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Quand Kagame
nous interpelle fortement
SUR LE FRONT MILITAIRE, nul doute : la rébellion
congolaise poursuivait inexorablement sa fulgurante avancée
vers les centres économiques et miniers stratégiques
du pays dont la prise devrait sonner l'hallali du régime
de Kinshasa. Ces centres sont Mbuji-Mayi et Kananga au centre-ouest
dans le Kasaï diamantifère, Lubumbashi et Kolwezi
au sud-est dans le Shaba-Katanga cuprifère.
L'avancée est le fait de deux victoires déterminantes.
L'une à Eshimba, à 200 km au nord de Mbuji-Mayi
où deux cents corps de soldats zimbabwéens et d'Interahamwe
rwandais gisant dans la plaine arboisée ont été
vus mi-mars par des équipes de journalistes dépêchés
sur place par l'état-major rebelle. L'autre à Kakuyu
à 900 km au nord de Lubumbashi. Cette dernière
localité servait de rampe de lancement à la contre-offensive
gouvernementale annoncée sur Kabalo, ville stratégique
à califourchon entre le Kasaï et le Katanga. Les
troupes du Rassemblement congolais pour la Démocratie
y ont trouvé une véritable armada. Découverte
majeure qui a fait dire au commandant rebelle Jean-Pierre Ondekane
que la contre-offensive de Kabila a été définitivement
enrayée. Il y avait là trois véhicules blindés
armés de canons de 90 mm, cinq camions de transport de
troupes blindés, six jeeps tout-terrain ainsi que trois
camions de transports. Mais aussi de l'artillerie de campagne,
des obusiers de tous calibres, cinq lance-roquettes de 107 mm,
vingt canons anti-aériens, des dépôts de
munitions des forces zimbabwéennes encore intacts, des
dizaines de caisses de bombes, de cartouches et d'obus. Un arsenal
abandonné dans leur fuite par trois bataillons de soldats
zimbabwéens et des Interahamwe qui, face à la puissance
de feu des soldats rebelles, ont pris le large et grossissent,
la peur au vente, les camps zambiens. Tout laisse croire que
malgré une prudence de mise dans la conduite de la guerre
- l'ennemi dispose de moyens aériens et terrestres encore
redoutables - l'armée n'a cessé d'avancer chaque
jour un peu plus vers son but final et la capitale Kinshasa,
plus que jamais, est à vue d'oeil. Mais c'est là
le problème.
DANS UNE INTERVIEW au "Soft International"
(n°756, 8 mars), Ernest Wamba Dia Wamba, faisant le point
des travaux de l'Assemblée des fondateurs du RCD qui venait
de se réunir à Goma, nous déclarait sans
s'embarrasser de circonlocutions : "Nous ne sommes pas parvenus
à mettre en place un vrai programme politique minimum,
une vraie vision commune, un projet de société
à réaliser. Les travaux se sont terminés
sans que nous ayions élaboré un programme politique."
Le président dénonçait une "atmosphère
de suspicion et de crise" à la base de l'échec
de tout "compromis entre dirigeants." Il ajoutait en
forme d'aveu d'impuissance: "Très franchement, tant
que nous laissons des tendances suicidaires se déployer,
le risque d'échec est grand pour le RCD de ne parvenir
à la victoire politique." Dans l'interview qu'il
nous accorde (pp 16-20), le Général-Major Paul
Kagame ne dit pas moins sinon son grand dépit face à
"l'échec de leadership du RCD" qui a empêché
toute communication de circuler et toute mobilisation de la population
congolaise, ses dirigeants - c'est toujours Paul Kagame qui le
dit -, qu'il n'a cessé d'appeler à une démarche
altruiste - préférant à un travail de transformation
de la société des combats stériles des positions.
Le 9 mars, au lendemain de la publication de ses déclarations,
Wamba quittait Goma, le siège des institutions du RCD
à l'extrême-est du pays et se rendait à Kisangani,
au centre-nord du pays, où il élisait domicile
en compagnie du président de l'Assemblée des membres
fraîchement élu, Nyamwisi Mbusa et de Jean-Pierre
Bemba, le président de l'autre mouvement rebelle, le MLC
(Mouvement de libération du Congo) dont c'était
le siège et qui n'avait jamais mis les pieds à
Goma, n'ayant, à l'en croire, que du mépris pour
ses dirigeants. Wamba faisait venir ses amis politiques. Quelque
chose s'y préparait! Que le président du RCD décide
d'installer - provisoirement - ses quartiers généraux
dans l'une ou l'autre des villes libérées, rien
de plus normal. Aucune ville de nos territoires ne devrait s'octroyer
le monopole d'abriter continuellement les dirigeants du Rassemblement
et d'en tirer, à elle seule, les avantages induits. Le
travail d'animation et de mobilisation appelle les dirigeants
à se déplacer constamment, à aller aussi
loin que possible dans l'arrière-pays. Presqu'au même
moment que Wamba, le gouverneur du Nord-Kivu, Léonard
Kanyamuhanga passait trois semaines à Rutshuru à
la frontière ougandaise, à proximité de
la réserve animalière des Virunga. Lunda Bululu,
le coordonnateur de l'Exécutif, faisait de même
dans le Sud-Kivu, en s'enfonçant courageusement dans ce
repaire de bandes Maï-Maï. C'est de cette façon
- et de cette façon seule - que le RCD parviendra à
gagner le crucial challenge politique. Pourtant, le départ
impromptu de Wamba n'augurait rien de bon. Sur papier, le Président
s'était cru assiégé par ses adversaires.
Il aurait vu venir une menace pour son intégrité
physique. Il décidait de se mettre à l'abri loin
ailleurs. La vérité est plus complexe. Car sur
place, Wamba se défaisait dans des conditions peu claires
de sa garde de Goma, composée de jeunes dont le dévouement
à sa personne, sept mois durant, n'avait jamais fait défaut.
Le problème était politique.
LEQUEL? Si lors de l'Assemblée, les fondateurs du RCD
avaient consacré la défaite du Président,
ils l'avaient maintenu en place. S'ils l'avaient terrassé,
ils avaient refusé de lui porter l'estocade voulant, cyniques,
lui donner une mort lente. Dépouillé de tout, chargé
d'inaugurer les chrysanthèmes, il perdait tout contrôle
sur la diplomatie qu'il avait symbolisée, sur les finances
publiques, sur les grandes nominations. Si, en théorie,
l'occasion lui était donnée de présider
le Conseil de l'Exécutif si cela lui en disait, il n'a
jamais usé de cette prérogative, sachant que sa
présence devant des Chefs des départements ne serait
que loufoque - sa parole n'ayant aucun droit de cité.
Aucun budget ne lui était alloué malgré
une demande introduite en bonne et due forme et ses engagements
restaient lettre morte. Dans l'intervalle, des rumeurs de détournement
des dons étaient distillées insidieusement et poussées
aux oreilles des États alliés pour salir un homme
qu'une certaine image de grande vertu présentait comme
"le nouveau Mandela." Telle cette affaire des 200.000
dollars qui auraient été sauvés in extremis
alors que les fonds pistaient vers un étrange compte bancaire
logé au Swaziland ! Au même moment, une chasse aux
sorcières était lancée contre des membres
modérés de l'Exécutif et de l'Assemblée
désireux de jeter le pont entre clans qui s'entre-dépeçaient.
Ainsi, une sélection drastique était opérée
sur les missions à l'étranger et au pays et d'efficaces
réseaux de clientélistes faucons se mettaient en
place. Mi-mars, des chefs de départements n'avaient pu
se rendre dans la province Orientale où les réclamaient
des partenaires sociaux sous prétexte de leur éviter
toute émanation de Wamba. En réalité, la
course finale ayant été engagée, il s'agissait
de les empêcher de prôner tout discours de modération.
Wamba avait déjà été diabolisé
à outrance après une projection à la télévision
d'un film le montrant à une réunion fin janvier
d'un mouvement dit "Cartel de l'Ouest" dont l'ambition
affichée était pourtant de mener un travail de
sensibilisation et de mobilisation au bénéfice
du RCD mais le simple fait que la rencontre ait eu pour invité
d'honneur le président du RCD semblait avoir suffi pour
que l'"affaire" pût figurer à l'ordre
du jour d'un... "Conseil des ministres" supposé
aseptisé. Il s'ensuivait un compte-rendu à la Nation
dénonçant "des coups de canif" portés
contre le Rassemblement alors qu'il était permis à
d'autres de rencontrer qui ils voulaient. Encore aujourd'hui,
on se demande comment des images d'une "réunion de
famille", débattant de questions d'intérêt
local, avaient pu être diffusées à la télévision
d'État bien que celle-ci n'y fut pas associée.
D'aucuns rappellent la nuit du 31 décembre où,
Wamba, menacé de limogeage à l'Assemblée
des fondateurs, enregistrait pour la télévision
un vrai brûlot contre une "alliance mobutiste-kabiliste"
accusée d'avoir ligoté l'Assemblée et de
liquéfier l'armée laissée sans soins, sans
repas et sans munitions. L'allocution fut interrompue et la ville
haute mise délibérement en état de choc,
initiait nuitamment une pétition appelant à la
démission immédiate de Wamba. Ce Président
a certainement commis plus d'une faute. L'opportunité
de son discours aux accents lumumbistes est discutable dans un
contexte politique surchauffé. Cependant, on se demande
comment a-t-on pu accepter d'enregistrer un message du Président
supposé être un grand responsable pour en interrompre
la diffusion plus tard. Il semble que dans sa partie engagée
contre la phalange, Wamba ait souhaité prendre à
témoin le peuple en portant l'affaire sur la place publique.
La frange dure, de son côté, avait voulu faire de
même : montrer au peuple, en diffusant le message, l'impéritie
d'un homme qui ne pouvait être porté à la
tête du Congo !
DEUX MOIS après la fin des travaux de l'Assemblée,
aucune réunion de l'Assemblée, organe suprême
du RCD, ni de son Bureau n'a été convoquée,
ne serait-ce que pour pourvoir au remplacement de Z'Ahidi Ngoma
qui a démissionné très médiatiquement
le 17 février de son poste de vice-président de
l'Assemblée et de membre du RCD. Deux mois après
cette pitoyable session, le Conseil Politique, instance de direction
et d'orientation du Mouvement, ne s'est pas réuni, ne
serait-ce que pour conjurer les démons de la division
qui minent le RCD. Chargé de la prévention et du
règlement des conflits, il avait pourtant été
créé pour ce faire. Les textes fondateurs n'étaient
connus de personne, aucun organe n'ayant estimé devoir
les imprimer ni les publier. L'opportunité est laissée
aux dirigeants qui s'affrontent au haut de l'échelle d'invoquer
ces textes chacun à sa manière. Si chaque vendredi,
de 9 à 17 heures, des membres du Comité Exécutif
se retrouvent pieusement autour de leur coordonnateur, les réunions
dans l'ex-salle à manger de Mobutu, lorsqu'elles se tiennent
sans heurts, sont de véritables moments surréalistes
de dévouement collectif où se traitent interminablement
tous les dossiers sauf ceux qui intéressent la collectivité.
Jeu d'espionnage périlleux et lourdeurs bureaucratiques,
coups bas et règlements de compte paraissaient hanter
infiniment un lieu au nom prédestiné : Musée
de la... honte. Si le souci de légalité est unanimement
partagé tout comme celui de continuité de l'État,
cela n'est possible que s'il s'agit de sauvegarder des intérêts
partisans de l'aile dominante et arrogante. Leurs vingt-quatre
"Excellences Messieurs les Ministres" semblaient être
guidées moins par l'urgence d'apporter des solutions qu'attend
leur peuple en détresse extrême que par l'irrépressible
instinct de conservation de groupe qui permet à certains
de rééditer l'exploit des tapis rouges qui conduisent
au pouvoir suprême. Dans ces conditions, tout le monde
désespère totalement, en tête les pays alliés,
de la classe politique en présence. Ayant fait le dur
bilan, Wamba sembait s'être jeté à la recherche
des nouvelles alliances afin de rebondir et de faire rebondir
le Mouvement. Le rapprochement spectaculaire avec le fils Bemba
comme ses réunions publiques le laissaient supposer. Y
a-t-il mis l'art nécessaire?
DANS L'INTERVALLE, à Birere, la cité
bourdonnante du chef-lieu du Nord-Kivu, face à l'imposant
bâtiment de verre et de béton de la BEDGL (Banque
des États des Grands Lacs), qui abrite les principaux
cabinets des "Ministres", où se traitent les
grandes affaires financières ou minières ou au
quartier Office pris d'assaut par de riches marchands, nul n'ose
mettre son nez dehors et parler du RCD sans se le faire arracher.
Un homme débarqué récemment d'Europe, ulcéré
par le peu de cas que l'establishment accorde au recrutement
politique, a tenté l'expérience et en a été
arrêté net. Un autre a eu moins de chance. Un ami
européen opportunément de passage l'a extrait d'une
foule qui commençait à le déchirer. Au moins,
on ne les accusera pas de n'avoir pas essayé. Neuf mois
après le début de l'insurrection armée qui
continue de multiplier des victoires militaires, à Goma,
au plan politique, rien n'a commencé. La population tourne
toujours le dos au Mouvement, après qu'on eût coupé
tout lien avec elle et sacrifié le social : pas un salaire
n'est versé aux fonctionnaires depuis le début
de la guerre, les hôpitaux manquent de tout, nos blessés
de guerre sont abandonnés, les enfants n'étudient
plus faute de matériel didactique, un prêtre catholique
téméraire vient encore d'être égorgé
à deux pas de Goma. Alors qu'on tente d'embastiller les
médias, il faut au contraire avoir le courage d'engager
l'auto-critique. Le Vice-Président Kagame a raison de
dire son dépit. Il appelle les Congolais à une
introversion. Nul ne veut et ne peut rééditer l'exploit
d'un Kabila réalisant son coup d'État en s'octroyant
pour son bon plaisir tous les pouvoirs devant un pays drogué
et médusé. Il faut engager le débat maintenant
avant Kinshasa avec tout le monde. Il faut commencer par défaire
le club de fondateurs qui n'a rien de fondateur et s'est octroyé
le droit de vie et de mort sur l'insurrection. La rébellion
a commis trop de fautes de stratégie en misant sur des
hommes sans profondeur ou qui, à la veille de la révolte,
n'étaient politiquement nulle part, fréquentaient
les salons feutrés du pouvoir ou s'émerveillaient,
à l'instar des petits enfants devant une barre de chocolat,
à l'idée de les fréquenter. Ils ignorent
l'épreuve du passage du fleuve à même la
pirogue. Or, tout le monde sait que le dirigeant de l'ex-Zaïre
sera demain un homme volontaire ou un groupe d'hommes volontaires
et à l'écoute des plus humbles. Il (s) fera/feront
face en permanence aux plus grands périls et aux frontières
à neuf rébellions réelles ou virtuelles.
Si nul n'est en mesure d'administrer Goma, par quel miracle parviendra-t-on
à gouverner le Congo? Tout laisse croire que l'homme apte
à conduire le Congo vers son grand destin est loin d'avoir
fait surface. Il est peu probable qu'il appartienne à
la classe politique engagée dans des combats puérils
qui se déroulent dans la ville des pierres des laves volcaniques.
Pour autant, rien n'est perdu. L'aile politique de la rébellion
peut et doit se réactiver aujourd'hui et maintenant en
se remettant en question fondamentalement. À raison, nos
voisins et alliés qui partagent avec nous le poids de
la guerre, font valoir des droits et touchent du bois. Voyons
l'ex-Yougoslavie de Milosevic. À l'ère moderne,
nul n'accepte l'incurie à ses frontières. Or, Kinshasa
a déjà été vaincue deux fois en deux
ans. Après cette rébellion, qui peut exclure une
troisième? Le Zaïre d'après le Maréchal
Mobutu s'enfonce-t-il dans la longue nuit sur le modèle
de la Yougoslavie d'après le Maréchal Tito?
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