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DÉSORMAIS, il nous faut plus que jamais
aller à la paix. À 100 jours du grand plongeon
dans le IIIème millénaire, l'ex-Zaïre doit
avoir sa chance de basculer dans ce nouveau siècle, tous
les espoirs permis.
Les Accords de Lusaka, paraphés le mois dernier par
les Chefs d'État de la région, ratifiés
enfin par la rébellion, offrent une base raisonnable pour
rencontrer cette paix que les 40 millions de Congolais désirent
si fortement et mettre en place des institutions démocratiques
solides qui remettent le pays sur la voie du développement
durable. Ces accords, bien appliqués, ne devraient en
aucune manière permettre à l'actuel président
auto-proclamé de se succéder à lui-même
lors d'un débat politique inter-congolais devant intervenir
selon un calendrier précis arrêté à
Lusaka. Même si sa capacité de corruption est intacte,
sa force de séduction et ses moyens financiers énormes,
on ne voit pas quel Congolais irait donner sa voix à un
homme archaïque qui refuse la modernité à
son pays. Or, même s'il s'est empressé de signer
les accords et de proclamer une amnistie fausse, il se trouve
que le principal obstacle à la paix c'est lui. On ne voit
pas comment il pourrait vouloir la paix au moment où il
continue de dépenser des millions de dollars pour acquérir
des avions de combat et qu'il recrute des nouveaux mercenaires.
On ne voit pas comment croire qu'il pourrait commencer de respecter
une prestation démocratique alors que dans la capitale,
il poursuit et jette en prison opposants et journalistes. Il
ne peut avoir armé aussi publiquement une partie de sa
population et l'appeler à l'extermination de l'autre,
et être encore digne d'assurer la représentation
nationale. Il ne peut avoir bombardé aussi aveuglément
des populations civiles, en faisant des centaines de victimes
innocentes et ne pas se disqualifier moralement et politiquement.
En réalité, Kabila, qui a les mains tachées
de sang, n'a de place que derrière le banc des accusés
d'un Tribunal Pénal International. À l'ère
du village planétaire et de la télévision
en temps réel, il faut s'insurger contre une morale qui
serait bonne pour l'Occident et mauvaise pour nos pays. Les Congolais
ne demandent pas à la communauté internationale
de s'occuper de Kabila. Ils souhaitent que celui-ci ne leur soit
pas imposé à nouveau sous prétexte que ce
sanguinaire n'est ni dans les Balkans, ni sur les rives de l'Atlantique
et que CNN n'a pas encore commencé à émouvoir
les âmes sensibles de l'Occident. Pour s'en défaire,
les Congolais disposent pour cela d'un outil, précisément,
les Accords de Lusaka.
Ces accords, de ce point de vue, sont exemplaires.
t Ils prévoient que l'actuel Chef de l'État se
rendrait aux futurs pourparlers inter-congolais au même
titre que chacun, c'est-à-dire dépouillé
de toute qualité de Président qu'il n'a d'ailleurs
plus depuis que les deux ans qu'il s'est octroyés se sont
écoulés et qu'il a dissout l'Afdl, la coalition
qui l'avait hissé au pouvoir. Or, aucun cas similaire
ne s'était produit à ce jour au cours de l'histoire
récente. Même s'il n'a le contrôle que de
la seule capitale, un gouvernement reste un gouvernement. Il
jouit de la plénitude de la légitimité internationale.
Il n'a jamais négocié, jusqu'ici, le poste de Président
de la République. Avant la Conférence nationale
pro-démocratie, Mobutu, rejeté par sa classe politique,
isolé par la terre entière, avait obéi à
cette loi : en expliquant que son poste ne pouvait être
négocié. Or, à Lusaka, les envoyés
de Kabila, en tête son ministre des Affaires étrangères,
n'ont rien obtenu pour Kabila.
t La future armée nationale à constituer dans l'ex-Zaïre
sera formée aux deux-tiers d'armées rebelles, celles
qui ont combattu Kabila : l'armée du Rassemblement congolais
pour la Démocratie et celle du Mouvement de libération
du Congo. Les forces gouvernementales apporteraient la part restante.
Nulle part à ce jour, cela ne s'était ainsi passé.
La pratique avait été de faire absorber la rébellion
par l'armée gouvernementale. Cela a été
le cas en Angola, le Traité de Lusaka prévoyant
l'intégration de l'UNITA au sein de l'armée de
Luanda. Cela a été le cas au Rwanda avec les accords
d'Arusha, l'APR fournissant 40 pc des forces, le reste, soit
60 pc, revenant aux ex-FAR.
t Selon les Accords, les soldats combattants, rebelles ou gouvernementaux,
viendront dans la nouvelle armée avec leurs grades. Si
on sait qu'en prenant Kinshasa le 17 mai 1997, Kabila a ravalé
au rang de simples soldats les officiers de Mobutu formés
dans les meilleures académies militaires du monde, on
mesure le poids de cet acquis.
t Et, pour couronner le tout, le round inter-congolais se réunira
en laissant intactes les positions sur le terrain militaire des
belligérants. En clair, la rébellion maintiendrait
son territoire sous son contrôle, ce qui lui permettrait
de conserver toute sa capacité de pression, qui est loin
d'être théorique. On peut tout dire, nul ne voit
comment de tels Accords, négociés par les rebelles
eux-mêmes, ne pouvaient séduire l'insurrection.
Alors, on se demande pourquoi elle avait jusqu'ici refusé
de les signer.
Le problème est de savoir quelle raison a poussé
l'Ouganda à empêcher aujourd'hui la poursuite d'un
objectif pour
lequel il semble hier avoir pris les armes?
Quoi qu'on dise sur l'autonomie de décision du mouvement
insurrectionnel et la légitimité de chacun de ses
dirigeants dont nombre ont rejoint Kabuga, le village de la périphérie
de Kigali, fin juillet 1998, sans savoir très bien où
ils se rendaient, ce mouvement est, à tout le moins, seul
réellement en mesure de traiter de questions qui auraient
surgi en son sein. Qu'un dirigeant ait été limogé
dans les règles ou pas, revenait-il à un pays étranger,
fût-il allié, de s'interposer et de l'imposer par
la force des chars comme partie signataire des Accords? Si l'insurrection
avait toléré aujourd'hui de telles pratiques, que
serait-il advenu de sa souveraineté? Instrumentalisé
ou pas, le RCD avait raison de rejeter fortement ce qui ressemblait
à l'outrage. Il en va d'un mouvement révolutionnaire
comme d'un État : il a - et doit avoir - des amis. En
revanche, ce qu'il attend d'eux, ce n'est pas une intervention
intempestive dans le fonctionnement de ses affaires, c'est un
échange juste et sincère, des conseils, rien que
des conseils, et toujours des conseils. En clair, le respect
et la dignité de sa personne.
Même si le RCD donne l'impression de sombrer dans l'incurie
absolue en mangeant ses propres enfants - toute révolution
ne mange-t-elle pas ses enfants ?- les événements
qui se déroulaient dans le chef-lieu de la province Orientale
et dans une partie du Nord-Kivu et qui ont culminé le
week-end de l'Assomption par un affrontement armé, sont
totalement inacceptables.
Il se trouve des esprits pour se désoler des Congolais,
expliquant qu'ils n'auraient pas pris à coeur leurs responsabilités.
Même s'il faut en pleurer, cela est-il nouveau? Qui ignore
que n'eussent été le Rwanda et, dans une moindre
mesure, l'Ouganda, Mobutu serait encore aujourd'hui au pouvoir
à Kinshasa et donc en vie? (1) Qui ne sait que n'eussent
été le Rwanda et, peut-être, l'Ouganda, Kabila
aurait déjà achevé son oeuvre : faire reculer
le Congo trois décennies en arrière? Le problème
n'est-il pas de savoir quelle raison a poussé l'Ouganda
à empêcher aujourd'hui la poursuite d'un objectif
pour lequel il a pris hier les armes?
t Est-ce la lutte pour l'hégémonie de la région
par un État qui a souvent mal approché les problèmes
du Congo, et que l'insécurité au Congo, par la
présence d'Interahamwe et d'anciens soldats rwandais ne
menace pas directement?
t Est-ce le besoin de poursuite de l'action de pillage, par une
branche dure de son armée et de ses services secrets,
de l'économie du Congo par l'exploitation de ses ressources
naturelles?
t Comment expliquer que des officiers étrangers aient
pris des actes d'administration empêchant le RCD de s'accomplir
en province Orientale et dans une partie du Nord-Kivu et à
ses responsables de s'y rendre?
t Comment expliquer que des officiers étrangers aient
découpé la province du Nord-Kivu en s'octroyant
la partie Beni-Butembo proche de la frontière ougandaise
et nommé un gouverneur en province de... Kibari-Ituri?
t L'Ouganda, en poussant ses alliés, outrés par
ses contradictions, à prendre les armes contre lui, aide-t-il
à rehausser son image?
t La guerre contre Kabila est-elle une guerre pour porter des
individus au pouvoir en vue du partage final du gâteau
ou s'agit-il d'un combat portant sur des principes?
Il est clair que dans la crise congolaise, jamais le comportement
de l'Ouganda ou, mieux d'une fraction de l'UPDF (Uganda People's
Defence Forces), n'a été logique. Adepte de sa
politique de "fight and talk", le Président
n'a jamais vraiment su quelle attitude adopter face aux crises
des Grands Lacs.
- Porté au pouvoir en partie par Mobutu, il le rencontre
dans un grand hôtel à Rhénanie-Palatina,
en Allemagne, au tout début de la crise des réfugiés
rwandais, et négocie avec lui la paix. Il lui promet de
se rendre en visite officielle à Kinshasa mais se gardera
de le faire.
- Au lendemain du génocide de 1994, il se fait fort d'absoudre
de leurs péchés les coupables et offre de faire
oublier ces crimes contre l'humanité. Il se dédit
plus tard et promet de faire couper leurs mains aux criminels.
- Quand la guerre contre Mobutu éclate, il est l'un des
derniers à entrer en guerre et le premier à la
quitter. À la prise de Kisangani, il offre la paix à
Mobutu et suggère la formation d'un gouvernement d'Union
nationale. La guerre se poursuivra sans lui. Il ne s'empêchera
pas de se plaindre en arguant du fait d'avoir été
oublié dans les tractations politiques du lendemain de
la victoire.
- Lorsque la guerre contre Kabila éclate, il signe, à
Syrte, en Libye, dans le plus grand secret, un accord de cessez-le-feu
avec... Laurent-Désiré Kabila, avec le Tchadien
Idriss Déby et avec le colonel Kadhafi, dont la générosité
n'a d'égale que son empressement à négocier
son retour sur la scène internationale. Les photos que
publie la presse de cette réunion font grand bruit. Brandissant
son titre de "parrain" et d'intermédiaire présumé
de l'Occident dans les Grands lacs, il aurait promis de faire
plier ses alliés. En vain. Le texte de Syrte, composé
d'une dizaine de lignes, n'a de valeur que celle d'un chiffon
de papier. Mais l'accord de Syrte est en marche ! Prenant prétexte
de ce texte, Déby a fait partir son contingent arrivé
au Congo aux côtés de Kabila grâce aux fonds
libyens. Museveni a brisé l'alliance anti-Kabila, en se
retirant des territoires sous contrôle rebelle, en se repliant
sur les régions proches de sa frontière. Il fait
venir à Kampala un groupe d'officiers militaires libyens
avec pour mission de se déployer en Rd-C comme observateurs
du cessez-le-feu de Syrte mais font les cent pas dans les hôtels.
Ils seraient mal inspirés de se rendre en R-dC sans l'aval
des rebelles. La confusion de l'UPDF qui a dépecé
des provinces congolaises, monté des seigneurs militaires
et tenté d'émietter la rébellion, trouve-t-elle
là son explication? Très tôt, le président
zambien Frederick Chiluba, médiateur désigné
de l'OUA et de la SADEC, a nié toute légitimité
à Kadhafi dans le conflit. Le Continent africain a poussé
aux Accords de Lusaka qui ont enterré les manoeuvres de
Tripoli. L'Ouganda a signé le texte en oubliant qu'il
avait signé celui de Syrte. Que cherche-t-il ? La paix
voulue par les Congolais et pour laquelle la rébellion
a pris les armes, n'est pas une construction idéologique
utopique des Comités de Pouvoir Populaire kabilistes,
calquée sur le modèle des sections libyennes, ni
une lutte anti-impérialiste aux accents séduisants
pour la réunification des peuples opprimés d'Afrique.
Cette lutte est celle qui a pour socle la remise au travail des
gens, qui doit enfin apporter le bonheur aux Congolais, à
tous les Congolais, à la région des Grands lacs,
au Continent africain. C'est cette paix juste qu'il faut rechercher
et promouvoir à tout prix. Pour cela, la rébellion
doit faire le plein de ses alliés. L'Ouganda, qui est
l'un des maillons forts de cette alliance, en tête
(1) La disparition de l'ancien président, trois mois
seulement après sa fuite du pays, aurait été
accélérée par l'humiliation qui l'aurait
gagnée après sa déroute militaire et l'isolement
qui l'a accompagnée.
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