Interview

Avant sa guerre, j'ai rencontré Kabila que deux fois : il ne m'a laissé aucune impression, sauf celle d'être un chef féodal

Ernest Wamba Dia Wamba. Je suis certainement beaucoup mieux connu dans les milieux universitaires occidentaux. J'ai vécu treize ans aux États-Unis d'Amérique où j'ai enseigné dans les grandes universités américaines, à Harvard, à Brandeis University et à Boston College, qui est une université jésuite.

J'ai été membre et président du Comité exécutif du Conseil pour le développement de la recherche en sciences sociales en Afrique (CODÉRESA). À ce titre, j'ai été en contact avec plusieurs centres de recherche occidentaux. Donc, je suis avant tout un universitaire. Je peux peut-être aussi rappeler le fait que j'ai eu des contacts très suivis avec des intellectuels de plusieurs pays occidentaux notamment Jean-Paul Sartre ou avec des académiciens britanniques, avec le centre suédois Dag Hammarjöld. Je connais personnellement la plupart d'africanistes. Récemment, la Fondation Prince Klaus de Hollande m'a délivré le prix de Philosophie africaine, édition 97 dans le cadre de son Prix de recherche en Philosophie africaine, Sciences sociales et Arts. Tout au début de la crise congolaise, j'ai fait partie d'un Groupe de scientifiques chargé d'assister le Secrétaire général des Nations unies sur le Congo et j'ai quitté ce groupe après que j'eus rejoint la rébellion. On compte parmi les membres de ce groupe le sociologue américain Herbert Weiss et notre compatriote et le professeur Georges Nzongola. J'ai aussi passé en 1996 trois mois de recherche sur les pays de la région des Grands lacs africains au Centre de recherches pour le développement à Copenhague au Danemark. Il est vrai que dans les milieux politiques occidentaux ou ceux de notre pays, j'effectue encore mes touts premiers pas.

Q. On connaît également peu de choses sur votre vie familiale...
R. Je suis marié depuis 1966. Mon épouse est une Noire américaine, Elaine Wamba née Brown. Elle est professeur de langues de classes secondaires. Actuellement, elle enseigne à l'École internationale de Dar es Salaam. J'ai eu cinq enfants, dont trois, tous des garçons, sont en vie. Ils vivent aux États-Unis. Le plus âgé, Philippe, a terminé sa maîtrise en journalisme à l'École de journalisme de l'Université de Columbia après une licence en Histoire et Littérature mondiale à Harvard. Le deuxième, Kolo, prépare un doctorat en Physique appliquée à l'Université de Stanford. Le troisième, James Paul, est artiste et prépare une licence en Art à l'Université de Floride.

Q. Vous vivez seul avec votre épouse?
R. J'ai une nièce, fille de ma soeur, qui vit avec nous à Dar es Salaam. Elle a à peine treize ans.

Q. Vous êtes né au Congo ?
R. Je suis né au Bas-Congo, à Sundi Lutete, en territoire de Luozi, de l'autre côté du fleuve, à la frontière de la République du Congo-Brazzaville. Je viens d'une famille essentiellement paysanne et chrétienne. Mon père fut un pasteur. Je suis le quatrième enfant de cette famille de neuf enfants, dont six filles et trois garçons. Je suis le deuxième des garçons et le quatrième de la famille. À part une soeur que nous avons perdue, tous les autres enfants sont en vie. Ils vivent aux États-Unis, au Congo-Brazzaville et en R-dC.

Q. C'est à Sundi Lutete que vous avez fait vos classes de primaire et peut-être de secondaire?
R. À Sundi Lutete pour le primaire, ensuite à Kimpese pour le secondaire et toujours dans les écoles des missions protestantes. Plus tard, je suis allé aux États-Unis où j'ai fait mes études universitaires, après un court laps de temps passé à Lovanium. J'étais plus attiré par les Mathématiques et les Sciences naturelles, bien que j'aie été fort dans toutes les branches. J'ai fini par étudier les Sciences sociales à la suite d'une rencontre avec quelqu'un qui me recommanda vivement de prendre cette option.

Q. Vous avez un moment travaillé avec Mme Sophie Lihau N'Kanza?
R. C'est exact. Ce fut après mon premier diplôme d'études universitaires. Je revenais des États-Unis et j'ai été nommé conseiller puis directeur de cabinet alors que Mme N'Kanza était ministre des Affaires sociales, du Travail et de l'Habitat. C'est de 1968 à 1970.

"Je réfléchis sur la palabre comme forme de gouvernance et préfiguration de démocratie autre que le multipartisme"

Q. Quand avez-vous quitté l'ex-Zaïre pour vous installer à l'étranger?
R. J'ai quitté le Zaïre en 1964 pour des raisons d'études. J'ai bénéficié d'une bourse dans le cadre de l'African-American Institute. Je suis revenu au pays en 1968 et je suis reparti en 1971, pour parachever mes études universitaires.

Q. Vous aviez le statut de réfugié politique?
R. Non, je n'étais pas réfugié politique. J'étais aux études. J'étais - c'est vrai - de moins en moins intéressé par la politique comme elle se pratiquait dans mon pays. C'est pourquoi je suis parti. J'étais pourtant sur le point d'être nommé secrétaire général du ministère ou conseiller à la présidence de la République en charge des affaires sociales mais j'ai décliné l'offre préférant aller poursuivre mes études. À mon retour au pays, en 1981-82, j'ai été arrêté et emprisonné pendant 34 jours dans la prison souterraine de l'OUA-2. À ma sortie, j'ai écopé onze mois d'interdiction de quitter la ville de Kinshasa. Je n'ai été libéré que sur intervention personnelle du président Nyerere et d'autres personnalités étrangères. J'habitais depuis 1980 en Tanzanie où j'enseignais l'Histoire à l'Université de Dar es Salaam. Je ne suis revenu au pays qu'en 1992 pour participer aux travaux de la Conférence Nationale Souveraine au titre de membre du groupe des invités de la conférence pour le monde scientifique. Depuis cette date, je revenais au Congo chaque année. Donc, voyez-vous, je n'étais pas coupé du pays.

Q. Que vous a-t-on reproché pour vous incarcérer?
R. Je revenais des États-Unis via le Congo-Brazzaville et j'effectuais des recherches sur les mouvements d'opposition au Congo pour la période allant de 1963 à 1978. Mes notes de recherche répondaient aux questions sensibles portant sur la nature des mouvements d'opposition, la stratégie et la tactique de ces mouvements, la raison de l'échec de ces mouvements, la forme de direction de ces mouvements, etc. Tout cela a fait croire aux services de sécurité que je me préparais à former un parti politique. Il ne faut pas oublier que nous étions sous le régime de parti-État. J'avais aussi sur moi des essais que j'avais écrits mais que je n'avais pas encore publiés. L'un de ces essais s'intitulait "l'authenticité du néo-colonialisme : idéologie et luttes des classes au Congo." Ils ont également trouvé sur moi un agenda qui indiquait que j'avais rencontré Laurent-Désiré Kabila. Tout cela était assez pour me condamner pour "atteinte à la sécurité internationale de l'État." J'étais détenu à l'OUA-2. N'eussent été mes contacts à l'extérieur et plus particulièrement le fait que l'une des personnes qui étaient venu m'accueillir à mon arrivée au "beach" Ngobila a eu à l'esprit de contacter la Belgique et avant même que le rapport de la sécurité militaire ne parvienne au Chef de l'État, un article était sorti dans un journal flamand, n'eût été cela, j'aurais probablement été liquidé. Mon arrestation a fait beaucoup de bruits à l'étranger. Un de mes professeurs américains a contacté le président Reagan pour lui demander d'intervenir personnellement. Les milieux académiques européens, américains et ceux de Dar es Salaam ont fait tout ce qui était nécessaire pour réclamer ma libération.

Q. Vous avez donc eu des contacts avec Kabila. Que vous a-t-il laissé comme impression?
R. À ce jour, je n'ai rencontré Kabila en tout et pour tout que quatre fois, dont deux avant mon arrestation. Toutes ces deux rencontres ont eu lieu à sa demande. Ce fut en 1980-81. Je n'ai pas été impressionné par cet homme. J'ai même écrit un article dans mon journal personnel à ce sujet expliquant qu'il ne m'avait laissé aucune impression, à part celle d'être un chef féodal. C'est sans doute ce qui a atténué l'accusation de ma collaboration avec lui. La troisième fois où je l'ai rencontré, ce fut en mars 97. J'ai eu un tête-à-tête de plus ou moins quatre heures à Dar es Salaam, peu avant que Kisangani ne tombe dans les mains de ses partisans. Là aussi, on ne s'était pas tout à fait compris. Il m'a demandé de le rejoindre à Goma mais je n'étais pas convaincu du fondement de sa cause. Parce qu'il ne pouvait pas expliquer la disparition de Kisase. Il m'a accusé d'avoir eu peur d'aller à la guerre ! La dernière rencontre s'est déroulée à Kinshasa à l'hôtel Memling. Kabila venait voir le président Nyerere. Cela s'est passé en août 97. Je m'y trouvais et je l'ai salué, sans plus. C'est moi d'ailleurs qui avais organisé cette visite du Mwalimu à Kinshasa.

Q. Vous avez cependant adhéré - de manière éphémère - à l'ex-AFDL?
R. Pas vraiment. Je m'étais rendu à Kinshasa à l'appel de Kabila mais je ne l'ai jamais rencontré tout au long de ce séjour. Dans l'intervalle, j'ai fréquenté le secrétaire général de l'AFDL Bugera à qui il semble avoir demandé de garder le contact avec moi. C'était assez bénéfique pour moi car cela a facilité l'organisation de la visite de Mwalimu Nyerere. Mais j'ai eu aussi des contacts plus ou moins suivis avec Jacques Dépelchin, Kalala Shambuyi, N'Kanza N'Dolomingu, qui travaillaient avec le secrétaire général. Après deux mois de vaine attente, je suis retourné à Dar es Salaam avec le président Nyerere pour poursuivre ma profession de professeur.

Q. Pourquoi, à votre avis, Kabila ne vous a pas reçu ni offert un poste?
R. Cela ne fait l'ombre d'aucun doute qu'il ne voulait pas travailler avec des hommes comme moi. Je lui ai même fait parvenir un projet de création à la présidence de la République d'un centre de recherche sur le développement qui rassemblerait des intellectuels expérimentés congolais et étrangers et qui fonctionnerait de façon autonome. Je pense qu'un tel centre aurait montré son engagement à oeuvrer pour un réel devenir de notre pays en le sortant du sous-développement. Je n'ai reçu aucune suite.

Q. Vous avez dit que vous effectuez vos premiers pas en politique. Quelles sont, Monsieur le Président, vos premières impressions de la vie politique et de l'homme politique?
R. Quand je parle de mes premiers pas, je parle surtout de mes premiers pas publics en politique nationale. En réalité, j'ai milité dans un bon nombre de mouvements politiques à l'étranger, plus précisément dans des groupes de soutien aux mouvements de libération africains en Angola, au Zimbabwe, en Afrique du sud. Aux États-Unis, j'ai dirigé le mouvement des travailleurs et étudiants africains des États-Unis. Ce qui pose problème dans la politique nationale, c'est l'héritage des cultures politiques - pré-coloniale royaliste ou autre, coloniale et post-coloniale surtout mobutiste - non démocratiques avec un accent très fort sur le culte de la personnalité, "l'homme fort." C'est cela qui favorise les idéologies sorcellières. Les principes deviennent très arbitraires - "might is right." Avec la prédominance des tendances de corruption et de trafic d'influence, la vie politique et l'homme politique restent très affectés. Il faut beaucoup de détermination pour aller à contre-courant et promouvoir l'assainissement des moeurs politiques. Finalement, c'est cela le vrai défi de la croissance de la conscience démocratique au Congo.

Q. Que pensez-vous des travaux de la Conférence Nationale Souveraine auxquels vous avez donc pris part?
R. L'expérience de la CNS et de tout ce qui s'est déroulé autour de ces assises doit être vécu comme une révolution de l'éveil politique national pour la démocratie. Fort malheureusement, ce forum a été noyauté et dirigé à sa fin par des forces pro-étatiques et antidémocratiques après qu'elles eurent défait l'aile progressiste de la société civile. Cela dit, certains de ses travaux ont eu un réel impact sur la population et restent certainement un acquis important pour toute expérience de démocratie à venir.

Q. Au plan idéologique, à quel courant vous sentez-vous le plus proche?
R. Je me sens très proche du courant qui repense la politique après l'effondrement des régimes socialistes et la crise des États-providence. Il s'agit du courant qui privilégie l'expansion du champ de la politique au-delà de la question de l'État. Je suis attiré par le courant de la politique émancipative. Je réfléchis aussi beaucoup sur la palabre comme forme de gouvernance et préfiguration de démocratie autre que le multipartisme.

Q. Êtes-vous pour moins ou pour plus d'État?
R. Dans les conditions de néo-libéralisme, de la domination de la mondialisation qui met en crise l'État-nation et surtout dans un pays comme le nôtre où l'État s'est effondré, il semble que le renforcement de l'État soit un préalable pour qu'une société ait un contrôle relatif de son insertion dans le monde contemporain.

Q. Ceux qui vous disent communiste - de façon peut-être caricaturale - ou proche de Nyerere ne seraient donc pas loin de la réalité?
R. Mais Nyerere n'est pas communiste et son orientation politique que j'épouse dans nombre de contours peut se définir comme un socialisme mais certainement pas de type marxiste. Il fut un temps où j'ai appartenu au mouvement marxiste mais j'ai dressé moi-même la critique du marxisme surtout après l'effondrement des États socialistes. Il faut dire que la misère de notre peuple exige - c'est vrai - une certaine dose d'intervention de l'État pour contrôler un peu le libéralisme économique surtout sauvage, très courant dans notre pays.

Q. Monsieur le Président, comment êtes-vous arrivé à la rébellion du RCD? Votre ami Nyerere y a-t-il été pour quelque chose?
R. Nyerere n'y a pas été pour quoi que ce soit. En revanche, il était sans doute au courant de mes projets. J'ai travaillé avec lui pendant sa campagne de mobilisation régionale pour le renversement de Mobutu, un peu avant dans son travail sur le Burundi et le début de la critique de l'exercice kabiliste du pouvoir. Ce qui m'a le plus déterminé, c'est le fait que j'ai ressenti très durement le génocide de 1994 au Rwanda. C'était en effet pénible de vivre cette expérience absolument impuissant rien qu'en ne donnant des conférences, en animant des séminaires ou en faisant des déclarations de dépit. Ainsi, lorsque j'ai appris par des amis qu'un nouveau génocide se préparait cette fois au Congo, j'ai répondu aussitôt positivement quand il m'a été demandé de rallier le mouvement contre la dictature de Kabila. Je me suis donc rendu là où d'autres se réunissaient. J'y ai été élu président du mouvement. Il faut dire que depuis mon expérience de prison, j'ai été mêlé de loin comme de près à beaucoup d'actions anti-Mobutu. Donc, j'ai pu très vite comprendre la démarche que voulait entreprendre la dissidence aussi bien politique que militaire.

L'expérience de Kabila montre que si on met trop la pression
sur le Congo, cela ne garantit la paix ni la sécurité chez nos voisins

Q. Vous avez été recruté par des amis comme l'a été Kabila avant vous?
R. Pas exactement. Avant que la rébellion n'éclate, j'ai fait circuler un projet répondant à la question suivante : "comment relancer le processus de démocratisation bloqué par Mobutu et qui continuait d'être bloqué par Kabila?" Plus tard, j'ai eu l'occasion de discuter avec certaines autorités régionales. Il n'était absolument pas question que la démarche à entreprendre puisse suivre le modèle de la première guerre de libération.

Q. En quoi, le schéma de la nouvelle rébellion se différenciait-il du précédent?
R. En réalité, l'insuffisance de la détermination, dans la direction, de marquer la différence avec le précédent m'inquiète. Beaucoup de membres ne savent pas clairement ce qui était mauvais dans l'organisation et la direction de l'AFDL, hormis la personne de Kabila. Le fait que l'actuelle rébellion militaire ait drainé la dissidence politique renforce la possibilité de la répétition de l'expérience. Nous avons un avantage quand même : c'est celui d'être venu après la première expérience. De ce fait, nous avons la possibilité de faire l'analyse et la critique de la première expérience. Il reste aussi que nous avons des règles précises de fonctionnement, une assemblée qui discute les orientations et une conscience de la nécessité de la collégialité comme garde-fou contre la possibilité qu'un dictateur émerge. Cela fait une différence de taille. J'ai la volonté politique de faire en sorte que la présente rébellion soit effectivement, je dirais, une rébellion politico-militaire démocratisante et pas seulement une pour remplacer ou renverser Kabila.

Q. On reproche souvent au RCD son manque d'autonomie. Que répondez-vous?
R. Il faut remonter un peu loin dans l'histoire. Une des difficultés que les directions politiques chez nous ont rencontrées, c'est certainement leur incapacité à maîtriser la dimension internationale de notre pays. Souvent, la position stratégique qu'occupe notre pays n'est pris en compte que par les puissances hégémoniques dans leurs calculs mais guère par les dirigeants internes. Cette dimension internationale permet d'organiser l'autonomie relative de notre pays vis-à-vis de la dynamique mondiale. On l'a vu dans les divers coups d'état. D'abord en 1960 contre Lumumba, ensuite en 1965 contre Kasavubu et dernièrement avec le renversement de Mobutu par Kabila. Au RCD, nous voulons corriger ces erreurs de perception. Mais il y a aussi l'héritage assez lourd à propos non pas seulement des impératifs de la politique de bon voisinage mais aussi de la politique de solidarité avec ceux qui reconnaissent au peuple congolais le droit de s'auto-déterminer. Les rapports de solidarité entre le Rwanda, l'Ouganda et notre pays sont basés sur deux faits : le fait d'abord que nous sommes liés par des circonstances. Sans stabilité politique au Congo, il n'y a ni paix ni sécurité au Rwanda tout comme en Ouganda. Les conséquences du génocide rwandais de 1994 ont encore aggravé ce lien surtout avec la présence des Interhamwe et des éléments des ex-FAR sur notre territoire. Voilà qui donne l'impression que ce lien traduit une dépendance. Ensuite, les alliés rwandais aussi bien qu'ougandais savent que le seul moyen de se garantir la paix et la sécurité chez eux est qu'il y ait un Congo politiquement stable. Mais cette stabilité n'est possible que si les dirigeants du Congo répondent aux exigences du peuple congolais lui-même. L'expérience de Kabila est édifiante à cet égard. Elle montre que si on contrôle trop les autorités congolaises en contradiction avec les exigences du peuple congolais, cela ne garantit ni la paix, ni la sécurité en Ouganda et au Rwanda ni même la stabilité politique au Congo. C'est sur cette base que nous apprécions nos rapports de solidarité dans l'institution de nos réunions tripartites regroupant le RCD, le Rwanda et l'Ouganda. Il suffira qu'on puisse réussir la transition crédible aux institutions démocratiques pour que l'autonomie souhaitée de par et d'autre devienne réalité.

Q. C'est donc ainsi que vous expliquez les relations qui unissent votre mouvement au Rwanda et à l'Ouganda ?
R. Il y a ces circonstances historiques dont j'ai parlé. Dès le départ, Mobutu a destabilisé la région, ce qui a fait, au moins pour ces deux pays, qu'ils portent un intérêt direct à l'évolution politique de notre pays. À cela, il faut ajouter que quand il s'est agi de résoudre nos problèmes, et cela a été particulièrement visible lors du renversement de Mobutu, les expériences rwandaise et ougandaise ont servi de réponse à ceux qui se présentaient comme des dirigeants de la guerre de libération. Il y a donc ce lien théorique. Mais il y a aussi ce rapprochement culturel et ethnique d'importantes populations vivant de part et d'autre de nos frontières. Tout cela explique le lien du RCD avec ces pays ou que ce lien prenne la forme que l'on connaît.

Q. Comment voyez-vous l'issue de la guerre?
R. Deux hypothèses se présentent. La première est que si Kabila continue de s'entêter et rejette catégoriquement les négociations directes avec nous pour un accord de cessez-le-feu et les négociations directes entre nous, son gouvernement, l'opposition démocratique et les autres forces de la société civile, il faudra relancer activement l'usage des moyens de la guerre pour arriver à Kinshasa militairement et le renverser. Du point du vue du personnel et du matériel, cela est possible. Ce qui manque c'est un peu plus de moyens financiers pour régler certaines questions de logistique. Mais nous sommes prêts et nous nous y préparons activement. Et même si on arrivait à Kinshasa et qu'on renversait Kabila par des moyens militaires, pour éviter de retomber dans le schéma de ce régime, il faudra toujours ouvrir des négociations de fond avec les autres formations politiques y compris les forces politiques qui auraient été mises en déroute. Parce que l'objectif est de réussir la réconciliation nationale avant d'élaborer un programme crédible de reconstruction nationale. La deuxième hypothèse est que si les négociations directes aboutissent et qu'on arrive à un accord de cessez-le-feu et que de part et d'autre, on accepte la cessation des hostilités, et peut-être la présence d'une force internationale d'interposition nous permettant de traiter les questions de fond dans une situation de sécurité relative lors d'une seconde phase de négociations, nous devrons alors tenir des négociations regroupant outre nous-mêmes, le gouvernement de Kinshasa, l'opposition armée, l'opposition démocratique, la société civile, tout cela avec le concours des observateurs mutuellement acceptés pour arriver d'abord à la formation d'un gouvernement d'union nationale, ensuite à la convocation d'un forum national en vue d'étudier et de mettre au point le cadre juridique de transition à la démocratie.

Q. Le RCD accepterait donc, dans l'hypothèse des négociations à venir, la présence de l'opposition démocratique et de la société civile?
R. Notre rébellion, à proprement parler, vise la réalisation de la démocratie et non une saisie révolutionnaire du pouvoir. Cela revient à dire qu'il nous faut rassembler toutes les forces pour qu'on puisse cette fois maîtriser la transition vers les institutions démocratiques et que l'on puisse permettre à notre peuple de se choisir plus ou moins librement ses dirigeants. Il est clair que pour les négociations en vue d'un cessez-le-feu, les belligérants principaux sont les seuls protagonistes des négociations. Ils seront certainement de loin ou de près assistés de leurs alliés respectifs. Mais pour les questions de fond qui doivent porter sur le modèle de société à établir après la guerre, il faut que les négociations se fassent entre le gouvernement, l'opposition armée, l'opposition démocratique et la société civile.

Q. Cela revient à dire que la rébellion du RCD est une opération de rectification de la Révolution de mai 1997?
R. En partie seulement. Le renversement de Mobutu n'était qu'une condition pour reprendre la trajectoire de développement abandonnée depuis la crise des années 60. La reprise du processus de démocratisation devait aussi aller de pair avec la réconciliation nationale et la fin de toutes les divisions héritées depuis 1960. Pour cela, la simple rectification de la Révolution de mai 1997 ne suffit pas. Il faut une véritable rupture avec le passé d'autant plus que l'AFDL n'avait même pas de vision politique d'un futur libéré de notre pays, une vision qui se serait enrichie des leçons majeures de notre histoire et de nos cultures.

Q. Quelles seraient les revendications que le RCD mettrait sur la table des négociations ?
R. En principe, nous prévoyons qu'avant d'arriver à Kinshasa, nous aurons déjà discuté et conclu avec les autres formations politiques un accord politique qui fixerait la part de chacun au gouvernement et au forum. D'où la nécessité pour le RCD de maîtriser le déroulement des événements. Il faut que le RCD soit en mesure d'occuper une position hégémonique de négociation. Sans cela, nous courons le risque de ne pas réaliser un accord politique tel qu'envisagé. La conséquence serait un repli dictatorial.

Q. Pensez-vous pouvoir attribuer un rôle quelconque à Laurent-Désiré Kabila dans un gouvernement qui s'installerait au lendemain des négociations?
R. Tout est négociable. Même son poste de président de la République. Ce qui fait problème, c'est son rôle négatif qu'il a joué dans le génocide.

Q. Vous avez rencontré fin décembre par deux fois longuement à Tripoli le colonel Muhammad Kadhafi au moment même où le président Kabila séjournait à Tripoli. On sait qu'à la demande du dirigeant libyen, Bizima Karaha, alors en charge des Relations extérieures a eu un entretien avec Abdoulaye Yerodia Ndombasi, le chef de cabinet de Kabila. La Libye qui appuie militairement le régime de Kinshasa joue-t-elle un autre rôle en R-dC?
R. Nous avons rencontré Kadhafi deux fois, au total pendant neuf heures. Une première fois pendant cinq heures, une deuxième fois pendant quatre heures. Il connaissait certaines de mes publications et m'avait mis sur la liste de ce qu'il appelait "les sages de l'Afrique" qu'il comptait réunir en vue de réfléchir sur la préparation d'un amendement de la Charte de l'OUA qu'il comptait proposer. Notre entretien l'aurait fait découvrir des limites de la position qu'il avait prise en soutenant Kabila. Il s'est improvisé intermédiaire pour essayer de provoquer une rencontre entre nous et les gens de Kabila. Il a convoqué Kabila qui est venu. Les entretiens entre Ndombasi et Bizima ne pouvaient pas aller loin: Ndombasi n'avait pas mandat de négocier mais seulement d'écouter. Au lieu de continuer les rencontres jusqu'à celle entre moi et Kabila, celui-ci les a écourtées et a quitté Tripoli précipitamment. Kadhafi semble vouloir continuer de jouer le rôle d'intermédiaire qu'il s'est donné.

Les néo-mobutistes et les néo-kabilistes ont fait alliance
en se partageant les postes exécutifs sans mobiliser la masse

Q. Six mois après le début de la guerre, on sent de plus en plus des divergences inattendues sur la nécessité de poursuivre la guerre à l'ouest?
R. Il est vrai qu'on n'a jamais vraiment approfondi l'analyse de la nature de notre guerre et on n'a donc pas atteint un point de vue commun sur cette question. Mais, c'est vrai, souvent, les divergences sont d'ordre d'appréciation stratégique et non nécessairement une appréciation d'ordre politique. L'absence de commandement intégré n'a pas toujours facilité les choses. Le deuxième problème est une sorte de déséquilibre observée au plan de la direction militaire. Il y a aussi un autre niveau de problème : celui de moyens appropriés alloués à chaque front. Tout cela mis ensemble a pour conséquence ce débat sur la nécessité d'aller ou non vite pour prendre le pouvoir à Kinshasa. Il y a en effet des thèses qui veulent temporiser et pensent que les conditions ne sont pas réunies pour une avancée vers l'ouest. Du point de vue politique, puisque l'objectif final c'est la victoire politique, plus on attend avant d'arriver à Kinshasa et on se consolide politiquement, plus on a plus de chance de gagner la victoire politique.

Q. Six mois après le début de la guerre, comment, Monsieur le Président, expliquer les problèmes politiques et de sécurité qui continuent de se poser dans les territoires libérés?
R. Même avant notre projet de libération, il y avait des problèmes qui n'étaient pas toujours maîtrisés. Telle la question des changements négatifs provoqués par la présence des Interhamwe et des ex-FAR sur notre territoire. Le problème est que la communauté internationale n'a pas résolu le problème qu'elle était en devoir de résoudre. ll aurait fallu séparer les vrais réfugiés des autres. Il aurait fallu désarmer ceux qui étaient armés. Il aurait fallu mettre les réfugiés loin des frontières comme cela est exigé par les règles du HCR. En les laissant comme ils l'ont fait, ils nous ont placé face à un grand problème de sécurité et de paix dans cette partie du pays, et ce problème ne pourra être résolu que si nous trouvons une solution, c'est-à-dire un espace, pour ces gens. Il y a ensuite le mouvement Maï-Maï qui est un mouvement d'auto-résistance. Ce mouvement prend ses origines dans l'existence des violences qui remontent à pratiquement 1993 et les dégâts causés par ces violences perpétuelles. Il s'agit véritablement d'un mouvement dont le noyau est constitué sur le modèle de guerre paysanne. Ce mouvement se perpétue aussi longtemps que les conditions de vie continuent de se détériorer. Cette guerre paysanne est facilitée par la sous-administration de longue date et l'effondrement de l'État dans les dernières années du régime Mobutu. Le troisième niveau du problème est l'utilisation des Maï-Maï dans les conditions de guerre avec les infiltrations et leur recrutement par les forces kabilistes pour déstabiliser les territoires libérés. Il faut avouer qu'il y a aussi l'indiscipline dans les rangs de notre armée. Au niveau social, le chômage des jeunes, le non-paiement depuis des années des salaires des fonctionnaires et des enseignants remontant à plusieurs années, la misère relative de la population, cela fait que les Maï-Maï trouvent parfois quelque soutien dans la population. Aussi longtemps que le RCD n'aura pas résolu ces problèmes ou n'aura pas montré qu'il commence à leur trouver des solutions, l'adhésion à son idéal restera problématique.

Q. C'est ainsi que vous expliquez l'impopularité supposée du RCD au sein de la population?
R. L'impopularité relative est temporaire. D'ailleurs, la popularité au sein de la population est en train de croître, à en juger par le nombre des adhésions au RCD et les différentes catégories sociales qui me contactent. Finalement, l'essentiel est que le RCD parvienne à faire comprendre à la population sa vision politique et que ses cadres agissent conformément à cette vision. Cela prendra un peu de temps.

Q. On reproche parfois aux dirigeants du RCD de n'être que des faire-valoir et d'ignorer par exemple tout des opérations militaires, de leurs objectifs et de leurs enjeux?
R. Le problème était l'articulation entre notre branche politique et notre branche militaire. Aussi longtemps qu'elle n'était pas réalisée, il restait difficile pour les politiques de se rendre compte quotidiennement de la marche des opérations militaires. L'armée ne s'intéressait aux dirigeants politiques seulement que quand il s'agissait de résoudre les questions de logistique. Après la restructuration du mois de janvier qui a fait entrer au sein du Conseil politique un deuxième vice-président qui est aussi commandant des opérations, le contrôle tout comme l'implication dans les décisions ayant trait aux activités militaires par la direction politique du RCD seront assurés. Vous savez en effet que le Conseil politique est l'organe qui oriente la politique générale du Mouvement.

Q. Quel est, selon vous, le type de relations que notre pays doit avoir avec ses voisins au lendemain de la fin de la guerre?
R. Il faudra les déterminer non pas en fonction uniquement des rapports particuliers que nous avons aujourd'hui avec eux mais aussi sur la base de la politique générale de bon voisinage que nous devons tisser avec tous les autres pays limitrophes. Certainement, nous aurons beaucoup plus de questions en commun avec le Rwanda et l'Ouganda compte tenu des circonstances historiques mais il serait à notre avis erroné de définir les rapports de bon voisinage avec les autres voisins sur la base de ces questions communes. Il sera nécessaire d'éclaircir les effets, les implications particulières de ces pays sur nos rapports de solidarité en général.

Q. Comment se sont déroulés les travaux de la première assemblée du RCD?
R. Les travaux de cette assemblée ont été souvent interrompus plusieurs fois à la suite des crises multiples et cela n'a pas permis un déroulement toujours logique de nos assises. Conséquence : les conclusions de l'évaluation des performances des départements et des organes n'ont pas toujours été gardées à l'esprit quand il s'est agi à la dernière étape de rechercher des solutions et des corrections à apporter aux failles des performances constatées en proposant la restructuration et l'élargissement. La conséquence a été aussi que la mise en place dans les nouvelles structures n'a pas retenu les sanctions possibles servant de correction aux insuffisances des performances précédentes. Mais, au fur et à mesure que l'on avançait dans les travaux, l'esprit de travail en groupe s'approfondissait chaque jour un peu plus et on est ainsi arrivé plus ou moins à savoir que pensait chacun de nous, même dans nos divergences. Cet aspect est assez positif parce qu'il nous a permis de commencer à nous tolérer les uns les autres, à nous écouter et même à respecter la différence des points de vue. En gros, les résultats en ce qui concerne les textes de base produits et en ce qui concerne la réorganisation des structures et même les critères de l'élargissement de l'assemblée des membres, sont positifs quoique certes il faille déplorer des insuffisances.

Q. Il y a eu de fortes tendances qui se sont manifestées...
R. C'est exact. Ces tendances se sont affirmées au fur et à mesure que l'on avançait dans les travaux. On a pu relever deux tendances principales. La première est celle qui conçoit la politique simplement comme l'État et qui presque refuse la séparation entre le mouvement et l'État et pense que les administrations peuvent assurer la mobilisation de la population. Cette tendance malheureusement met l'accent plus sur le partage des postes exécutifs que sur le travail de mobilisation pour gagner la guerre avant la mise en place des structures gouvernementales. Dans cette tendance se retrouvent ceux que l'on peut appeler les néo-kabilistes et les néo-mobutistes. La deuxième tendance pensait que dans l'étape actuelle, la question majeure est d'organiser la population, de maîtriser la guerre, d'approfondir la conscience politique de la population comme moyen de la préparer pour impulser les tendances démocratiques sur l'État. Et cette tendance exigeait donc la séparation entre le mouvement et les structures étatiques et administratives, seul moyen d'assurer un droit de regard sur les structures étatiques à partir de la pression de la population mobilisée indépendamment des structures étatiques. Cette tendance pense que même pendant la guerre qui se veut une guerre pour la paix durable et pour la démocratisation et donc pour la transformation de la machine d'État, les conditions de la conscience démocratique doivent être mises en place pour qu'enfin, à l'issue de la guerre, les pressions de la victoire ne puissent se traduire en tendances dictatoriales et en rejet d'autres forces politiques autres que celles du RCD. Le manque de convergence de ces deux positions s'est manifesté par l'échec de résoudre cette question qui a été reportée à une session extraordinaire prochaine de l'assemblée des membres. Le caractère de ce qu'est le RCD reste aussi ambigu. Est-ce un mouvement populaire ? Est-ce un mouvement révolutionnaire ou est-ce un pré-parti dans le contexte du multipartisme à venir? Il y a des membres qui veulent que le RCD se comporte en mouvement populaire, il y a des membres qui estiment qu'il doit être un mouvement révolutionnaire, et il y a d'autres qui estiment qu'il doit se comporter en pré-parti. Cela rejoint l'ambiguité que l'on entrevoit du caractère de notre guerre. Est-ce un coup d'état prolongé? Est-ce une guerre révolutionnaire? Est-ce une guerre civile nationaliste? Ou est-ce une guerre populaire?

Q. C'est une question de fond?
R. C'est une question de fond. Cela explique qu'à ce jour, nous ne soyions pas parvenus à mettre en place un vrai programme politique minimum et que nous n'ayions pas une vraie vision commune, un projet de société à réaliser. Ici aussi, les travaux se sont terminés sans que nous n'ayions élaboré un programme politique, bien que quelques projets aient été présentés et dont aucun n'a mis d'accord tout le monde.

Q. Cela ne paraît rien préjuger de bon...
R. Cela montre seulement que l'importance du défi à relever. Avec la détermination de vaincre, cette fois-ci, ce défi sera probablement relevé. Nous en avons l'obligation. Il nous faut conjurer toutes les séquelles dictatoriales qui renforcent la conscience de soumission dans la population et empêchent la croissance de la culture démocratique.

Q. Le président que vous êtes, à quelle tendance s'identifie-t-il dans le cadre de cette lutte idéologique fratricide?
R. Je suis pour la séparation entre le mouvement et les structures étatiques, seul moyen de laisser aux structures étatiques la liberté de fonctionner dans leur intégrité pour servir toute la population même des hommes et des femmes qui ne sont pas membres du RCD et en même temps pour permettre au mouvement d'organiser et de mobiliser la population sans porter atteinte à l'efficacité des structures administratives. Et c'est, à mon avis, peut-être, la seule façon d'éviter que le mouvement ne fonctionne comme un parti politique déjà au pouvoir. Ce qui serait déjà une tendance clairement kabiliste.

Q. Il est clair que vous n'êtes pas tout à fait satisfait des conclusions des Assises que vous avez présidées?
R. Je ne suis pas tout à fait satisfait mais il y a quand même aujourd'hui une avancée par rapport à la situation antérieure. Les événements vont peut-être permettre à ce que ces questions ambiguës soient de mieux en mieux maîtrisées et qu'elles soient enfin tranchées. À la prochaine réunion extraordinaire de l'assemblée, je souhaite vivement que la thèse de la séparation triomphe.

Q. Lors de ces travaux, la démocratie à la base a-t-elle donc été la règle alors qu'une synthèse au plus haut niveau entre dirigeants aurait pu éviter ces affrontements en public?
R. Tant que l'atmosphère entourant les travaux était encore imprégnée de suspicion, de crise, le compromis résultant des concertations sincères entre dirigeants était impossible. C'est après le dégagement de l'atmosphère vers la fin qu'il a été possible d'arriver à un compromis pour renvoyer à la session extraordinaire de l'Assemblée la poursuive des débats de fond. C'est pourquoi, je compte beaucoup sur le fonctionnement du Conseil politique qui regroupe quand même les dirigeants des principaux organes du mouvement. Au sein du Conseil politique, il est possible de lever les options fondamentales sur le programme comme sur les orientations générales du Mouvement. Au départ, il a fallu beaucoup de capacité d'écoute de la part de la direction des travaux, beaucoup de tolérance pour faire que toutes les tendances, dans toutes leurs nuances puissent se manifester et s'exprimer. Désormais, on sait à peu près quelles tendances représente quelles positions. Cela va faciliter à l'avenir la recherche du compromis.

Q. L'Assemblée a fait du RCD une plate-forme politique, comment commentez-vous cette décision ?
R. Là aussi, la question n'a pas été complètement vidée. Pour certains, l'idée de plate-forme signifiait un front mais malheureusement un front où on ne reconnaissait pas spécifiquement les formations politiques même si on a accepté comme membres des personnalités politiques appartenant à des formations politiques sans qu'elles ne les représentent formellement. Pour d'autres, plate-forme voulait simplement dire rassemblement sur la base d'un programme minimal dont le contenu reste encore à établir. D'autres voulaient qu'on enlève carrément le mot plate-forme et ont avancé l'idée d'un mouvement en voie de se transformer en parti. Après plusieurs aller et venues, le mot plate-forme a finalement été retenu pour renforcer l'idée de rassemblement et de l'ouverture même aux autres formations politiques et aux organisations de la société civile. Cela nous permet de prévoir l'avenir de ce que le mouvement peut devenir. ll s'agit d'une forme de projection.

Q. Quelles sont les grandes innovations apportées par cette assemblée?
R. Il y en a quatre au total. Première innovation : c'est le fait qu'on ait adopté des textes de base qui permettront de faire la police. Il s'agit du Protocole d'accord amendé, du Règlement intérieur, de l'Acte constitutionnel provisoire et du Code de bonne conduite. Deuxième innovation : c'est la restructuration réalisée dans l'esprit de la collégialité inscrite dans le cadre de l'unité de commandement. Dans ce processus, nous avons entrepris l'articulation entre la branche politique et la branche militaire transformant le RCD en une structure politico-militaire. Il faut aussi ajouter l'articulation des organes dirigeants du mouvement à savoir le Conseil politique chargé de l'orientation de la politique et de la direction du mouvement, l'Assemblée des membres qui est l'organe suprême chargé du contrôle de l'exécutif jouant le rôle du parlement et, enfin, le Comité exécutif chargé de l'application de l'exécution des décisions jouant le rôle de gouvernement. La troisième innovation est l'élargissement de l'Assemblée des membres qui a permis de mettre surtout l'accent sur la représentativité circonstantielle de toutes les provinces du pays, c'est-à-dire les provinces déjà libérées disposent de dix membres chacune, celles partiellement libérées de sept chacune, et celles non encore libérées de cinq. C'est une première phase de l'élargissement et nous espérons que les prochaines phases retiendront d'autres règles de représentativité comme les catégories sociales, les formations politiques ou les partis existants crédibles, les minorités, etc.

Q. Où en est-on dans le conflit né au sortir de ces assises du RCD avec le refus du vice-président de l'Assemblée des membres d'accepter son poste?
R. Le RCD est un mouvement qui se veut démocratique. On y adhère librement et on peut également le quitter librement. Notre vice-président de l'Assemblée est encore avec nous jusqu'à nouvel ordre. Les critiques qu'il a formulées par la voie des ondes sont bien partagées par certains membres et nous nous attelons à les traiter à la prochaine phase de l'élargissement de l'Assemblée. Pour ce qui est du refus de poste, c'est une matière interne au RCD. On saura la régler sans difficultés. De toutes les façons, le problème ne se serait pas posé si l'intéressé n'était pas absent à la plupart de séances de l'Assemblée. Dans un mouvement de libération, un cadre accomplit les tâches que le mouvement estime devoir lui assigner. On ne menace pas de quitter le mouvement parce qu'on aurait pas pas obtenu le poste le plus élevé qu'on aurait convoité.

Tant que nous laisserons des tendances suicidaires se
déployer, le risque est grand de ne point parvenir à la victoire

Q. Le problème basique n'est-il pas une contestation de légitimité, chacun des ténors estimant qu'il présente ou représente mieux que les autres?
R. Je ne dirai pas que c'est cela le problème de base. Après tout, la question de légitimité concerne le rapport avec la population. Sans qu'il y ait eu des élections, un militant du mouvement ne peut prétendre être plus légitime que d'autres. À la rigueur, il s'agit plus de profils d'individus, certains n'ont pas le sens d'humilité et se donnent des ambitions sans mesure. Le passé des gens est parfois utilisé dans la concurrence pour le pouvoir. On oublie de mettre l'accent sur les pratiques des politiques courantes des gens par rapport aux règles qui régissent le mouvement ainsi que ses objectifs quand on fait un jugement sur les concurrents. On sait que le factionnalisme et la concurrence déloyale - tous les moyens sont bons pour arriver au pouvoir - dans la compétition pour le pouvoir ont marqué notre histoire politique. Cette culture politique reste malheureusement en force jusqu'ici.

Q. Vous êtes assez critique du fonctionnement actuel du RCD. Quels sont les risques que court à terme le mouvement rebelle?
R. Très franchement, tant que nous laissons des tendances suicidaires se déployer, le risque d'échec est grand, c'est-à-dire de ne pas parvenir à la victoire politique. Et ces tendances suicidaires sont le fait de personnes guère attentives aux vraies forces à notre disposition susceptibles de permettre de gagner. Mais il y a aussi notre incapacité de faire des compromis tactiques. La situation idéale aurait été que certains d'entre nous puissent accepter par exemple volontairement de se mettre un peu dans l'ombre si le profil n'est pas immédiatement vendable. Nous espérons cependant qu'avec le temps, notre intelligence va devenir un peu plus alerte et que nous allons transcender nos préoccupations souvent guidées par des intérêts immédiats en faveur des considérations de long terme.

Q. Comment voyez-vous l'existence de différents clans qui s'affrontent au sein du mouvement?
R. Tout simplement parce qu'on ne se focalise pas sur les objectifs principaux et sur les intérêts à long terme qui seuls sont susceptibles de conduire le Mouvement à la victoire. Les considérations d'auto-positionnement semblent l'emporter sur les considérations de collaboration réelle entre les différentes familles. Il faut dire aussi qu'il y a des problèmes de personnalités. On a l'impression que le profil des individus ne semble pas être complémentaire. Parfois ce sont des personnalités qui sont conflictuelles sans que cela ne traduise réellement des oppositions de fond. Et puis aussi l'insuffisance de la part de plusieurs membres de la connaissance de l'histoire politique de notre pays. Par exemple, le fait que les tendances au factionnalisme, la concurrence non loyale dans la recherche du pouvoir, bref le "tous les moyens sont bons pour arriver au pouvoir", etc., ont souvent caractérisé notre histoire politique et, s'il veut triompher véritablement, notre mouvement doit vaincre cette tendance historique. Les confrontations de ces camps seraient réduites si on prenait réellement position en faveur de la correction de ces tendances et nous focaliser sur les objectifs de long terme à savoir la transformation de notre société en faveur d'une stabilité politique durable.

Q. Comment expliquez-vous le phénomène Jean-Pierre Bemba? S'agit-il d'un risque majeur?
R. Le phénomène Jean-Pierre Bemba s'explique par deux faits. D'une part, la faiblesse relative du RCD et de l'autre la tendance de certains des représentants de nos alliés sur le terrain de préférer certains fils du pays qu'ils jugent plus performants à d'autres et eu égard aux tâches qu'ils sont appelés à remplir. Aussi longtemps que nos alliés ougandais sur le terrain continuent de soutenir le RCD, tout en utilisant Bemba comme leur agent de renseignements et de mobilisation, celui-ci ne sera pas un risque majeur. Il sera un rappel à l'ordre constamment adressé au RCD. La présence politique réelle du RCD sur le terrain, dans la province de l'Équateur, réduira si pas éliminera ce risque. Il y a dans ce que Bemba présente comme programme de son mouvement, des éléments qui sont contraires à la promotion de l'unité et la réconciliation nationale. Ils ne favorisent pas sa légitimité. Évidemment, le peuple jugera lui-même.

Q. On vous a souvent dit minoritaire au sein du RCD, que répondez-vous?
R. Doctrinalement, je pense que c'est exact. Souvent c'est ce qui complique la compréhension de mes positions. J'ai l'impression que beaucoup n'ont pas encore réfléchi sur les événements importants de l'histoire politique contemporaine, tout comme sur les raisons politiques des échecs passés dans la voie de la recherche de la démocratie dans notre pays. Il y a la tendance à vouloir copier les modèles sans en avoir apprécié le fonctionnement de là où ils ont été appliqués. Ainsi, il y'a des membres qui raisonnent socialisme sans avoir réfléchi sur les leçons à tirer sur l'effondrement des États socialistes. Il y'a des membres qui raisonnent capitalisme sans mesurer les effets de la mondialisation néo-libéraliste. Il y a en encore des membres qui se cantonnent dans des raisonnements purement ethniques. On ne s'entend manifestement que sur le seul fait qu'il faut chasser Kabila du pouvoir.

Q. Cela n'est pas beaucoup?
R. Cela n'est pas beaucoup... Même la démocratie, pour son enracinement, mérite qu'on lui donne une forme congolaise. Quand je dis forme congolaise, ce n'est pas surtout une forme ethnique. Mais on s'aperçoit aujourd'hui que c'était cela aussi la difficulté de la Conférence nationale souveraine.

Q. C'est donc ainsi que vous expliquez-vous votre coup de colère au soir du 31 décembre?
R. Ce n'était pas un coup de colère. C'était une réelle exaspération. Dans la situation où je me trouvais d'être presque éjecté du mouvement, il a fallu de façon non voilée porter l'affaire au devant de la scène en prenant à témoin un public plus large plutôt que de laisser vingt-huit membres qui composaient l'assemblée débattre d'une question aussi majeure. En définitive, je pense que mes remarques ont déclenché un processus de résolution de la crise qui nous a permis d'éviter la catastrophe. Je pense que dans l'immédiat, mon éviction du mouvement aurait fait perdre toute crédibilité surtout régionale et même locale au mouvement.

Q. Quels sont vos modèles dans l'Afrique contemporaine et quelles expériences politiques paraissent le plus vous fasciner?
R. Je n'aime pas beaucoup parler de modèle. Soit. Il y a des expériences qui engagent les politiques. II y a par exemple la victoire politique de l'ANC et la fin de l'apartheid, qui restent un champ d'enseignements considérables concernant l'élite populaire démocratique. Ce n'est pas étonnant que le dirigeant qui sort de cette expérience soit un monument moral d'une grande stature mondiale. J'ai cité Nelson Mandela. Je parle de notre région bien sûr. Le cas de la Tanzanie, malgré les limites considérables, reste presque un cas isolé de stabilité politique et là aussi, Mwalimu Nyerere représente quand même un stratège important de la vie politique africaine. Le courant autour des conférences nationales souveraines, a été aussi une expérience enrichissante bien qu'il n'ait pas eu de durée et donné des enseignements encore valables pour nos inspirations.

Propos recueillis par
Kin-kiey Mulumban