rwandais, il ne le fait qu'en kinyarwanda. Nous avons ce privilège rare en Afrique d'avoir une seule langue qui nous unit. Ce débat entre Francophones et Anglophones me parait au Rwanda déplacé. Avant 1994, selon les statistiques de notre enseignement, il n'existait pas plus de 200.000 personnes qui pouvaient s'exprimer en français. Selon ces mêmes statistiques, depuis que le Rwanda existe, il n'a pas délivré plus de 180.000 diplômes du secondaire. Si l'on considère, à tort, que tous les lauréats du secondaire sont capables de s'exprimer en français et si l'on pense que tous ceux qui ont terminé le secondaire sont en vie, on n'atteindrait pas au Rwanda plus de 200.000 personnes, sur une population de 7 à 8 millions, sachant parler le français. Reconnaissez que c'est trop minime. Quant aux Anglophones, ils sont encore bien moins. Selon les statistiques, le pays ne compte pas plus de 50.000 Rwandais sachant parler l'anglais. Peut-on alors véritablement parler du Rwanda comme d'un pays anglophone? Cela étant, j'ai, c'est vrai, le privilège de m'exprimer aussi bien en français qu'en anglais.

Q. Le Rwanda est plus proche du Congo et en même temps si lointain. Il y a un paradoxe...
R.
Ce paradoxe vient du sous-développement. Du fait qu'en Afrique, le déplacement se fait difficilement par des moyens de transport précaires, des populations aussi proches se méconnaissent. Aussi longtemps que nos pays seront sous-développés, cette méconnaissance subsistera. Il y a aussi les frontières trop rigides établies depuis la Conférence de Berlin. Tant qu'on aura pas avancé vers la construction de l'union à l'instar de l'Europe, on continuera à se méconnaître. S'il faut obtenir un visa pour se rendre au Congo, et si l'ambassade ne me le délivre pas à temps, je serai bien amené à annuler mon voyage. Heureusement, que lors de différents conflits qu'a connus le Rwanda, le pays a vu partir au Congo une partie de sa population. Il existe ainsi beaucoup de Rwandais qui ont ainsi vécu au Congo et qui connaissent parfaitement les Congolais. Cette situation fait qu'existent, entre nous, malgré tout, des liens d'amitié même fragiles.

Q. Comme stratège comment faire face à ce problème?
R.
Il faut d'abord rappeler la genèse de cette incompréhension. Nous avons eu au Rwanda la malchance de connaître des régimes très sectaires, qui ont construit leur philosophie politique autour de la division devenue ainsi un mode de gouvernement. Juste après les années 59-60, il y a eu des populations rwandaises - pour la plupart tutsies - qui se sont réfugiées au Congo. Malheureusement, le régime raciste du Rwanda d'alors les a poursuivies sur leurs lieux d'exil en semant son idéologie sectaire dans les régions limitrophes. Vous avez entendu parler de Magrivi, cette association sectaire anti Tutsie. En se déplaçant, certains Congolais des provinces du Nord et du Sud-Kivu ont exporté à Kinshasa et ailleurs cette idéologie d'opposition Hamites-Tustsis/Bantous. Habyarimana fut l'un des ardents défenseurs de cette idéologie. C'est dans ce cadre qu'est né le CICIBA, Centre des civilisations bantoues, dont le siège se trouve à Libreville et dont il est l'un des pères-fondateurs. Le CICIBA n'avait pas pour but de propager la fierté bantoue. Il était un instrument anti-tutsi. Voilà comment cette incompréhension a vu le jour au Congo et s'est répandue. Aujourd'hui, l'occasion nous est donnée d'interagir avec les Congolais, de nous découvrir mutuellement, de façon positive. Ceux des Congolais qui ont l'occasion d'entrer en contact avec nous, découvrent en nous des Africains déterminés, comme Africains, à construire une certaine fierté des Africains. Nul ici ne partage nulle part l'idée sectaire, divisionniste parce que nous croyons à l'unité non seulement du peuple rwandais mais aussi du peuple africain.

Q. Parlons de la guerre qui sévit au Congo : comment les Rwandais la voient-ils?
R.
La guerre est quelque chose d'extrêmement difficile mais le Rwanda est impliqué dans celle qui se déroule au Congo. Nos fils et nos frères meurent au Congo. Ceux qui ne meurent pas y perdent des membres de leurs familles. Le fait cependant que cette guerre soit juste nous aide à la vivre sereinement. Les raisons pour lesquelles le Rwanda est là sont des raisons de sécurité. Le Congo abrite des forces génocidaires qui menaient des raids contre notre pays et tuaient beaucoup de gens. Avant que le Rwanda ne s'engage dans la deuxième guerre, les préfectures de Ruhengeri et de Gisenyi étaient des terres de désolation. Il était impossible de nous y rendre sans escorte militaire et même sans les blindés. Depuis cette guerre, ces préfectures qui avaient été désertées par la population, obligée de fuir ces combats, sont redevenues des terres paisibles; la population y cultive à nouveau ses champs et ses terres sont redevenues les greniers de notre pays, au moment où ailleurs dans le pays, suite à la sécheresse, la famine sévit. Il y a donc des conséquences positives de l'intervention du Rwanda au Congo. Par ailleurs, si notre intervention au Congo peut également contribuer à libérer les Congolais de la dictature qu'ils subissent depuis des décennies, nous y gagnerions doublement.

Q. Quand M. Kabila annonce des dates pour ce qu'il appelle la libération du Congo et dit qu'il va porter la guerre jusqu'à Kigali, que répondez-vous?
R.
Depuis août de l'année dernière, Kabila ne cesse de faire ces déclarations. Cela ne l'a pas approché davantage de Kigali. Quand il annonce qu'il va libérer la portion du Congo libérée par le RCD avec l'appui des troupes du Rwanda et de l'Ouganda, cela amène à penser que cette guerre a été déclenchée avec son autorisation pour qu'il décide, comme ça, d'y mettre fin.

Q. Quelle chance donnez-vous à l'Accord de Lusaka?
R.
C'est une question très difficile. Je pourrais commenter l'engagement du Rwanda. Je ne saurais pas commenter l'engagement de Kabila, ni d'autres parties. Pour nous, les Rwandais, l'Accord de Lusaka est un accord qui définit un cadre idéal de résolution du conflit congolais et même de l'instabilité que connaît la région des Grands lacs. Le Rwanda s'est rendu au Congo pour faire face à des menaces sécuritaires que causait la présence des forces génocidaires rwandaises entraînées par le régime de Kabila et ses alliés. Maintenant que Kabila et ses alliés se sont engagés à désarmer et à mettre la main sur ces forces génocidaires rwandaises, je dirais qu'il s'agit d'un bon règlement. Il y a un volet politique à cette guerre et là aussi, l'Accord de paix de Lusaka a prévu un dialogue national inter-congolais qui va permettre aux Congolais de se mettre autour d'une table et de définir un nouvel ordre institutionnel et de mettre en place des nouvelles institutions qui, j'espère, seront beaucoup plus démocratiques et beaucoup plus respectueuses des droits de l'homme, c'est-à-dire qu'elles vont promouvoir la cause du peuple congolais tout en respectant et en faisant promouvoir la sécurité des voisins du Congo. Si tous ces aspects étaient réalisés, l'Accord de Lusaka aura accompli ce que l'on attend de lui.

Q. Où en sont les relations entre votre pays et l'Ouganda après les affrontements de la fête de l'Assomption ?
R.
Il y a eu effectivement des affrontements entre nos forces et celles de l'Ouganda, déployées à Kisangani. Je crois qu'il ne faudrait pas vraiment que l'on monte en épingle cet incident malheureux qui nous a tous surpris. Je crois que quand on analyse vraiment cet incident et comment il a eu lieu, comment on a pu le contrôler et l'arrêter, il y a peut-être là une leçon à donner au monde. Je ne connais pas une guerre qui ait pu être réglée par téléphone et si vite. Vous vous souviendrez que le Président Yoweri Museveni et le Vice-Président Paul Kagame se sont rencontrés et ont eu recours chacun à son téléphone satellitaire pour mettre fin à la guerre qui venait d'éclater entre nos troupes et celles de l'Ouganda. Nous avons par la suite engagé des discussions entre nos deux pays. Nous avons mis en place un cadre capable de prévenir de tels incidents. Au regard du dialogue qui a lieu, je suis fondé d'affirmer qu'il n'existe plus de problèmes entre nos deux pays et je puis dire que nos relations sont redevenues normales.

Q. Ce besoin de réconciliation entre vos deux pays explique-t-il le projet d'unification des mouvements anti-Kabila que vous soutenez?
R.
Le comportement de notre pays, depuis cette guerre, est resté logique. La lutte contre Kabila a commencé par le RCD que nous avons soutenu ensemble, le Rwanda et l'Ouganda. Nous maintenons cette attitude cohérente. C'est ainsi que nous encourageons le RCD à se retrouver, comme par le passé. De ce point de vue, nous avons pris contact avec le RCD-Goma pour lui expliquer cette démarche entreprise conjointement avec l'Ouganda. Nous voulons, ensemble avec l'Ouganda, envisager l'avenir dans le cadre de l'accord de Lusaka. Nous pensons qu'il est important que les différents mouvements de libération s'entendent sur les positions qu'ils vont défendre au dialogue national inter-congolais. C'est la seule façon pour eux d'atteindre les objectifs pour lesquels ils ont entamé leur lutte armée. Nous pensons que nous nous sommes mis d'accord avec les Ougandais pour appuyer cette tentative de réunification de différents mouvements de libération. Mais c'est aux Congolais eux-mêmes de jouer le jeu. Nous sommes, en ce qui nous concerne, déterminés à leur apporter le concours dont ils peuvent avoir besoin.

Q. Au début du siècle qui s'est ouvert, quel projet le Rwanda nourrit-il et qu'il pourrait proposer au monde?
R.
Stabiliser notre pays et réconcilier la nation. On ne peut pas donner que ce qu'on n'a pas. Dès que nous aurons réussi, nous serons en meilleure position pour proposer des solutions à l'Afrique et, pourquoi pas, au monde. Nous voulons aussi créer un ensemble politico-économico-social dans la région, et qui puisse nous permettre de mettre ensemble nos ressources en vue de proposer un avenir meilleur à nos populations. À ce jour, le comportement du Rwanda nouveau est marqué par une détermination à participer dans ces grands ensembles africains. Le Rwanda, comme vous le savez, a demandé l'adhésion à la Communauté Est-africaine.

Q. Vous êtes aussi Professeur. Le génocide a décimé une partie de l'élite de votre pays. Trouvez-vous le temps d'enseigner?
R.
Malheureusement non. Mais je pense que ce que je fais aujourd'hui est aussi important qu'enseigner. Si on ne construit pas un pays stable, on ne pourrait pas construire des universités stables. Je retournerai enseigner les Mathématiques le jour où le pays sera stabilisé