Cinq ans après la Libération : forces et faiblesses de l'économie rwandaise
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Q. Monsieur le Ministre, comment se porte l'économie rwandaise aujourd'hui? R. Depuis cinq ans, l'économie rwandaise se trouve dans la phase de stabilisation et de la reconstruction. En 1994, l'économie était détruite : croissance négative, inflation à 64 pc, PIB réel diminué de la moitié. Le Gouvernement a réussi à stabiliser la situation. L'inflation se situe aujourd'hui à 4 pc, la croissance depuis deux ans est à deux chiffres autour de 10,5 pc. Le système financier est rétabli et la monnaie stabilisée. L'économie tourne autour de 90 pc de sa situation d'avant-guerre. Je peux affirmer donc que cette phase de stabilisation a réussi. Ceci étant : compte tenu du fait que le Rwanda vient de très loin, les indicateurs sociaux restent préoccupants. Il y a la misère, la pauvreté, le manque d'habitat et d'eau potable, le chômage, etc. C'est dire qu'on a encore un grand chemin devant nous. Même si on réussit à maintenir le taux de croissance au-delà de 8 pc, ce qui est notre objectif, il faudra plus de dix ans à notre pays, compte tenu de la croissance démographique de 3,6 pc l'an, pour trouver le revenu par habitant de 300 USD. Il nous faut donc aller au-delà de la simple phase de stabilisation et nous attaquer aux problèmes fondamentaux de l'économie rwandaise qui se présentent sous deux aspects. D'une part, elle est confrontée aux problèmes structurels qui remontent à l'indépendance et certainement à l'époque coloniale. D'autre part, elle est marquée par le génocide de 1994. Le génocide a détruit le tissu économique et exacerbé une situation déjà très précaire, qui résultait de la mauvaise gouvernance politique et économique. Dès les années 83-84, l'agriculture était arrivée à une situation de totale impasse. Il eût fallu passer d'un système dit extensif à un système intensif. On n'a rien fait. Conséquence : aujourd'hui, le pays a une agriculture qui n'arrive ni à le nourrir, encore moins à produire un excédent pour l'exportation. Or, la démographie est galopante : 3,6 pc l'an. Autre problème : les ressources humaines. Par rapport aux autres pays d'Afrique sub-saharienne, le Rwanda figure parmi les moins nantis. Le génocide de 1994 a détruit le peu de ressources humaines dont disposait le pays. En réalité, toute une génération a été presque décimée. Or, un pays quasi dépourvu de ressources naturelles, aurait dû investir dans l'homme. Donc, le gouvernement a, ici aussi, l'intention de changer les choses. Désormais, l'accent est mis sur les secteurs de l'éducation, de la santé, etc. Autre problème : l'enclavement. Le Rwanda est quasiment le seul pays de la région qui est totalement privé d'accès à la mer et est dépendant de la route pour ses approvisionnements. Or, le coût de transport des marchandises a augmenté de 30-40 pc. D'où le projet de construire un chemin de fer reliant le pays au réseau tanzanien et bien d'autres projets d'infrastructure visant à désenclaver notre pays. Q. Comment mettez-vous l'accent sur les secteurs de l'éducation et de la santé? R. Nous voulons rattraper ce retard constaté depuis quatre décennies et tenir compte du vide de ressources humaines détruites en 1994 et faire face aux besoins de l'avenir. Nous avons exprimé notre volonté aux bailleurs de fonds d'investir non seulement dans l'enseignement de base mais aussi dans l'enseignement supérieur notamment la science, la technologie et le management. Cela ne servira à rien d'avoir des établissements d'enseignement sans disposer d'enseignants, ou de disposer d'établissements des soins de santé alors qu'il n'y aurait pas de médecins. Les investisseurs potentiels qui arrivent au Rwanda se butent en effet à un problème : où trouver des techniciens, des ingénieurs, des professionnels? Ne pouvant souvent les trouver sur place, ils doivent les faire venir de l'étranger. Il nous faut régler cette question. Il est évident que si on doit investir dans l'enseignement primaire, il faut commencer par former les maîtres d'école. Donc, la priorité est la formation des techniciens et des ingénieurs. L'année dernière, le pays a envoyé plus de 400 jeunes, garçons et filles se former en Inde dans les domaines des sciences et de la technologie. Nous accordons la toute première importance à la formation. Q. Pourquoi l'Inde? R. Parce que l'Inde nous coûte moins cher. C'est un pays qui a des capacités technologiques et scientifiques souvent sous-estimées. Le coût par étudiant est très faible par rapport à l'offre de la communauté européenne ou des États-Unis. C'est donc un choix économique qui trouve un autre fondement dès lors que nous devons mettre notre technologie au niveau de celle des pays dits sous-développés. Or, l'Inde, depuis trente ans, a connu une transformation radicale. Dans les années 60, c'est un pays qui importait de la nourriture. Aujourd'hui, il en exporte après la révolution de son agriculture, la révolution dite verte. Donc, l'Inde a des institutions d'enseignement universitaire de haute qualité, qui ne nous coûtent pas cher. C'est un pays du sud, avec lequel nous devons échanger. Q. À l'instar d'autres membres du gouvernement, vous êtes de formation anglo-saxonne et tournés vers l'Angleterre. Le choix de l'Inde trouve-t-il là son fondement? R. Cette affirmation n'est pas fondée. Il n'en est rien. Notre Gouvernement est composé de personnalités formées sous tous les Cieux! Anglophones, Francophones mais aussi d'autres parlant d'autres langues. Cela n'a aucun impact sur nos choix en matière de politique de développement. Le Rwanda est ouvert au monde entier sans préférence linguistique aucune. Il est vrai que j'ai étudié en Grande-Bretagne mais cela aurait pu être ailleurs. Il est aussi vrai que nous encourageons nos jeunes à s'embarquer sur la voie du bilinguisme car c'est un atout pour notre pays. Mais l'Inde reste avant tout un choix logique, un pays en voie de développement dont le niveau et la qualité de l'enseignement sont reconnus et dont les frais de formation sont à la portée des moyens modestes du Rwanda. Q. Le pays n'a-t-il pas besoin de la formation en général? R. Cela est exact. Quand je parle de l'éducation,
il s'agit de l'éducation au sens large. Il ne s'agit pas
de l'éducation formelle qui n'impliquerait qu'un petit
nombre de personnes. Je plaide plutôt pour l'augmentation
des capacités et des connaissances de l'ensemble de la
population. À Kigali existe un établissement d'enseignement
appelé Kigali Institute of Science, Technology and Management
(Institut des Sciences, Technologie et de Gestion de Kigali),
qui correspond à ce que je dis. Cet institut recrute des
jeunes gens qui commencent une formation de technicien, qui peut
les amener jusqu'à celle d'ingénieur. Cette école
dispense à chaque échelon une formation complète.
Le souhait est qu'on ait une institution qui puisse faire la
même chose dans le secteur agricole, en formant des jeunes
dans les techniques agricoles et qui puissent devenir demain
des ingénieurs agronomes. La formation classique, compte
tenu des faibles moyens disponibles, ne peut qu'impliquer très
peu de personnes. (Question-réponse) |