|
Avant sa guerre,
j'ai rencontré Kabila que deux fois : il ne m'a laissé
aucune impression, sauf celle d'être un chef féodal
Ernest Wamba Dia Wamba. Je suis certainement beaucoup
mieux connu dans les milieux universitaires occidentaux. J'ai
vécu treize ans aux États-Unis d'Amérique
où j'ai enseigné dans les grandes universités
américaines, à Harvard, à Brandeis University
et à Boston College, qui est une université jésuite.
J'ai été membre et président du Comité
exécutif du Conseil pour le développement de la
recherche en sciences sociales en Afrique (CODÉRESA).
À ce titre, j'ai été en contact avec plusieurs
centres de recherche occidentaux. Donc, je suis avant tout un
universitaire. Je peux peut-être aussi rappeler le fait
que j'ai eu des contacts très suivis avec des intellectuels
de plusieurs pays occidentaux notamment Jean-Paul Sartre ou avec
des académiciens britanniques, avec le centre suédois
Dag Hammarjöld. Je connais personnellement la plupart d'africanistes.
Récemment, la Fondation Prince Klaus de Hollande m'a délivré
le prix de Philosophie africaine, édition 97 dans le cadre
de son Prix de recherche en Philosophie africaine, Sciences sociales
et Arts. Tout au début de la crise congolaise, j'ai fait
partie d'un Groupe de scientifiques chargé d'assister
le Secrétaire général des Nations unies
sur le Congo et j'ai quitté ce groupe après que
j'eus rejoint la rébellion. On compte parmi les membres
de ce groupe le sociologue américain Herbert Weiss et
notre compatriote et le professeur Georges Nzongola. J'ai aussi
passé en 1996 trois mois de recherche sur les pays de
la région des Grands lacs africains au Centre de recherches
pour le développement à Copenhague au Danemark.
Il est vrai que dans les milieux politiques occidentaux ou ceux
de notre pays, j'effectue encore mes touts premiers pas.
Q. On connaît également peu de choses
sur votre vie familiale...
R. Je suis marié depuis 1966. Mon épouse
est une Noire américaine, Elaine Wamba née Brown.
Elle est professeur de langues de classes secondaires. Actuellement,
elle enseigne à l'École internationale de Dar es
Salaam. J'ai eu cinq enfants, dont trois, tous des garçons,
sont en vie. Ils vivent aux États-Unis. Le plus âgé,
Philippe, a terminé sa maîtrise en journalisme à
l'École de journalisme de l'Université de Columbia
après une licence en Histoire et Littérature mondiale
à Harvard. Le deuxième, Kolo, prépare un
doctorat en Physique appliquée à l'Université
de Stanford. Le troisième, James Paul, est artiste et
prépare une licence en Art à l'Université
de Floride.
Q. Vous vivez seul avec votre épouse?
R. J'ai une nièce, fille de ma soeur, qui vit avec
nous à Dar es Salaam. Elle a à peine treize ans.
Q. Vous êtes né au Congo ?
R. Je suis né au Bas-Congo, à Sundi Lutete,
en territoire de Luozi, de l'autre côté du fleuve,
à la frontière de la République du Congo-Brazzaville.
Je viens d'une famille essentiellement paysanne et chrétienne.
Mon père fut un pasteur. Je suis le quatrième enfant
de cette famille de neuf enfants, dont six filles et trois garçons.
Je suis le deuxième des garçons et le quatrième
de la famille. À part une soeur que nous avons perdue,
tous les autres enfants sont en vie. Ils vivent aux États-Unis,
au Congo-Brazzaville et en R-dC.
Q. C'est à Sundi Lutete que vous avez fait vos
classes de primaire et peut-être de secondaire?
R. À Sundi Lutete pour le primaire, ensuite à
Kimpese pour le secondaire et toujours dans les écoles
des missions protestantes. Plus tard, je suis allé aux
États-Unis où j'ai fait mes études universitaires,
après un court laps de temps passé à Lovanium.
J'étais plus attiré par les Mathématiques
et les Sciences naturelles, bien que j'aie été
fort dans toutes les branches. J'ai fini par étudier les
Sciences sociales à la suite d'une rencontre avec quelqu'un
qui me recommanda vivement de prendre cette option.
Q. Vous avez un moment travaillé avec Mme Sophie
Lihau N'Kanza?
R. C'est exact. Ce fut après mon premier diplôme
d'études universitaires. Je revenais des États-Unis
et j'ai été nommé conseiller puis directeur
de cabinet alors que Mme N'Kanza était ministre des Affaires
sociales, du Travail et de l'Habitat. C'est de 1968 à
1970.
"Je réfléchis
sur la palabre comme forme de gouvernance et préfiguration
de démocratie autre que le multipartisme"
Q. Quand avez-vous quitté l'ex-Zaïre pour
vous installer à l'étranger?
R. J'ai quitté le Zaïre en 1964 pour des raisons
d'études. J'ai bénéficié d'une bourse
dans le cadre de l'African-American Institute. Je suis revenu
au pays en 1968 et je suis reparti en 1971, pour parachever mes
études universitaires.
Q. Vous aviez le statut de réfugié politique?
R. Non, je n'étais pas réfugié politique.
J'étais aux études. J'étais - c'est vrai
- de moins en moins intéressé par la politique
comme elle se pratiquait dans mon pays. C'est pourquoi je suis
parti. J'étais pourtant sur le point d'être nommé
secrétaire général du ministère ou
conseiller à la présidence de la République
en charge des affaires sociales mais j'ai décliné
l'offre préférant aller poursuivre mes études.
À mon retour au pays, en 1981-82, j'ai été
arrêté et emprisonné pendant 34 jours dans
la prison souterraine de l'OUA-2. À ma sortie, j'ai écopé
onze mois d'interdiction de quitter la ville de Kinshasa. Je
n'ai été libéré que sur intervention
personnelle du président Nyerere et d'autres personnalités
étrangères. J'habitais depuis 1980 en Tanzanie
où j'enseignais l'Histoire à l'Université
de Dar es Salaam. Je ne suis revenu au pays qu'en 1992 pour participer
aux travaux de la Conférence Nationale Souveraine au titre
de membre du groupe des invités de la conférence
pour le monde scientifique. Depuis cette date, je revenais au
Congo chaque année. Donc, voyez-vous, je n'étais
pas coupé du pays.
Q. Que vous a-t-on reproché pour vous incarcérer?
R. Je revenais des États-Unis via le Congo-Brazzaville
et j'effectuais des recherches sur les mouvements d'opposition
au Congo pour la période allant de 1963 à 1978.
Mes notes de recherche répondaient aux questions sensibles
portant sur la nature des mouvements d'opposition, la stratégie
et la tactique de ces mouvements, la raison de l'échec
de ces mouvements, la forme de direction de ces mouvements, etc.
Tout cela a fait croire aux services de sécurité
que je me préparais à former un parti politique.
Il ne faut pas oublier que nous étions sous le régime
de parti-État. J'avais aussi sur moi des essais que j'avais
écrits mais que je n'avais pas encore publiés.
L'un de ces essais s'intitulait "l'authenticité du
néo-colonialisme : idéologie et luttes des classes
au Congo." Ils ont également trouvé sur moi
un agenda qui indiquait que j'avais rencontré Laurent-Désiré
Kabila. Tout cela était assez pour me condamner pour "atteinte
à la sécurité internationale de l'État."
J'étais détenu à l'OUA-2. N'eussent été
mes contacts à l'extérieur et plus particulièrement
le fait que l'une des personnes qui étaient venu m'accueillir
à mon arrivée au "beach" Ngobila a eu
à l'esprit de contacter la Belgique et avant même
que le rapport de la sécurité militaire ne parvienne
au Chef de l'État, un article était sorti dans
un journal flamand, n'eût été cela, j'aurais
probablement été liquidé. Mon arrestation
a fait beaucoup de bruits à l'étranger. Un de mes
professeurs américains a contacté le président
Reagan pour lui demander d'intervenir personnellement. Les milieux
académiques européens, américains et ceux
de Dar es Salaam ont fait tout ce qui était nécessaire
pour réclamer ma libération.
Q. Vous avez donc eu des contacts avec Kabila. Que
vous a-t-il laissé comme impression?
R. À ce jour, je n'ai rencontré Kabila en
tout et pour tout que quatre fois, dont deux avant mon arrestation.
Toutes ces deux rencontres ont eu lieu à sa demande. Ce
fut en 1980-81. Je n'ai pas été impressionné
par cet homme. J'ai même écrit un article dans mon
journal personnel à ce sujet expliquant qu'il ne m'avait
laissé aucune impression, à part celle d'être
un chef féodal. C'est sans doute ce qui a atténué
l'accusation de ma collaboration avec lui. La troisième
fois où je l'ai rencontré, ce fut en mars 97. J'ai
eu un tête-à-tête de plus ou moins quatre
heures à Dar es Salaam, peu avant que Kisangani ne tombe
dans les mains de ses partisans. Là aussi, on ne s'était
pas tout à fait compris. Il m'a demandé de le rejoindre
à Goma mais je n'étais pas convaincu du fondement
de sa cause. Parce qu'il ne pouvait pas expliquer la disparition
de Kisase. Il m'a accusé d'avoir eu peur d'aller à
la guerre ! La dernière rencontre s'est déroulée
à Kinshasa à l'hôtel Memling. Kabila venait
voir le président Nyerere. Cela s'est passé en
août 97. Je m'y trouvais et je l'ai salué, sans
plus. C'est moi d'ailleurs qui avais organisé cette visite
du Mwalimu à Kinshasa.
Q. Vous avez cependant adhéré - de manière
éphémère - à l'ex-AFDL?
R. Pas vraiment. Je m'étais rendu à Kinshasa
à l'appel de Kabila mais je ne l'ai jamais rencontré
tout au long de ce séjour. Dans l'intervalle, j'ai fréquenté
le secrétaire général de l'AFDL Bugera à
qui il semble avoir demandé de garder le contact avec
moi. C'était assez bénéfique pour moi car
cela a facilité l'organisation de la visite de Mwalimu
Nyerere. Mais j'ai eu aussi des contacts plus ou moins suivis
avec Jacques Dépelchin, Kalala Shambuyi, N'Kanza N'Dolomingu,
qui travaillaient avec le secrétaire général.
Après deux mois de vaine attente, je suis retourné
à Dar es Salaam avec le président Nyerere pour
poursuivre ma profession de professeur.
Q. Pourquoi, à votre avis, Kabila ne vous a
pas reçu ni offert un poste?
R. Cela ne fait l'ombre d'aucun doute qu'il ne voulait
pas travailler avec des hommes comme moi. Je lui ai même
fait parvenir un projet de création à la présidence
de la République d'un centre de recherche sur le développement
qui rassemblerait des intellectuels expérimentés
congolais et étrangers et qui fonctionnerait de façon
autonome. Je pense qu'un tel centre aurait montré son
engagement à oeuvrer pour un réel devenir de notre
pays en le sortant du sous-développement. Je n'ai reçu
aucune suite.
Q. Vous avez dit que vous effectuez vos premiers pas
en politique. Quelles sont, Monsieur le Président, vos
premières impressions de la vie politique et de l'homme
politique?
R. Quand je parle de mes premiers pas, je parle surtout
de mes premiers pas publics en politique nationale. En réalité,
j'ai milité dans un bon nombre de mouvements politiques
à l'étranger, plus précisément dans
des groupes de soutien aux mouvements de libération africains
en Angola, au Zimbabwe, en Afrique du sud. Aux États-Unis,
j'ai dirigé le mouvement des travailleurs et étudiants
africains des États-Unis. Ce qui pose problème
dans la politique nationale, c'est l'héritage des cultures
politiques - pré-coloniale royaliste ou autre, coloniale
et post-coloniale surtout mobutiste - non démocratiques
avec un accent très fort sur le culte de la personnalité,
"l'homme fort." C'est cela qui favorise les idéologies
sorcellières. Les principes deviennent très arbitraires
- "might is right." Avec la prédominance des
tendances de corruption et de trafic d'influence, la vie politique
et l'homme politique restent très affectés. Il
faut beaucoup de détermination pour aller à contre-courant
et promouvoir l'assainissement des moeurs politiques. Finalement,
c'est cela le vrai défi de la croissance de la conscience
démocratique au Congo.
Q. Que pensez-vous des travaux de la Conférence
Nationale Souveraine auxquels vous avez donc pris part?
R. L'expérience de la CNS et de tout ce qui s'est
déroulé autour de ces assises doit être vécu
comme une révolution de l'éveil politique national
pour la démocratie. Fort malheureusement, ce forum a été
noyauté et dirigé à sa fin par des forces
pro-étatiques et antidémocratiques après
qu'elles eurent défait l'aile progressiste de la société
civile. Cela dit, certains de ses travaux ont eu un réel
impact sur la population et restent certainement un acquis important
pour toute expérience de démocratie à venir.
Q. Au plan idéologique, à quel courant
vous sentez-vous le plus proche?
R. Je me sens très proche du courant qui repense
la politique après l'effondrement des régimes socialistes
et la crise des États-providence. Il s'agit du courant
qui privilégie l'expansion du champ de la politique au-delà
de la question de l'État. Je suis attiré par le
courant de la politique émancipative. Je réfléchis
aussi beaucoup sur la palabre comme forme de gouvernance et préfiguration
de démocratie autre que le multipartisme.
Q. Êtes-vous pour moins ou pour plus d'État?
R. Dans les conditions de néo-libéralisme,
de la domination de la mondialisation qui met en crise l'État-nation
et surtout dans un pays comme le nôtre où l'État
s'est effondré, il semble que le renforcement de l'État
soit un préalable pour qu'une société ait
un contrôle relatif de son insertion dans le monde contemporain.
Q. Ceux qui vous disent communiste - de façon
peut-être caricaturale - ou proche de Nyerere ne seraient
donc pas loin de la réalité?
R. Mais Nyerere n'est pas communiste et son orientation
politique que j'épouse dans nombre de contours peut se
définir comme un socialisme mais certainement pas de type
marxiste. Il fut un temps où j'ai appartenu au mouvement
marxiste mais j'ai dressé moi-même la critique du
marxisme surtout après l'effondrement des États
socialistes. Il faut dire que la misère de notre peuple
exige - c'est vrai - une certaine dose d'intervention de l'État
pour contrôler un peu le libéralisme économique
surtout sauvage, très courant dans notre pays.
Q. Monsieur le Président, comment êtes-vous
arrivé à la rébellion du RCD? Votre ami
Nyerere y a-t-il été pour quelque chose?
R. Nyerere n'y a pas été pour quoi que ce
soit. En revanche, il était sans doute au courant de mes
projets. J'ai travaillé avec lui pendant sa campagne de
mobilisation régionale pour le renversement de Mobutu,
un peu avant dans son travail sur le Burundi et le début
de la critique de l'exercice kabiliste du pouvoir. Ce qui m'a
le plus déterminé, c'est le fait que j'ai ressenti
très durement le génocide de 1994 au Rwanda. C'était
en effet pénible de vivre cette expérience absolument
impuissant rien qu'en ne donnant des conférences, en animant
des séminaires ou en faisant des déclarations de
dépit. Ainsi, lorsque j'ai appris par des amis qu'un nouveau
génocide se préparait cette fois au Congo, j'ai
répondu aussitôt positivement quand il m'a été
demandé de rallier le mouvement contre la dictature de
Kabila. Je me suis donc rendu là où d'autres se
réunissaient. J'y ai été élu président
du mouvement. Il faut dire que depuis mon expérience de
prison, j'ai été mêlé de loin comme
de près à beaucoup d'actions anti-Mobutu. Donc,
j'ai pu très vite comprendre la démarche que voulait
entreprendre la dissidence aussi bien politique que militaire.
L'expérience de Kabila montre
que si on met trop la pression
sur le Congo, cela ne garantit la paix ni la sécurité
chez nos voisins
Q. Vous avez été recruté par des
amis comme l'a été Kabila avant vous?
R. Pas exactement. Avant que la rébellion n'éclate,
j'ai fait circuler un projet répondant à la question
suivante : "comment relancer le processus de démocratisation
bloqué par Mobutu et qui continuait d'être bloqué
par Kabila?" Plus tard, j'ai eu l'occasion de discuter avec
certaines autorités régionales. Il n'était
absolument pas question que la démarche à entreprendre
puisse suivre le modèle de la première guerre de
libération.
Q. En quoi, le schéma de la nouvelle rébellion
se différenciait-il du précédent?
R. En réalité, l'insuffisance de la détermination,
dans la direction, de marquer la différence avec le précédent
m'inquiète. Beaucoup de membres ne savent pas clairement
ce qui était mauvais dans l'organisation et la direction
de l'AFDL, hormis la personne de Kabila. Le fait que l'actuelle
rébellion militaire ait drainé la dissidence politique
renforce la possibilité de la répétition
de l'expérience. Nous avons un avantage quand même
: c'est celui d'être venu après la première
expérience. De ce fait, nous avons la possibilité
de faire l'analyse et la critique de la première expérience.
Il reste aussi que nous avons des règles précises
de fonctionnement, une assemblée qui discute les orientations
et une conscience de la nécessité de la collégialité
comme garde-fou contre la possibilité qu'un dictateur
émerge. Cela fait une différence de taille. J'ai
la volonté politique de faire en sorte que la présente
rébellion soit effectivement, je dirais, une rébellion
politico-militaire démocratisante et pas seulement une
pour remplacer ou renverser Kabila.
Q. On reproche souvent au RCD son manque d'autonomie.
Que répondez-vous?
R. Il faut remonter un peu loin dans l'histoire. Une des
difficultés que les directions politiques chez nous ont
rencontrées, c'est certainement leur incapacité
à maîtriser la dimension internationale de notre
pays. Souvent, la position stratégique qu'occupe notre
pays n'est pris en compte que par les puissances hégémoniques
dans leurs calculs mais guère par les dirigeants internes.
Cette dimension internationale permet d'organiser l'autonomie
relative de notre pays vis-à-vis de la dynamique mondiale.
On l'a vu dans les divers coups d'état. D'abord en 1960
contre Lumumba, ensuite en 1965 contre Kasavubu et dernièrement
avec le renversement de Mobutu par Kabila. Au RCD, nous voulons
corriger ces erreurs de perception. Mais il y a aussi l'héritage
assez lourd à propos non pas seulement des impératifs
de la politique de bon voisinage mais aussi de la politique de
solidarité avec ceux qui reconnaissent au peuple congolais
le droit de s'auto-déterminer. Les rapports de solidarité
entre le Rwanda, l'Ouganda et notre pays sont basés sur
deux faits : le fait d'abord que nous sommes liés par
des circonstances. Sans stabilité politique au Congo,
il n'y a ni paix ni sécurité au Rwanda tout comme
en Ouganda. Les conséquences du génocide rwandais
de 1994 ont encore aggravé ce lien surtout avec la présence
des Interhamwe et des éléments des ex-FAR sur notre
territoire. Voilà qui donne l'impression que ce lien traduit
une dépendance. Ensuite, les alliés rwandais aussi
bien qu'ougandais savent que le seul moyen de se garantir la
paix et la sécurité chez eux est qu'il y ait un
Congo politiquement stable. Mais cette stabilité n'est
possible que si les dirigeants du Congo répondent aux
exigences du peuple congolais lui-même. L'expérience
de Kabila est édifiante à cet égard. Elle
montre que si on contrôle trop les autorités congolaises
en contradiction avec les exigences du peuple congolais, cela
ne garantit ni la paix, ni la sécurité en Ouganda
et au Rwanda ni même la stabilité politique au Congo.
C'est sur cette base que nous apprécions nos rapports
de solidarité dans l'institution de nos réunions
tripartites regroupant le RCD, le Rwanda et l'Ouganda. Il suffira
qu'on puisse réussir la transition crédible aux
institutions démocratiques pour que l'autonomie souhaitée
de par et d'autre devienne réalité.
Q. C'est donc ainsi que vous expliquez les relations
qui unissent votre mouvement au Rwanda et à l'Ouganda
?
R. Il y a ces circonstances historiques dont j'ai parlé.
Dès le départ, Mobutu a destabilisé la région,
ce qui a fait, au moins pour ces deux pays, qu'ils portent un
intérêt direct à l'évolution politique
de notre pays. À cela, il faut ajouter que quand il s'est
agi de résoudre nos problèmes, et cela a été
particulièrement visible lors du renversement de Mobutu,
les expériences rwandaise et ougandaise ont servi de réponse
à ceux qui se présentaient comme des dirigeants
de la guerre de libération. Il y a donc ce lien théorique.
Mais il y a aussi ce rapprochement culturel et ethnique d'importantes
populations vivant de part et d'autre de nos frontières.
Tout cela explique le lien du RCD avec ces pays ou que ce lien
prenne la forme que l'on connaît.
Q. Comment voyez-vous l'issue de la guerre?
R. Deux hypothèses se présentent. La première
est que si Kabila continue de s'entêter et rejette catégoriquement
les négociations directes avec nous pour un accord de
cessez-le-feu et les négociations directes entre nous,
son gouvernement, l'opposition démocratique et les autres
forces de la société civile, il faudra relancer
activement l'usage des moyens de la guerre pour arriver à
Kinshasa militairement et le renverser. Du point du vue du personnel
et du matériel, cela est possible. Ce qui manque c'est
un peu plus de moyens financiers pour régler certaines
questions de logistique. Mais nous sommes prêts et nous
nous y préparons activement. Et même si on arrivait
à Kinshasa et qu'on renversait Kabila par des moyens militaires,
pour éviter de retomber dans le schéma de ce régime,
il faudra toujours ouvrir des négociations de fond avec
les autres formations politiques y compris les forces politiques
qui auraient été mises en déroute. Parce
que l'objectif est de réussir la réconciliation
nationale avant d'élaborer un programme crédible
de reconstruction nationale. La deuxième hypothèse
est que si les négociations directes aboutissent et qu'on
arrive à un accord de cessez-le-feu et que de part et
d'autre, on accepte la cessation des hostilités, et peut-être
la présence d'une force internationale d'interposition
nous permettant de traiter les questions de fond dans une situation
de sécurité relative lors d'une seconde phase de
négociations, nous devrons alors tenir des négociations
regroupant outre nous-mêmes, le gouvernement de Kinshasa,
l'opposition armée, l'opposition démocratique,
la société civile, tout cela avec le concours des
observateurs mutuellement acceptés pour arriver d'abord
à la formation d'un gouvernement d'union nationale, ensuite
à la convocation d'un forum national en vue d'étudier
et de mettre au point le cadre juridique de transition à
la démocratie.
Q. Le RCD accepterait donc, dans l'hypothèse
des négociations à venir, la présence de
l'opposition démocratique et de la société
civile?
R. Notre rébellion, à proprement parler,
vise la réalisation de la démocratie et non une
saisie révolutionnaire du pouvoir. Cela revient à
dire qu'il nous faut rassembler toutes les forces pour qu'on
puisse cette fois maîtriser la transition vers les institutions
démocratiques et que l'on puisse permettre à notre
peuple de se choisir plus ou moins librement ses dirigeants.
Il est clair que pour les négociations en vue d'un cessez-le-feu,
les belligérants principaux sont les seuls protagonistes
des négociations. Ils seront certainement de loin ou de
près assistés de leurs alliés respectifs.
Mais pour les questions de fond qui doivent porter sur le modèle
de société à établir après
la guerre, il faut que les négociations se fassent entre
le gouvernement, l'opposition armée, l'opposition démocratique
et la société civile.
Q. Cela revient à dire que la rébellion
du RCD est une opération de rectification de la Révolution
de mai 1997?
R. En partie seulement. Le renversement de Mobutu n'était
qu'une condition pour reprendre la trajectoire de développement
abandonnée depuis la crise des années 60. La reprise
du processus de démocratisation devait aussi aller de
pair avec la réconciliation nationale et la fin de toutes
les divisions héritées depuis 1960. Pour cela,
la simple rectification de la Révolution de mai 1997 ne
suffit pas. Il faut une véritable rupture avec le passé
d'autant plus que l'AFDL n'avait même pas de vision politique
d'un futur libéré de notre pays, une vision qui
se serait enrichie des leçons majeures de notre histoire
et de nos cultures.
Q. Quelles seraient les revendications que le RCD mettrait
sur la table des négociations ?
R. En principe, nous prévoyons qu'avant d'arriver
à Kinshasa, nous aurons déjà discuté
et conclu avec les autres formations politiques un accord politique
qui fixerait la part de chacun au gouvernement et au forum. D'où
la nécessité pour le RCD de maîtriser le
déroulement des événements. Il faut que
le RCD soit en mesure d'occuper une position hégémonique
de négociation. Sans cela, nous courons le risque de ne
pas réaliser un accord politique tel qu'envisagé.
La conséquence serait un repli dictatorial.
Q. Pensez-vous pouvoir attribuer un rôle quelconque
à Laurent-Désiré Kabila dans un gouvernement
qui s'installerait au lendemain des négociations?
R. Tout est négociable. Même son poste de
président de la République. Ce qui fait problème,
c'est son rôle négatif qu'il a joué dans
le génocide.
Q. Vous avez rencontré fin décembre par
deux fois longuement à Tripoli le colonel Muhammad Kadhafi
au moment même où le président Kabila séjournait
à Tripoli. On sait qu'à la demande du dirigeant
libyen, Bizima Karaha, alors en charge des Relations extérieures
a eu un entretien avec Abdoulaye Yerodia Ndombasi, le chef de
cabinet de Kabila. La Libye qui appuie militairement le régime
de Kinshasa joue-t-elle un autre rôle en R-dC?
R. Nous avons rencontré Kadhafi deux fois, au total
pendant neuf heures. Une première fois pendant cinq heures,
une deuxième fois pendant quatre heures. Il connaissait
certaines de mes publications et m'avait mis sur la liste de
ce qu'il appelait "les sages de l'Afrique" qu'il comptait
réunir en vue de réfléchir sur la préparation
d'un amendement de la Charte de l'OUA qu'il comptait proposer.
Notre entretien l'aurait fait découvrir des limites de
la position qu'il avait prise en soutenant Kabila. Il s'est improvisé
intermédiaire pour essayer de provoquer une rencontre
entre nous et les gens de Kabila. Il a convoqué Kabila
qui est venu. Les entretiens entre Ndombasi et Bizima ne pouvaient
pas aller loin: Ndombasi n'avait pas mandat de négocier
mais seulement d'écouter. Au lieu de continuer les rencontres
jusqu'à celle entre moi et Kabila, celui-ci les a écourtées
et a quitté Tripoli précipitamment. Kadhafi semble
vouloir continuer de jouer le rôle d'intermédiaire
qu'il s'est donné.
Les néo-mobutistes et les
néo-kabilistes ont fait alliance
en se partageant les postes exécutifs sans mobiliser la
masse
Q. Six mois après le début de la guerre,
on sent de plus en plus des divergences inattendues sur la nécessité
de poursuivre la guerre à l'ouest?
R. Il est vrai qu'on n'a jamais vraiment approfondi l'analyse
de la nature de notre guerre et on n'a donc pas atteint un point
de vue commun sur cette question. Mais, c'est vrai, souvent,
les divergences sont d'ordre d'appréciation stratégique
et non nécessairement une appréciation d'ordre
politique. L'absence de commandement intégré n'a
pas toujours facilité les choses. Le deuxième problème
est une sorte de déséquilibre observée au
plan de la direction militaire. Il y a aussi un autre niveau
de problème : celui de moyens appropriés alloués
à chaque front. Tout cela mis ensemble a pour conséquence
ce débat sur la nécessité d'aller ou non
vite pour prendre le pouvoir à Kinshasa. Il y a en effet
des thèses qui veulent temporiser et pensent que les conditions
ne sont pas réunies pour une avancée vers l'ouest.
Du point de vue politique, puisque l'objectif final c'est la
victoire politique, plus on attend avant d'arriver à Kinshasa
et on se consolide politiquement, plus on a plus de chance de
gagner la victoire politique.
Q. Six mois après le début de la guerre,
comment, Monsieur le Président, expliquer les problèmes
politiques et de sécurité qui continuent de se
poser dans les territoires libérés?
R. Même avant notre projet de libération,
il y avait des problèmes qui n'étaient pas toujours
maîtrisés. Telle la question des changements négatifs
provoqués par la présence des Interhamwe et des
ex-FAR sur notre territoire. Le problème est que la communauté
internationale n'a pas résolu le problème qu'elle
était en devoir de résoudre. ll aurait fallu séparer
les vrais réfugiés des autres. Il aurait fallu
désarmer ceux qui étaient armés. Il aurait
fallu mettre les réfugiés loin des frontières
comme cela est exigé par les règles du HCR. En
les laissant comme ils l'ont fait, ils nous ont placé
face à un grand problème de sécurité
et de paix dans cette partie du pays, et ce problème ne
pourra être résolu que si nous trouvons une solution,
c'est-à-dire un espace, pour ces gens. Il y a ensuite
le mouvement Maï-Maï qui est un mouvement d'auto-résistance.
Ce mouvement prend ses origines dans l'existence des violences
qui remontent à pratiquement 1993 et les dégâts
causés par ces violences perpétuelles. Il s'agit
véritablement d'un mouvement dont le noyau est constitué
sur le modèle de guerre paysanne. Ce mouvement se perpétue
aussi longtemps que les conditions de vie continuent de se détériorer.
Cette guerre paysanne est facilitée par la sous-administration
de longue date et l'effondrement de l'État dans les dernières
années du régime Mobutu. Le troisième niveau
du problème est l'utilisation des Maï-Maï dans
les conditions de guerre avec les infiltrations et leur recrutement
par les forces kabilistes pour déstabiliser les territoires
libérés. Il faut avouer qu'il y a aussi l'indiscipline
dans les rangs de notre armée. Au niveau social, le chômage
des jeunes, le non-paiement depuis des années des salaires
des fonctionnaires et des enseignants remontant à plusieurs
années, la misère relative de la population, cela
fait que les Maï-Maï trouvent parfois quelque soutien
dans la population. Aussi longtemps que le RCD n'aura pas résolu
ces problèmes ou n'aura pas montré qu'il commence
à leur trouver des solutions, l'adhésion à
son idéal restera problématique.
Q. C'est ainsi que vous expliquez l'impopularité
supposée du RCD au sein de la population?
R. L'impopularité relative est temporaire. D'ailleurs,
la popularité au sein de la population est en train de
croître, à en juger par le nombre des adhésions
au RCD et les différentes catégories sociales qui
me contactent. Finalement, l'essentiel est que le RCD parvienne
à faire comprendre à la population sa vision politique
et que ses cadres agissent conformément à cette
vision. Cela prendra un peu de temps.
Q. On reproche parfois aux dirigeants du RCD de n'être
que des faire-valoir et d'ignorer par exemple tout des opérations
militaires, de leurs objectifs et de leurs enjeux?
R. Le problème était l'articulation entre
notre branche politique et notre branche militaire. Aussi longtemps
qu'elle n'était pas réalisée, il restait
difficile pour les politiques de se rendre compte quotidiennement
de la marche des opérations militaires. L'armée
ne s'intéressait aux dirigeants politiques seulement que
quand il s'agissait de résoudre les questions de logistique.
Après la restructuration du mois de janvier qui a fait
entrer au sein du Conseil politique un deuxième vice-président
qui est aussi commandant des opérations, le contrôle
tout comme l'implication dans les décisions ayant trait
aux activités militaires par la direction politique du
RCD seront assurés. Vous savez en effet que le Conseil
politique est l'organe qui oriente la politique générale
du Mouvement.
Q. Quel est, selon vous, le type de relations que notre
pays doit avoir avec ses voisins au lendemain de la fin de la
guerre?
R. Il faudra les déterminer non pas en fonction
uniquement des rapports particuliers que nous avons aujourd'hui
avec eux mais aussi sur la base de la politique générale
de bon voisinage que nous devons tisser avec tous les autres
pays limitrophes. Certainement, nous aurons beaucoup plus de
questions en commun avec le Rwanda et l'Ouganda compte tenu des
circonstances historiques mais il serait à notre avis
erroné de définir les rapports de bon voisinage
avec les autres voisins sur la base de ces questions communes.
Il sera nécessaire d'éclaircir les effets, les
implications particulières de ces pays sur nos rapports
de solidarité en général.
Q. Comment se sont déroulés les travaux
de la première assemblée du RCD?
R. Les travaux de cette assemblée ont été
souvent interrompus plusieurs fois à la suite des crises
multiples et cela n'a pas permis un déroulement toujours
logique de nos assises. Conséquence : les conclusions
de l'évaluation des performances des départements
et des organes n'ont pas toujours été gardées
à l'esprit quand il s'est agi à la dernière
étape de rechercher des solutions et des corrections à
apporter aux failles des performances constatées en proposant
la restructuration et l'élargissement. La conséquence
a été aussi que la mise en place dans les nouvelles
structures n'a pas retenu les sanctions possibles servant de
correction aux insuffisances des performances précédentes.
Mais, au fur et à mesure que l'on avançait dans
les travaux, l'esprit de travail en groupe s'approfondissait
chaque jour un peu plus et on est ainsi arrivé plus ou
moins à savoir que pensait chacun de nous, même
dans nos divergences. Cet aspect est assez positif parce qu'il
nous a permis de commencer à nous tolérer les uns
les autres, à nous écouter et même à
respecter la différence des points de vue. En gros, les
résultats en ce qui concerne les textes de base produits
et en ce qui concerne la réorganisation des structures
et même les critères de l'élargissement de
l'assemblée des membres, sont positifs quoique certes
il faille déplorer des insuffisances.
Q. Il y a eu de fortes tendances qui se sont manifestées...
R. C'est exact. Ces tendances se sont affirmées au fur
et à mesure que l'on avançait dans les travaux.
On a pu relever deux tendances principales. La première
est celle qui conçoit la politique simplement comme l'État
et qui presque refuse la séparation entre le mouvement
et l'État et pense que les administrations peuvent assurer
la mobilisation de la population. Cette tendance malheureusement
met l'accent plus sur le partage des postes exécutifs
que sur le travail de mobilisation pour gagner la guerre avant
la mise en place des structures gouvernementales. Dans cette
tendance se retrouvent ceux que l'on peut appeler les néo-kabilistes
et les néo-mobutistes. La deuxième tendance pensait
que dans l'étape actuelle, la question majeure est d'organiser
la population, de maîtriser la guerre, d'approfondir la
conscience politique de la population comme moyen de la préparer
pour impulser les tendances démocratiques sur l'État.
Et cette tendance exigeait donc la séparation entre le
mouvement et les structures étatiques et administratives,
seul moyen d'assurer un droit de regard sur les structures étatiques
à partir de la pression de la population mobilisée
indépendamment des structures étatiques. Cette
tendance pense que même pendant la guerre qui se veut une
guerre pour la paix durable et pour la démocratisation
et donc pour la transformation de la machine d'État, les
conditions de la conscience démocratique doivent être
mises en place pour qu'enfin, à l'issue de la guerre,
les pressions de la victoire ne puissent se traduire en tendances
dictatoriales et en rejet d'autres forces politiques autres que
celles du RCD. Le manque de convergence de ces deux positions
s'est manifesté par l'échec de résoudre
cette question qui a été reportée à
une session extraordinaire prochaine de l'assemblée des
membres. Le caractère de ce qu'est le RCD reste aussi
ambigu. Est-ce un mouvement populaire ? Est-ce un mouvement révolutionnaire
ou est-ce un pré-parti dans le contexte du multipartisme
à venir? Il y a des membres qui veulent que le RCD se
comporte en mouvement populaire, il y a des membres qui estiment
qu'il doit être un mouvement révolutionnaire, et
il y a d'autres qui estiment qu'il doit se comporter en pré-parti.
Cela rejoint l'ambiguité que l'on entrevoit du caractère
de notre guerre. Est-ce un coup d'état prolongé?
Est-ce une guerre révolutionnaire? Est-ce une guerre civile
nationaliste? Ou est-ce une guerre populaire?
Q. C'est une question de fond?
R. C'est une question de fond. Cela explique qu'à
ce jour, nous ne soyions pas parvenus à mettre en place
un vrai programme politique minimum et que nous n'ayions pas
une vraie vision commune, un projet de société
à réaliser. Ici aussi, les travaux se sont terminés
sans que nous n'ayions élaboré un programme politique,
bien que quelques projets aient été présentés
et dont aucun n'a mis d'accord tout le monde.
Q. Cela ne paraît rien préjuger de bon...
R. Cela montre seulement que l'importance du défi
à relever. Avec la détermination de vaincre, cette
fois-ci, ce défi sera probablement relevé. Nous
en avons l'obligation. Il nous faut conjurer toutes les séquelles
dictatoriales qui renforcent la conscience de soumission dans
la population et empêchent la croissance de la culture
démocratique.
Q. Le président que vous êtes, à
quelle tendance s'identifie-t-il dans le cadre de cette lutte
idéologique fratricide?
R. Je suis pour la séparation entre le mouvement
et les structures étatiques, seul moyen de laisser aux
structures étatiques la liberté de fonctionner
dans leur intégrité pour servir toute la population
même des hommes et des femmes qui ne sont pas membres du
RCD et en même temps pour permettre au mouvement d'organiser
et de mobiliser la population sans porter atteinte à l'efficacité
des structures administratives. Et c'est, à mon avis,
peut-être, la seule façon d'éviter que le
mouvement ne fonctionne comme un parti politique déjà
au pouvoir. Ce qui serait déjà une tendance clairement
kabiliste.
Q. Il est clair que vous n'êtes pas tout à
fait satisfait des conclusions des Assises que vous avez présidées?
R. Je ne suis pas tout à fait satisfait mais il
y a quand même aujourd'hui une avancée par rapport
à la situation antérieure. Les événements
vont peut-être permettre à ce que ces questions
ambiguës soient de mieux en mieux maîtrisées
et qu'elles soient enfin tranchées. À la prochaine
réunion extraordinaire de l'assemblée, je souhaite
vivement que la thèse de la séparation triomphe.
Q. Lors de ces travaux, la démocratie à
la base a-t-elle donc été la règle alors
qu'une synthèse au plus haut niveau entre dirigeants aurait
pu éviter ces affrontements en public?
R. Tant que l'atmosphère entourant les travaux
était encore imprégnée de suspicion, de
crise, le compromis résultant des concertations sincères
entre dirigeants était impossible. C'est après
le dégagement de l'atmosphère vers la fin qu'il
a été possible d'arriver à un compromis
pour renvoyer à la session extraordinaire de l'Assemblée
la poursuive des débats de fond. C'est pourquoi, je compte
beaucoup sur le fonctionnement du Conseil politique qui regroupe
quand même les dirigeants des principaux organes du mouvement.
Au sein du Conseil politique, il est possible de lever les options
fondamentales sur le programme comme sur les orientations générales
du Mouvement. Au départ, il a fallu beaucoup de capacité
d'écoute de la part de la direction des travaux, beaucoup
de tolérance pour faire que toutes les tendances, dans
toutes leurs nuances puissent se manifester et s'exprimer. Désormais,
on sait à peu près quelles tendances représente
quelles positions. Cela va faciliter à l'avenir la recherche
du compromis.
Q. L'Assemblée a fait du RCD une plate-forme
politique, comment commentez-vous cette décision ?
R. Là aussi, la question n'a pas été
complètement vidée. Pour certains, l'idée
de plate-forme signifiait un front mais malheureusement un front
où on ne reconnaissait pas spécifiquement les formations
politiques même si on a accepté comme membres des
personnalités politiques appartenant à des formations
politiques sans qu'elles ne les représentent formellement.
Pour d'autres, plate-forme voulait simplement dire rassemblement
sur la base d'un programme minimal dont le contenu reste encore
à établir. D'autres voulaient qu'on enlève
carrément le mot plate-forme et ont avancé l'idée
d'un mouvement en voie de se transformer en parti. Après
plusieurs aller et venues, le mot plate-forme a finalement été
retenu pour renforcer l'idée de rassemblement et de l'ouverture
même aux autres formations politiques et aux organisations
de la société civile. Cela nous permet de prévoir
l'avenir de ce que le mouvement peut devenir. ll s'agit d'une
forme de projection.
Q. Quelles sont les grandes innovations apportées
par cette assemblée?
R. Il y en a quatre au total. Première innovation
: c'est le fait qu'on ait adopté des textes de base qui
permettront de faire la police. Il s'agit du Protocole d'accord
amendé, du Règlement intérieur, de l'Acte
constitutionnel provisoire et du Code de bonne conduite. Deuxième
innovation : c'est la restructuration réalisée
dans l'esprit de la collégialité inscrite dans
le cadre de l'unité de commandement. Dans ce processus,
nous avons entrepris l'articulation entre la branche politique
et la branche militaire transformant le RCD en une structure
politico-militaire. Il faut aussi ajouter l'articulation des
organes dirigeants du mouvement à savoir le Conseil politique
chargé de l'orientation de la politique et de la direction
du mouvement, l'Assemblée des membres qui est l'organe
suprême chargé du contrôle de l'exécutif
jouant le rôle du parlement et, enfin, le Comité
exécutif chargé de l'application de l'exécution
des décisions jouant le rôle de gouvernement. La
troisième innovation est l'élargissement de l'Assemblée
des membres qui a permis de mettre surtout l'accent sur la représentativité
circonstantielle de toutes les provinces du pays, c'est-à-dire
les provinces déjà libérées disposent
de dix membres chacune, celles partiellement libérées
de sept chacune, et celles non encore libérées
de cinq. C'est une première phase de l'élargissement
et nous espérons que les prochaines phases retiendront
d'autres règles de représentativité comme
les catégories sociales, les formations politiques ou
les partis existants crédibles, les minorités,
etc.
Q. Où en est-on dans le conflit né au
sortir de ces assises du RCD avec le refus du vice-président
de l'Assemblée des membres d'accepter son poste?
R. Le RCD est un mouvement qui se veut démocratique.
On y adhère librement et on peut également le quitter
librement. Notre vice-président de l'Assemblée
est encore avec nous jusqu'à nouvel ordre. Les critiques
qu'il a formulées par la voie des ondes sont bien partagées
par certains membres et nous nous attelons à les traiter
à la prochaine phase de l'élargissement de l'Assemblée.
Pour ce qui est du refus de poste, c'est une matière interne
au RCD. On saura la régler sans difficultés. De
toutes les façons, le problème ne se serait pas
posé si l'intéressé n'était pas absent
à la plupart de séances de l'Assemblée.
Dans un mouvement de libération, un cadre accomplit les
tâches que le mouvement estime devoir lui assigner. On
ne menace pas de quitter le mouvement parce qu'on aurait pas
pas obtenu le poste le plus élevé qu'on aurait
convoité.
Tant que nous laisserons des tendances
suicidaires se
déployer, le risque est grand de ne point parvenir à
la victoire
Q. Le problème basique n'est-il pas une contestation
de légitimité, chacun des ténors estimant
qu'il présente ou représente mieux que les autres?
R. Je ne dirai pas que c'est cela le problème de
base. Après tout, la question de légitimité
concerne le rapport avec la population. Sans qu'il y ait eu des
élections, un militant du mouvement ne peut prétendre
être plus légitime que d'autres. À la rigueur,
il s'agit plus de profils d'individus, certains n'ont pas le
sens d'humilité et se donnent des ambitions sans mesure.
Le passé des gens est parfois utilisé dans la concurrence
pour le pouvoir. On oublie de mettre l'accent sur les pratiques
des politiques courantes des gens par rapport aux règles
qui régissent le mouvement ainsi que ses objectifs quand
on fait un jugement sur les concurrents. On sait que le factionnalisme
et la concurrence déloyale - tous les moyens sont bons
pour arriver au pouvoir - dans la compétition pour le
pouvoir ont marqué notre histoire politique. Cette culture
politique reste malheureusement en force jusqu'ici.
Q. Vous êtes assez critique du fonctionnement
actuel du RCD. Quels sont les risques que court à terme
le mouvement rebelle?
R. Très franchement, tant que nous laissons des
tendances suicidaires se déployer, le risque d'échec
est grand, c'est-à-dire de ne pas parvenir à la
victoire politique. Et ces tendances suicidaires sont le fait
de personnes guère attentives aux vraies forces à
notre disposition susceptibles de permettre de gagner. Mais il
y a aussi notre incapacité de faire des compromis tactiques.
La situation idéale aurait été que certains
d'entre nous puissent accepter par exemple volontairement de
se mettre un peu dans l'ombre si le profil n'est pas immédiatement
vendable. Nous espérons cependant qu'avec le temps, notre
intelligence va devenir un peu plus alerte et que nous allons
transcender nos préoccupations souvent guidées
par des intérêts immédiats en faveur des
considérations de long terme.
Q. Comment voyez-vous l'existence de différents
clans qui s'affrontent au sein du mouvement?
R. Tout simplement parce qu'on ne se focalise pas sur
les objectifs principaux et sur les intérêts à
long terme qui seuls sont susceptibles de conduire le Mouvement
à la victoire. Les considérations d'auto-positionnement
semblent l'emporter sur les considérations de collaboration
réelle entre les différentes familles. Il faut
dire aussi qu'il y a des problèmes de personnalités.
On a l'impression que le profil des individus ne semble pas être
complémentaire. Parfois ce sont des personnalités
qui sont conflictuelles sans que cela ne traduise réellement
des oppositions de fond. Et puis aussi l'insuffisance de la part
de plusieurs membres de la connaissance de l'histoire politique
de notre pays. Par exemple, le fait que les tendances au factionnalisme,
la concurrence non loyale dans la recherche du pouvoir, bref
le "tous les moyens sont bons pour arriver au pouvoir",
etc., ont souvent caractérisé notre histoire politique
et, s'il veut triompher véritablement, notre mouvement
doit vaincre cette tendance historique. Les confrontations de
ces camps seraient réduites si on prenait réellement
position en faveur de la correction de ces tendances et nous
focaliser sur les objectifs de long terme à savoir la
transformation de notre société en faveur d'une
stabilité politique durable.
Q. Comment expliquez-vous le phénomène
Jean-Pierre Bemba? S'agit-il d'un risque majeur?
R. Le phénomène Jean-Pierre Bemba s'explique
par deux faits. D'une part, la faiblesse relative du RCD et de
l'autre la tendance de certains des représentants de nos
alliés sur le terrain de préférer certains
fils du pays qu'ils jugent plus performants à d'autres
et eu égard aux tâches qu'ils sont appelés
à remplir. Aussi longtemps que nos alliés ougandais
sur le terrain continuent de soutenir le RCD, tout en utilisant
Bemba comme leur agent de renseignements et de mobilisation,
celui-ci ne sera pas un risque majeur. Il sera un rappel à
l'ordre constamment adressé au RCD. La présence
politique réelle du RCD sur le terrain, dans la province
de l'Équateur, réduira si pas éliminera
ce risque. Il y a dans ce que Bemba présente comme programme
de son mouvement, des éléments qui sont contraires
à la promotion de l'unité et la réconciliation
nationale. Ils ne favorisent pas sa légitimité.
Évidemment, le peuple jugera lui-même.
Q. On vous a souvent dit minoritaire au sein du RCD,
que répondez-vous?
R. Doctrinalement, je pense que c'est exact. Souvent c'est
ce qui complique la compréhension de mes positions. J'ai
l'impression que beaucoup n'ont pas encore réfléchi
sur les événements importants de l'histoire politique
contemporaine, tout comme sur les raisons politiques des échecs
passés dans la voie de la recherche de la démocratie
dans notre pays. Il y a la tendance à vouloir copier les
modèles sans en avoir apprécié le fonctionnement
de là où ils ont été appliqués.
Ainsi, il y'a des membres qui raisonnent socialisme sans avoir
réfléchi sur les leçons à tirer sur
l'effondrement des États socialistes. Il y'a des membres
qui raisonnent capitalisme sans mesurer les effets de la mondialisation
néo-libéraliste. Il y a en encore des membres qui
se cantonnent dans des raisonnements purement ethniques. On ne
s'entend manifestement que sur le seul fait qu'il faut chasser
Kabila du pouvoir.
Q. Cela n'est pas beaucoup?
R. Cela n'est pas beaucoup... Même la démocratie,
pour son enracinement, mérite qu'on lui donne une forme
congolaise. Quand je dis forme congolaise, ce n'est pas surtout
une forme ethnique. Mais on s'aperçoit aujourd'hui que
c'était cela aussi la difficulté de la Conférence
nationale souveraine.
Q. C'est donc ainsi que vous expliquez-vous votre coup
de colère au soir du 31 décembre?
R. Ce n'était pas un coup de colère. C'était
une réelle exaspération. Dans la situation où
je me trouvais d'être presque éjecté du mouvement,
il a fallu de façon non voilée porter l'affaire
au devant de la scène en prenant à témoin
un public plus large plutôt que de laisser vingt-huit membres
qui composaient l'assemblée débattre d'une question
aussi majeure. En définitive, je pense que mes remarques
ont déclenché un processus de résolution
de la crise qui nous a permis d'éviter la catastrophe.
Je pense que dans l'immédiat, mon éviction du mouvement
aurait fait perdre toute crédibilité surtout régionale
et même locale au mouvement.
Q. Quels sont vos modèles dans l'Afrique contemporaine
et quelles expériences politiques paraissent le plus vous
fasciner?
R. Je n'aime pas beaucoup parler de modèle. Soit.
Il y a des expériences qui engagent les politiques. II
y a par exemple la victoire politique de l'ANC et la fin de l'apartheid,
qui restent un champ d'enseignements considérables concernant
l'élite populaire démocratique. Ce n'est pas étonnant
que le dirigeant qui sort de cette expérience soit un
monument moral d'une grande stature mondiale. J'ai cité
Nelson Mandela. Je parle de notre région bien sûr.
Le cas de la Tanzanie, malgré les limites considérables,
reste presque un cas isolé de stabilité politique
et là aussi, Mwalimu Nyerere représente quand même
un stratège important de la vie politique africaine. Le
courant autour des conférences nationales souveraines,
a été aussi une expérience enrichissante
bien qu'il n'ait pas eu de durée et donné des enseignements
encore valables pour nos inspirations.
Propos recueillis par
Kin-kiey Mulumban
|