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La bataille
de Kisangani
Vainqueurs des combats pour le contrôle de la ville
martyre, les Rwandais ne savent pas comment arrogance et triomphalisme
se prononcent
KIGALI.
Quand vous pensez avoir connu les Rwandais, vous avez
cessé de les connaître. Quel peuple charmant, pourtant!
(1) Samedi 14 août, à Kigali, il n'y a qu'un dernier
carré très étanche qui sait que Rwandais
et Ougandais s'entre-tuent à l'arme lourde sur la ligne
de l'Équateur à Kisangani en R-dC, à 45
minutes à vol d'oiseau. Émile Ilunga Kalambo, le
président du Rassemblement congolais pour la Démocratie,
la coalition démocratique anti-Kabila, est en tournée
triomphale à Kalemie, accompagné pour le baptême
du feu de Barthélemy Banza Mukalayi Nsungu, son corégionnaire
du Haut-Katanga, ancien ministre de l'Information et de la Presse
de Mobutu, ancien ministre des Mines et Énergie de Mobutu,
ancien Président a.i du MPR, le parti mobutiste dont il
a été défait par Mobutu lui-même à
la veille de la grande éclipse.
Tels les Samouraïs. N°2 du RCD, le 1er Vice-Président
de la coalition démocratique, le commandant militaire
Jean-Pierre Ondekane suit, depuis Goma où il séjourne,
la dégradation continue de la situation dans la ville-martyre
de Boyoma où ses hommes ont affronté, il y a déjà
une semaine, ceux du général de Brigade ougandais
James Kazini. Mais Ondekane n'est certainement pas au courant
des tout derniers développements. À son poste de
commandement à Kigali, l'homme fort du Rwanda, le Général-Major
Paul Kagame officie tout, lui-même. Visiblement heurté
mais serein par ce nouveau et imprévu tournant dramatique
de la guerre, il expédie les derniers rendez-vous du jour
en demandant - signe de grande simplicité - pardon aux
visiteurs. On voit dans son regard la grande quiétude
de grand officier militaire mais aussi le dépit que les
choses aient pu aller aussi loin. En chemise sport, il quitte
le premier son bureau et regagne à pied son poste de commandement
surélevé tout proche. La capitale rwandaise
est couverte de brumes alors que le régulier de la Sabena
emporte très loin des passagers. Dans cette ville, l'Ouganda
n'est pas un pays frère, il est un frère siamois.
Dans les hameaux de Kyovu-le-pauvre, c'est comme autour des piscines
d'Umubano Windsor Resort que fréquentent des milliardaires
à la recherche d'une niche : tout le monde dédramatise
ce qui se passe au Congo. "C'est dommage mais ça
va passer", répète-t-on interminablement alors
que les gens ont l'oreille collée au transistor et le
nez rivé sur l'écran de TV-5 ou de CNN dans un
pays gâté par les chaînes internationales.
SABC, la chaîne tout infos sud-africaine est reçue
ici grâce au bouquet de télédistribution
Télé-10. BBC diffuse quasi toutes les heures en
confort modulation de fréquence : en anglais, en français,
en swahili et,... énorme privilège, comme si cela
ne suffisait pas, en kinyarwanda, la vertueuse langue du pays.
Pourtant, à Kisangani, le général de Brigade
Kazini ne déconnecte pas. Décidé coûte
que coûte de faire porter au pinacle son désormais
ami Ernest Wamba Dia Wamba, après avoir réussi
l'inattendu triomphe avec Jean-Pierre Bemba Gombo, rien ne le
retient plus. Kazini est connu de tout le monde à Kigali,
où tout ce qui bouge dans l'establishment, appartient
à la diaspora ougandaise. "Nous savons qui il est!
C'est un frère d'armes. Et jusqu'où il peut aller!
S'il ne lâche pas prise, les petits feront une bouchée
de ses tanks!" Aux combats, les Rwandais sont réglés
pour ne jamais reculer. "Tout au plus, peuvent-ils se déplacer
horizontalement. Mais ils ne reculent jamais. Tels les Samouraïs,
dès que l'ordre est donné, ils avancent, pour l'honneur
ne s'arrêtent que pour la victoire." "Si vous
apprenez que les combats se poursuivent, c'est que les petits
ont décidé d'en découdre une bonne fois
pour toutes. Mais il faut tout arrêter", me glisse
subrepticement un ami à l'oreille. Car le sujet est tabou
à proprement parler même si dans The New Times,
le journal local imprimé à Kampala chez The New
Vision, David répond mot à mot au gigantesque Goliath
ougandais The New Vision, le tout grand voisin du nord, vendu
ici à la même heure qu'à Kampala. Reconstruisant
son économie détruite par le génocide de
1994, le Rwanda, pays fortement enclavé, est réaliste.
Il sait où se trouvent ses intérêts vitaux.
Si les Rwandais sont visiblement outrés, pas un seul ne
veut une guerre contre l'Ouganda. "Ce serait le comble.
Ce sont nos soldats qui ont combattu et mis au pouvoir là-bas.
Nous avons tellement des choses en commun. Nos économies
sont tellement inter-dépendantes. Qu'est-ce que nous n'avons
pas fait pour eux? En signe de reconnaissance, ils ont aidé
le FPR, avec leurs chars, à commencer la guerre contre
Habyarimana, en faisant ce qu'ils pouvaient mais l'essentiel
c'est le FPR lui-même qui l'a fait." Alors que les
combats font rage, le Général-Major Kagame, après
avoir posé et testé son dispositif, a déménagé
à Mweya, à Kasese, dans le parc Queen Victoria,
en Ouganda, en compagnie du Président Pasteur Bizimungu.
Ils ne quittent pas d'une semelle le Grand Frère Président
Yuweri Kaguta Museveni. Ils ne partiront pas avant d'avoir signé
un accord de cessez-le-feu menaçant tout officier récalcitrant
de le traîner devant la Cour martiale. L'Ouganda a perdu
les combats et perdu Kisangani. Le policier congolais Emmanuel
Kimputu, qui, théoriquement, commande pour le compte de
Wamba, a cessé d'émettre sur son satphone. Le Palm
Beach a été détruit, l'hôtel Wagenia
aussi. Le Congo Palace déjà introuvable est investi.
Reste la Forestière. Kazini et Wamba se sont jetés
dans la forêt avoisinante, protégés par le
dernier carré de forcenés et se terrent. Ils auront
la vie sauve. Alors qu'un commandant congolais jure de capturer
Kazini et Wamba et de les ramener à Goma, morts ou vifs,
ordre tombe de tout arrêter. On ne portera pas l'estocade.
Trois jours après l'explication armée qui a fait
200 morts dont une écrasante majorité dans les
rangs ougandais, les soldats des deux camps patrouillent à
nouveau ensemble, des officiers ougandais ont fait le déplacement
de Kigali. Le 18 août - ce sera finalement le 19 - les
chefs d'état-major des deux pays, le Général-Major
ougandais Jeje Odongo et le Général de Brigade
rwandais Kayumba voyagent pour Kisangani à bord d'un même
jet, signe de chaleureuses retrouvailles entre les deux armées.
L'enquête ordonnée conclut sur des "incidents
causés par de simples malentendus locaux." Kazini
a quitté Kisangani pour Kampala où Wamba se rend
- en route pour Goma? À Kisangani, l'ex (?) président
du RCD évincé a été réhabilité
dans sa forteresse de la Sotexki. Il a retrouvé tous ses
attributs d'avant l'affrontement. À Kigali, à part
quelques confidences autour de la Mutzig, la précieuse
bière locale, personne ne fête la victoire. "Quelle
victoire?", lance un ami, Jef. Face à leurs amis,
les Rwandais se montrent très grands. Ils ne savent pas
comment triomphalisme et arrogance se prononcent. S'ils ont pris
les armes c'est contraint et forcé. Quand le petit dernier
exacerbé montre que ses muscles ont grandi et qu'il entend
désormais être respecté, il demande aussitôt
pardon au grand frère. Du grand art! Bill Clinton, le
président américain, a organisé un ballet
diplomatique dans les deux capitales amies avec l'un de ses meilleurs
spécialistes, Gayle Smith, patron Afrique du très
fameux NSC, le National Security Council. Son ambassade se complète
avec Don Koran, un "premier Force", lui aussi. Ancien
chef du desk Congo au département d'État, il remplace
Wanda Nesbitt, nommée chargée d'affaires a.i en
Tanzanie. Après la guerre Éthiopie-Érythrée,
Washington veut ouvrir l'oeil. Pas question de laisser rééditer
le mauvais exploit.
KIN-KIEY MULUMBA
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