La rébellion six mois déjà

Ernest Wamba Dia Wamba, rencontre avec un homme libre et nature

PHYSIQUEMENT c'est un homme frêle. Il se nourrit très peu, à en croire ses proches. Il lui arrive de rester une journée entière en son cabinet de travail sans avoir ingurgité le moindre verre d'eau.

Ses amis attribuent cela au régime de cheval que lui aurait imposé l'Exécutif du RCD (Rassemblement congolais pour la Démocratie) et qu'il dénonce parfois publiquement comme en janvier devant des dirigeants africains alliés ou face aux caméras de télévision lors de son message boulet de fin d'année. D'autres par contre soulignent qu'il s'agit d'une option alimentaire délibérée. Le chef de la rébellion congolaise, Ernest Wamba Dia Wamba, est un homme infiniment austère. Il ne boit ni bière, ni Whisky, ni aucun alcool et se nourrit simplement... d'"herbes" - l'expression est du président ougandais Yoweri Museveni furieux de découvrir en janvier dernier que son invité fût un végétarien naturaliste et qui dut le forcer aimablement à partager son buffet de viande et de poisson planté dans le jardin de son village natal. Embarrassé, Wamba résolut, comme il lui arrive en pareil cas, d'ajouter un peu de poisson à ses "herbes." "Nous ne mangeons généralement que des légumes crus et cela nous permet de rester en harmonie avec la nature", m'explique de sa voix monocorde Jacques Dépelchin, son ami de toujours devenu son adepte politique et alimentaire, en ajoutant une sauce à son repas. J'étais convié à un déjeuner chez lui, dans une paillotte de sa villa le long du lac. Un plateau de petits tilapias frits trônait au milieu d'autres assiettes dans lesquelles on avait servi d'indescriptibles crudités. Il a fallu insister pour que Wamba ajoute un petit tilapia à son éternelle salade-tomate-mayonnaise. "Ce qui est cru est excellent pour la santé et vous fait vivre longtemps, surenchérit ce sexagénaire à l'allure infiniment british. C'est mieux que les aliments cuits, préparés avec des produits d'inventions capitalistes", poursuit-il, avec en sus ce brin d'humour provocateur qui lui est particulier. Même s'il lui arrive de piquer une grosse colère et de claquer la porte derrière lui, ce sociologue, professeur d'Histoire, bourré de vertu et de morale et qui pue la sagesse à mille lieux, avance toujours à pas feutrés. Il écoute longtemps, parfois même trop longuement, disposant, sur le modèle de la palabre africaine, du temps à revendre pour entendre tout le monde qui vient le voir, ce qui n'arrête pas de rendre nerveux le service de protocole. Wamba est infiniment à la rencontre des deux cultures, celle d'aujourd'hui et celle d'hier parfois rustique. Il identifie ce conflit de valeurs que l'on perçoit au RCD symbolisé par deux styles de vie. L'un - le sien, appartenant à une sorte de génération puritanisme réinventée, l'autre - celle des autres - fait de pragmatisme, de dynamisme, de compétence ou de professionnalisme avéré qui n'exclut pas un certain cynisme. Après six mois à la tête d'une rébellion composée de diverses fractions politiques qui se livrent une guerre sans merci, Wamba, à ce jour, n'a réussi qu'à s'éviter le pire: son éviction programmée à la tête du mouvement. L'homme n'a jamais su élargir sa base. Son clan composé de ses deux initiés amis, Jacques Dépelchin et Kalala Shambuyi, a fondu comme neige au soleil lors des travaux de la première "assemblée des fondateurs." Si le premier, ancien collaborateur de la lumumbiste Thérèse Pakasa a réussi de justesse à sauver ses meubles en se maintenant au poste de rapporteur (désormais du Conseil politique), Shambuyi réduit au rôle de membre du bureau de ce conseil après avoir perdu la tête du stratégique département de la Mobilisation et Propagande, est le plus fortement touché. Même si en politique, rien n'est définitivement perdu comme le contraire est vrai, le membre du miniscule parti communiste belge paraît avancer vers une voie du garage. En renvoyant au Conseil politique ses deux amis, les vingt-huit fondateurs du RCD qui ont fait montre d'une remarquable discipline de groupe, ont exprimé un vote éminement politique à l'égard de Wamba dont nombre de ténors de la rébellion disaient avant l'assemblée qu'ils constituaient en réalité son "cabinet politique." Son camp laminé, le président s'aperçoit qu'il a mal joué et a perdu même s'il fait bon coeur contre mauvaise fortune. En six mois de pouvoir, il n'a pas su imposer sa marque nulle part, ni dans la conceptualisation des textes fondamentaux, ni dans la nomination dans l'appareil. Sauf changement de stratégie, avec des modes de recrutement différents mais pour l'heure difficilement envisageables, on ne voit pas comment il gagnera demain dans une partie qui l'oppose, selon sa propre expression, à une "coalition de néo-kabilistes et de néo-mobutistes." De ces travaux de l'assemblée du RCD, des divers enjeux qui se profilent à |'horizon du mouvement rebelle, nous avons parlé, pendant près de dix heures, avec cet homme libre et nature, qui appelle un chat un chat et se situe infiniment aux confins de la politique mathématique. À la fois professeur ancestral et moderniste, il prêche haut et fort un autre concept de politique, qui se rapprocherait même du contexte congolais sans pour l'instant en dévoiler aucun trait. Mais avant tout, qui est cet homme, si peu connu en Occident et par nombre de ses compatriotes et qui se place pourtant en bon ordre, si la rébellion congolaise venait à conquérir aujourd'hui le pouvoir, pour être porté à la tête du nouveau Congo? Nous lui avons posé toutes les questions, comme elles s'enchêvetraient dans notre esprit par divers biais que possible et il a répondu à toutes, sans se fatiguer, ni manifester le moindre signe de nervosité. Cet entretien pourrait s'intituler "à la découverte de Wamba Dia Wamba", cet inconnu de la scène politique congolaise. (INTERVIEW)

KKM