Spectre de fin de règne à Kinshasa où on multiplie les initiatives les unes aussi imprévisibles que les autres

Kabila liquide Sant'Egidio au profit de Nairobi

Les dirigeants des CPP (Comités des Pouvoirs Populaires), le nouveau parti politique du président congolais Laurent-Désiré Kabila, ont décidé de déplacer le lieu initialement prévu pour "le débat national", à savoir Rome en Italie à Nairobi au Kenya. Si la date annoncée de la rencontre annulée de la communauté catholique Sant'Egidio était le 30 avril, tout au moins à en croire le ministre de l'Information et de la Culture, Didier Mumengi, celle de Nairobi se déroulerait du 8 au 15 mai. Mais ce n'est plus le ministre de l'Information, chargé par ailleurs de préparer Sant'Egidio et qui a séjourné récemment en Europe pour ce faire, qui a donné la nouvelle du changement du lieu et de la date. Le régime lui a préféré un certain Loleka Dia, non autrement identifié sauf qu'il est l'un des porte-parole du comité organisateur désigné par le Chef de l'État, Laurent-Désiré Kabila. Dia a donné la nouvelle le 27 août à la télévision à Kinshasa, expliquant que le projet de Rome, pourtant très médiatisé, avait été abandonné à la suite de l'aide financière promise par des donateurs qui n'a pas été versée.

Légitimité des mandats. Nombre de pays, dont l'Allemagne, la Belgique, la France, les États-Unis et le Canada avaient annoncé qu'ils financeraient à divers niveaux la tenue d'une rencontre regroupant des Congolais et chargée de rechercher les voies de sortir de la crise qui frappe le pays depuis l'arrivée au pouvoir de Laurent Kabila mais s'étaient montrés moins séduits depuis que l'idée semblait battre de l'aile. D'abord, le gouvernement n'avait envoyé que tardivement son projet de dossier - contenant ses idées - sur cette conférence. Ensuite, il ne semblait pas savoir exactement ce qu'il voulait. Un jour, il offre de tenir ces assises à Kinshasa ("puisqu'ils disent qu'ils ont des choses à me raconter, qu'ils viennent à Kinshasa"), un autre jour c'est Dar-es-Salaam à l'occasion d'une courte visite chez le président Mkapa, puis Rome (il aurait été séduit lors d'une visite chez le Pape, Jean-Paul II, qui le conduisit à Sant'Egidio), puis Lusaka, puis, nous voilà à Nairobi. Il semble que l'idée de tenir cette réunion au Kenya lui ait été inspirée par le Tanzanien Salim Ahmed Salim, le secrétaire général de l'OUA (Organisation de l'Unité africaine), qui n'aurait pas apprécié que des Africains se rendent en Europe pour tenter de se réconcilier alors qu'il existe "bien de pays neutres en Afrique - dont le Kenya - dans le conflit congolais" parfaitement capables de servir de cadre. Il semble que l'envoyé spécial sénégalais pour le processus de paix en R-dC du secrétaire général des Nations-Unies, Moustapha Niasse, nommé le 1er avril par Kofi Annan ait également appuyé l'idée. Niasse a séjourné mi-avril à Nairobi. Au moment où Loleka Dia parlait à la télévision, Yérodia Abdoulaye Ndombasi, le tout nouveau ministre des Affaires étrangères de Kabila qui symbolise l'aile phalangiste du régime, séjournait à Nairobi pour prendre les premiers contacts. Kabila voulait envoyer 257 personnes à Sant'Egidio et il était quasi certain que le chiffre de 300 serait atteint voire dépassé, ce qui paraissait irréaliste. Les dirigeants de Kinshasa avaient annoncé le lieu et inconsidérément gonflé le nombre de participants alors qu'ils n'avaient pas encore réglé une hypothèque majeure : la question financière ! L'avaient-ils fait délibérément afin de se donner le moyen de gagner du temps? Il est vrai que malgré sa cacophonie habituelle, Goma, le siège du RCD et Kisangani, le quartier général du président Ernest Wamba Dia Wamba sont parvenus à accorder leurs violons : il n'était pas question de se rendre à Rome. Pas plus d'ailleurs à Nairobi. La rébellion est restée généralement logique : une rencontre entre Congolais ne devrait avoir lieu qu'après la signature d'un cessez-le-feu et après la cessation effective des hostilités. Ce dialogue qui doit réunir tous les enfants du pays, sans exclusive, et qui doit avoir pour but de négocier les conditions de l'exercice consensuel du pouvoir, doit tenir compte de la guerre qui se déroule dans le pays et des positions des parties. C'est dire qu'il serait hasardeux de convoquer une rencontre entre Congolais sans tenir compte des rapports de force ou vérifier la légitimité des mandats des membres. Qui représente quoi? Ou qui représente qui et pourquoi? Sant'Egidio qui a l'expérience des manifestations de recherche de la paix dans le monde aurait fait des propositions à Kabila pour trouver un consensus tout comme la rébellion mais Kabila est resté sourd.

Le spectre du 17 mai. Reste que le régime veut mettre les bouchées doubles. Kabila, en s'auto-proclamant président de la République le 17 mai 1997 au grand dam de ses camarades, s'était octroyé deux ans pendant lesquels son ex-parti l'Afdl (Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo-Kinshasa) aujourd'hui dissout régnerait seul avant l'ouverture démocratique et la normalisation de la vie politique. Il s'était accordé tous les pouvoirs. S'il a annoncé, depuis peu, la libération des partis politiques, en théorie, rien n'a changé. Or, il se trouve que les opposants de l'intérieur (la rébellion non armée) attendent cette date pour déclencher des mouvements de protestation et appeler la population à constater la vacance du pouvoir. Des manifestations de rue pourraient être déclenchées qui rendraient la situation politique interne encore plus incertaine. Confrontés aux pires moments, les Kinois ont cessé, semble-t-il, d'avoir peur. Ils n'auraient plus rien à perdre. Signe avant-coureur : il y a trois semaines, le cortège présidentiel a été par deux fois lapidé dans les quartiers chauds de la capitale, Kingasani et Masina proches de l'aéroport N'Djili et des étudiants du campus universitaire ont organisé des funérailles en mémoire de l'ancien président Mobutu. Les mamans elles se sont promenées nues dans les rues, une façon de maudire le régime! De là, l'empressement du maître de Kinshasa à chercher à tout prix une solution. Même s'il ne s'agit que de donner l'impression...

J.K