Bogue de l'an 2000 à la française : la Miss est Noire et... Rwandaise

Dommage collatéral : la France, qui a des possessions noires, n'avait jamais auparavant élu miss une métisse. Que devient la race chatouilleuse?

LES Français
comme la terre entière redoutaient le bogue de l'an 2000. Avec, au 31 décembre 1999, l'arrivée à échéance calendaire des ordinateurs, on craignait des dérèglements en chaîne, des dysfonctionnements informatiques et électroniques, l'immense pagaille, le sinistre programmé. Les Américains avaient fini par dépenser des sommes colossales en milliards de dollars pour corriger cette erreur.

Dommage collatéral. Plus de peur que de mal, rien n'est arrivé, à peu près partout, sauf, peut-être en France, dans un tout autre domaine : celui de la beauté et, par ricochet, des médias. La nouvelle Miss France 2000 est Noire! Jamais un tel événement ne s'était produit à ce jour pour un pays qui compte pourtant des "possessions" noires - les îles de la Martinique, de la Guadeloupe et des Seychelles, pour ne citer que ces pays lointains, font partie des "territoires français d'Outre-Mer." Et Dieu sait si dans ces contrées, Martiniquaises, Guadeloupéennes et Seychelloises sont des beautés paradisiaques. Pourtant, jamais, à ce jour, un tel dommage collatéral ne s'était produit. C'est dire que la reine des beautés née à Kyovu, sur l'une des collines de la capitale rwandaise, vient chambouler l'univers très protégé des reines de beauté. Non seulement noire mais, née à Kigali et... Rwandaise et, pour couronner le tout, une Tutsie! Si on sait que le Rwanda est un pays mauvaise conscience française - l'Hexagone, celui de Mitterrand, ayant participé au génocide des Tutsis en 1994 - on perdrait sa langue de... Voltaire. C'est donc Sonia Rolland, 18 ans, une jeune femme métisse féline et racée, qui porte la couronne de la Miss France 2000. Elle vit un vrai conte de fées de fin de millénaire, à la fois symbole de fraternité et d'intégration. C'est elle qui aura la redoutable charge de symboliser le cru annuel de la féminité à la française et de représenter la France dans le monde tout au long de 2000. Qui a dit que la France profonde était indécrottable? Élève en terminale en section Sciences et Technologie où elle prépare son bac STT, Sonia a remporté le 11 décembre 1999, aux environs de 23 heures, heure de Paris, le plus grand nombre de suffrages à la fois parmi les quelque 300 000 téléspectateurs français qui ont voté par téléphone - avec une audience de 14 millions de téléspectateurs - ou au minitel pour leur candidate favorite et au sein du jury de personnalités présentes dans la salle. Représentante de sa Bourgogne d'adoption, née en 1981, d'un père français, Jacques Rolland, directeur d'une imprimerie et d'une mère rwandaise Tutsie, Landrada, elle a dû quitter son pays natal à l'âge de 13 ans pour échapper aux ravages de la guerre et du génocide. Toute la famille, papa, maman, Sonia et son petit frère, Mickaël, débarque dans la commune de Cluny, en Bourgogne, abandonnant biens et maison au Rwanda pour un appartement d'immeuble HLM (habitation à loyer modéré.) Ils s'étaient repliés dans un premier temps à Bujumbura, au Burundi où les conditions se détériorent vite et d'où ils doivent fuir pour la France, avant de revenir au Burundi dès l'embellie, mais qu'ils quittent à nouveau mais cette fois, définitivement.
Effet BBB? Les premiers temps ont été très dures. La petite Sonia, comme toutes les filles de son âge, veut des fringues mais a du mal à s'en offrir. Cela dure jusqu'à ce que "Jacky", son père, trouve un emploi de tourneur fraiseur, métier de ses débuts, et que Landrada devienne secrétaire bilingue au Laboratoire des langues étrangères de l'École nationale supérieure des arts et métiers. C'est sur les conseils d'une voisine, elle-même ancienne miss Saône-et-Loire que Sonia se présente à l'élection de Miss Bourgogne. Et, première surprise - de taille - elle est choisie par un jury local pour porter les couleurs de cette région et, dès lors, s'ouvre la route de l'élection nationale. Le bon goût et l'ouverture d'esprit des votants n'allaient pourtant pas forcément de soi lorsqu'il s'est agi de désigner la plus représentative des candidates bourguignonnes. Mais c'est la plus belle qui a été sélectionnée même si sa couleur de peau n'est pas la plus répandue dans les prairies verdoyantes de la région. Est-on en plein effet Zidane, après une Coupe du monde de football 1998 placée sous le signe de la France Beurs-Blancs-Blacks, multi-raciale qui réussit? Le temps passe et les mentalités changent. L'Hexagone est-il en train de devenir le nouveau pays du "melting pot"? Et les franchouillards jusqu'au bout des ongles cèdent du terrain? Réalité ou mirage de l'image? Du côté de Cluny, en tout cas, on vit à fond dans l'euphorie de cette victoire symbolique. La nouvelle Miss France 2000 était attendue avec impatience dans sa petite ville pour venir fêter, avec son maire, le conseil municipal au grand complet et ses concitoyens honorés, qui ont toujours cru en elle allant jusqu'à faire une quête pour l'aider à assumer les frais de participation à l'élection, un titre dont ils sont très fiers. Dans cette petite commune de 5000 âmes, l'intégration est dans les moeurs. Pour Geneviève de Fontenay, la grande organisatrice de l'élection, la larme à l'oeil et les grands mots à la bouche : "c'est un message vis-à-vis de l'Afrique : la France n'est pas raciste." Pour le professeur Cabrol, éminent chirurgien cardiaque qui présidait le jury : "Cela a été le choix du coeur." Mais, c'est vrai, n'accordons pas de l'importance à des manifestations médiatiques et superficielles. Il reste que Kigali va à son tour recevoir mi-février Miss France. Paris-Match en tête pour couvrir ce retour aux racines.

VALERIE GAS/SDF