Rencontre avec le Général Ilunga

IL est certainement parmi ceux qui connaissent le mieux le métier des armes. Dans l'ex-Zaïre, le général Célestin Ilunga Shamanga a tout été. Compagnon de feu le général Dieudonné Mahélé Lieko Bokungu, cet ancien de Saint-Cyr, breveté d'état-major de l'École supérieure de guerre interarmées de Paris, instructeur à l'École de Génie des Forces armées zaïroises, a passé près de vingt ans dans l'intimité de Mobutu notamment comme officier de sécurité rapprochée du Chef de l'État, comme chef du service Action au Service d'actions et de renseignements militaires, mais aussi comme commandant militaire de la ville de Kinshasa, comme chef d'état-major particulier du Chef de l'État avant de devenir son dernier ministre de l'Intérieur et de la Sécurité. Quelques mois après le déclenchement de l'insurrection armée, il rejoint la rébellion anti-Kabila et occupe le poste de Chef de département des Activités militaires du RCD, équivalent de Ministre de la Défense. Membre du Bureau Politique du RCD, il a été nommé mi-janvier gouverneur de la province partiellement libérée du Kasaï avec siège à Lusambo. Célestin Ilunga Shamanga avait rencontré à Goma début mai 1999 un groupe de journalistes congolais : Maurice Aribu, Moïse Robert Momoty, Ehama Mokangi de la Rtnc Kisangani; Fatou Magoma de Télé Boyoma; José des Chartes Menga de Radio Amani. Extraits de ses déclarations.

"Je suis un chaud partisan de l'union des forces anti-Kabila"
Q. Face à la crise que traverse le RCD, l'Armée n'est-elle pas tentée d'intervenir?
R.
Pourquoi toujours envisager des cas extrêmes et vouloir toujours donner un rôle peu amène à l'armée? Pourquoi celle-ci ne jouerait-elle pas le rôle de rassembleur? Pourquoi n'entreprendrait-elle pas une action pour rapprocher deux camps antagonistes pour les aider à dépasser leurs différences afin de sauver l'essentiel, c'est-à-dire le Mouvement? Ce message je l'ai transmis au Président Wamba lorsqu'il m'a reçu à deux reprises lors de mon passage à Kisangani le mois dernier (ndrl en avril.) Il m'a promis d'ailleurs qu'il allait revenir, très prochainement à Goma. Le même message, je l'ai répété au Coordonnateur du Comité Exécutif, M. Lunda Bululu au cours des nos différentes rencontres. Mais, j'estime qu'il vous revient, à vous, militants et cadres du RCD, de prendre également vos responsabilités. Le RCD est notre bien commun. Il vous appartient au même titre qu'aux dirigeants du RCD.

Q. En dehors des échos négatifs, on n'entend pas beaucoup parler du programme politique de la Rébellion.
R.
C'est faux. Plusieurs dirigeants du RCD interviennent régulièrement sur les ondes des grandes radios internationales et sur celles de nos radios locales. Mais il est vrai que le RCD souffre d'un important déficit de communication. Il lui manque notamment une radio ondes courtes et une station de télévision par satellite qui lui permettraient de s'adresser directement à notre population.

Q. Est-ce pour cela que votre message a quelques difficultés à passer dans la population ?
R.
C'est évident. Notre peuple est soumis à la pensée unique et à la propagande unilatérale d'un Dominique Sakombi Inongo ou d'un Didier Mumengi. Sans pouvoir être contredits, ces messieurs utilisent les médias audio-visuels de l'État pour débiter des contre-vérités et prêcher la haine ethnique. La presse privée est soumise à une censure implacable.

Q. Existe-il réellement une coordination entre l'ANC et les armées alliées?
R.
Bien sûr, cette coordination existe. Il y a quelques jours que je viens de terminer une tournée d'inspection des enfants du Katanga, du Kasaï et de l'Équateur/Province Orientale avec les Chefs d'État-Major des armées du Rwanda et de l'Ouganda, les Généraux Kayumba et Ondongo, en compagnie du Commandant Jean-Pierre Ondekane.

Q. Qui commande réellement sur terrain?
R.
L'initiative et la fixation des objectifs sont du ressort exclusif du Commandement congolais. C'est dans le cadre des objectifs fixés par notre État-major qu'interviennent les armées alliées sous les ordres directs, bien entendu, de leurs propres officiers.

Q. Le RCD détient-il des prisonniers Interahamwe? Si oui, procède - t - il à leur transfert clandestin au Rwanda?
R.
Nos troupes traquent les bandes armées Interahamwe et ex-FAR, qui combattent sous l'uniforme des armées de Kabila ou qui, organisées en hordes sanguinaires, sèment la mort et la désolation dans nos collines. Elles ont fait et vont continuer à faire des prisonniers parmi ces hors-la-loi. Comme vous le savez, Kabila protège ces criminels et les arme comme il l'a fait pour les génocidaires congolais. Non seulement, il les a amnistiés, mais il leur a accordé des promotions et même les a intégrés dans son armée. C'est le cas de Gabriel Kyungu wa Kumwanza, le boucher du Katanga, nommé ambassadeur au Kenya, puis en Égypte et du Nasillon Numbi de l'UFÉRI, qui a exécuté le génocide des Kasaïens au Katanga et qui a été promu Général dans la milice de Kabila. Pour revenir aux génocidaires Interahamwe, qui doivent répondre de leurs actes devant la justice de leur pays ou devant le Tribunal d'Arusha, leur extradition au Rwanda se fait dans la plus grande transparence et dans le respect du Droit international. À tout moment, le CICR et HCR peuvent intervenir. Quant aux réfugiés civils rwandais, qui sont encore chez nous, ils ne peuvent en aucun cas être obligés de rentrer dans leur pays contre leur propre gré. Nous assistons depuis peu à une accélération du mouvement de retour volontaire des réfugiés vers le Rwanda. Ces retours se font avec l'aide des ONG spécialisées et en dehors de toute contrainte.

Q. Quelle est votre vision de l'Armée de demain?
R.
La nouvelle armée qui est entrain de naître sous les auspices du RCD sera une armée de professionnels recrutés dans l'élite et la crème de la Nation. Notre armée ne sera plus jamais un dépotoir, pour les rebuts de la société. Notre armée ne doit plus être comme par le passé une armée au rabais. Notre Nation doit se donner les moyens de se doter d'une armée digne : casernée, soignée, régulièrement entraînée, une habillée. Cela coûte cher.

Q. Quelle mission assignez-vous à cette nouvelle armée ?
R.
Une mission de quatre ordres : 1. préserver l'intégrité du territoire national qui est quelque chose de non négociable; 2. assurer la sécurité de tous les habitants, nationaux et étrangers qui vivent sur notre territoire; 3. garantir le bon fonctionnement des institutions républicaines que le Peuple se sera librement choisies; 4. sécuriser nos frontières pour garantir la sécurité de tous nos voisins.

Q. Reconnaissez-vous la présence des soldats étrangers aux côtés du RCD?
R.
Elle n'est pas de notre fait, bien qu'elle nous soit utile pour faire face à l'armada des armées étrangères venues sauver Kabila. Notre peuple a aujourd'hui une dette incommensurable envers les peuples frères du Rwanda, de l'Ouganda, du Burundi ainsi qu'envers toutes les femmes et tous les hommes de bonne volonté qui, en Afrique et ailleurs, comprennent le sens de notre combat et soutiennent la détermination de notre peuple à chasser le dictateur et restaurer un État de droit au coeur du continent africain.

Q. Et le phénomène Mayi-Mayi?
R.
Il s'agit d'une jacquerie, d'une insurrection paysanne qui s'est déclenchée sous la IIème République et qui s'est amplifiée sous le régime Kabila. Le RCD a hérité de cette situation. Cette insurrection continue à faire des morts et des blessés parmi nos populations et elle empêche le retour à une vie sociale paisible au Nord-Kivu. Certes, le RCD pourrait, s'il y mettait réellement les moyens, réduire considérablement la capacité de nuisance des Mayi-Mayi, à qui Kabila parachute aujourd'hui armes et munitions. Il nous suffirait de retirer du front des unités combattantes pour les affecter à des opérations de police musclées. Certes, il est de notre devoir de maintenir la paix, l'ordre et la loi sur l'ensemble du territoire libéré. Mais avant d'être militaire, le problème Mayi-Mayi est avant tout politique et économico-social. Assez de sang a coulé au Kivu. Il revient avant tout aux filles et fils du Kivu et plus spécialement à l'élite de cette région de retrouver la raison et de se donner les moyens de cohabiter paisiblement comme ils le faisaient naguère. Certes, dans le passé, certains peuvent, pour des raisons légitimes, avoir pris des armes pour défendre ce qu'ils estimaient être leurs droits ou préserver leur dignité et leur identité. Certes, il y a au Kivu, plus peut-être que dans les autres provinces du pays, des problèmes de terre, de cohabitation entre ethnies, d'immigration illégale, de nationalité, etc. Ce sont des problèmes humains qui peuvent et doivent trouver des solutions.

Q. Vous avez eu des propos très durs sur l'UNAREL et l'occupation de Bolobo par ce groupe armé qui se réclame également de l'opposition...
R.
L'attaque de la localité de Bolobo par d'anciens soldats de la DSP, autrefois réfugiés à Brazzaville, pose un problème. Sur le plan militaire, je maintiens qu'il s'agit là d'une aventure suicidaire. Sur le plan politique, beaucoup d'entre nous estiment que la lutte de l'opposition ne gagne en rien dans la multiplication des mouvements armés. Le risque de somalisation de notre pays est réel. Nous ne pouvons pas nous permettre de les sous-estimer. Ceci dit, les anciens soldats de la DSP sont des Congolais et ils ont le droit de revenir dans leur pays. Kabila n'a pas le droit de les en empêcher. Si certains d'entre eux se sont, par le passé, rendus coupables de graves atteintes aux droits humains, ils ont le droit d'être jugés par la justice de notre pays. Il est dommage que certains anciens chefs militaires de la IIème République, bien à l'abri en Europe ou dans des capitales africaines, aient abusé de la bonne foi et de l'enthousiasme de ces soldats, qu'ils avaient déjà une première fois abandonnés, pour les envoyer dans une aventure. Bolobo est devenu pour ces hommes, guère équipés, une véritable trappe.

Q. Que pensez-vous de Jean Pierre Bemba?
R.
J'ai, jadis, de part mes fonctions, été amené à rencontrer plusieurs fois le père de Jean-Pierre Bemba, M. Jeannot Bemba Saolona, alors président du patronat zaïrois, l'ANEZA. Présentement, il est ministre de l'Économie et à l'époque, était un homme d'affaires, directeur général de la compagnie Scibe-Zaïre. J'ai eu à le recevoir une ou deux fois, pour des raisons professionnelles dans les circonstances que je relate dans mon livre. À l'époque Scibe-Zaïre exerçait déjà des activités en Ouganda. Il y assurait notamment le transport des tilapia du lac Victoria vers l'Europe. Comme tout le monde, j'apprendrai deux ou trois mois après la création du RCD que Jean-Pierre Bemba avait, avec l'aide d'un général ougandais, créé à partir de Kisangani, une organisation dénommée Mouvement pour la Libération du Congo, MLC. Ce groupe armé combat, comme le RCD, le régime de Kabila. Sa zone d'action est pour le moment circonscrite à sa région d'origine : le pays Ngbaka et Ngbandi au nord de l'Équateur. J'ai souhaité rencontrer M. Bemba à deux reprises. Je suis un chaud partisan de l'union de toutes forces qui combattent la dictature de Kabila. En unissant nos moyens, nous allons accélérer la chute du dictateur et entamer plus vite la restauration de l'État de droit et la reconstitution du pays.

Q. Que pensez-vous du général Baramoto?
R.
C'est vous qui lui donnez le titre de Général. Je n'ai jamais su si ce monsieur pouvait légitiment prétendre au port de ce grade. Mais ce n'est pas le lieu de faire un procès des dérèglements de la IIème République. Ce monsieur, comme j'ai eu à l'écrire dans mon livre et quelques autres que j'ai cités, a contribué personnellement à la destruction de notre armée et à la criminalisation de notre économie. J'espère qu'il aura à en répondre devant l'histoire, ou du moins, devant une institution comme la "Commission Justice et Vérité" que le RCD, à l'instar de l'ANC, en Afrique du Sud, entend mettre sur pied après la chute de Kabila.

Q. On accuse le RCD d'entretenir et d'encourager des réseaux maffieux de spoliation qui exploitent clandestinement les ressources naturelles du pays.
R.
L'effondrement de l'autorité de l'État dans tout l'est de notre pays n'est pas le fait du RCD. Bien avant la chute de Mobutu, l'État avait pratiquement cessé d'exister sur l'ensemble du territoire national. Voyez ce qui est arrivé en Russie, dans l'ex- URSS. Le même phénomène s'est produit chez nous avec des conséquences tout aussi dramatiques. Il y a eu des proliférations des réseaux maffieux qui ont organisé l'exploitation frauduleuse des nos matières premières, à une échelle jamais égalée : or, diamant, coltan, cobalt, bois précieux, café, etc. Ces réseaux maffieux ont prospéré davantage sous Kabila. Ce dernier a même fini par les officialiser en bradant la Gécamines et en faisant base sur les diamants de la MIBA. Ces réseaux, qui ont des relais puissants hors de nos frontières, continuent à sévir. Même sur le territoire RCD. Nous sommes décidés à les casser. L'action a déjà commencé.