Lubao : le roi du diamant attend sur les rives de la Nakibote

L'Antonov 32 en leasing de Sanair désaffecté des armées ex-soviétiques en activité dans les brousses africaines, de la Sierra-Léone en Somalie via le Soudan et l'Angola, dépose avec très grand fracas son contenu sur une piste courte de terre battue sous une vague de poussière au milieu d'un village arboisé où repose la carlingue d'un autre Antonov 32 qui a pris feu quelques jours plus tôt après s'être désintégré après un décollage raté et a donné la mort à deux êtres carbonisés dont un membre de l'équipage. Vous êtes à Lubao, Kasaï Oriental, province conquise par le Rcd. À l'embouchure du Maniema et du Katanga, la cité est la porte d'entrée du Kasaï. Ancien fief de l'ancien opposant Yoko Yakembe, compagnon de route de feu Bernardin Mungul Diaka dont une initiative électoraliste (câble électrique et rangée de poteaux tombés en désherence) est encore visible, la cité, urbanisée à l'époque coloniale par son bureau des postes et le siège de l'administrateur de territoire aujourd'hui en ruines est à l'image de tout l'arrière-pays : tout est en décrépitude même si ici femmes et jeunes filles ne se baladent pas (encore) nues en pleine journée comme à l'intérieur de ce qui fut le fief de l'Udps, l'Union pour la démocratie et le progrès social du vétéran Étienne Tshisekedi. Libérée le 27 janvier 90 par les hommes du commandant Simon Mutombo désormais officier de liaison à Lusambo plus au nord, fermement soutenus par le détachement allié de l'axe Kabinda conduit par le major Tango Tango que les Balubas ont surnommé affectueusement "commandant Tshimanga" pour mieux l'adopter, Lubao n'a donné lieu à aucun combat. Mis en déroute à Kindu, plus à l'est, après une semaine de durs combats, les débris de Kabila (Fac et leurs alliés Interahamwe, zimbabwéens et namibiens) sont passés ici les jambes au cou dans un sauve-qui-peut général après qu'ils eurent pillé ce qui restait dans les étals et violé les femmes qui traînaient. La vraie bataille avait eu lieu au km 37, sur la route de Samba. Là, 30.000 Interahamwe avaient dressé un deuxième verrou! Ils n'ont pu le tenir. Les hommes de Mutombo et de Tshimanga les ont revus à Eshimba et à Bena Kabongo à 10 km de Kabinda. "Le problème a été vite réglé", dit le commandant de Brigade Henry Bontamba Bomongo Pepe, au volant d'un trophée de guerre, une camionnette Toyota abandonnée par les Facs. "Kabila est en réalité un G-4 généreux. C'est lui qui nous approvisionne en tout. Nous n'achètons ni armes, ni munitions. Tout nous vient de lui", ajoute cet officier, ancien de l'École EFO. Dans les maisons en paille et en pisé, il n'est pas rare de tomber sur des centaines de carats. Roger Kalala Tshishimbi se précipite dans sa maison en se tordant le dos. Alors que sa femme timide allaitant au sein son bébé vous sert deux gobelets de thé au lait chaud, il en ressort avec un assemblage d'objets tels des fétiches d'où il extrait une cinquantaine de pierres étincelantes grosses comme des oeufs de serpent. Ce sont des pièces de joillarie dont la contrée est productrice et que le maître creuseur a sélectionnées pour sa "collection personnelle." Il ne veut céder pour aucun prix! D'ailleurs, personne ne lui en a déclamé le "vrai" prix. "Moi, je connais le prix d'Anvers et j'écoute les cours à la radio. Ceux qui débarquent offrent n'importent quoi", dit-il avec cette condenscendance et un français châtié propres au muluba-kasaïens. Ceux qui débarquent sont russes auxquels s'adjoignent des Belges de la très controversée Somest, Société minière de l'Est. S'il s'en méfie, Kalala oublie que, luba et originaire de la ville culte Mbuji-Mayi, à 250 kms au sud-ouest, il est en délicatesse dans ce pays songye. Chef de file d'une dizaine de négociants, diamantaire "de père à fils", il a laissé sa première femme à Kinshasa dont "le nouveau directeur de la Miba, la Minière de Bakwanga, gémit-il, s'est saisie", pour en faire son deuxième "bureau" et pour le "punir" d'"avoir rejoint la rébellion." Alors, Kalala attend à Lubao la fin de Kabila, l'oeil rivé sur la nouvelle Lubilanji, la rivière Nakibote, à 23 kms au fond du village où un "gravier vient d'être récupéré par l'administrateur du territoire après de nombreux abus perpétrés par un groupe de 500 creuseurs" travaillant dans la totalité illégallité. Ils n'auraient payé aucune taxe à l'État et auraient fait des fausses déclarations de qualité. Ami personnel de l'administrateur, "le roi du diamant de Lubao" voit son heure arriver. Grâce à la fin de l'enclavement, Lubao va renaître. Des liaisons aériennes avec Goma sont courantes, favorisant les transactions commerciales. Au petit marché du village, on trouve tous les produits de la manufacturerie ougandaise, kenyanne et tanzanienne et grâce au panneau solaire, le "Ndombolo" cartonne.

T. MATOTU