Cinq ans après la Libération : forces et faiblesses de l'économie rwandaise

Froid de canard sous Muhabura

CELUI qui a dit que le Rwanda est un pays des mille collines s'est littéralement trompé. Ce pays n'a pas mille collines, il a un milliard de collines. Compter ces collines, montagnes et volcans, des plus géants aux plus minuscules, est un exercice auquel se livre tout visiteur débarquant pour la première fois dans ce pays exigu d'être vaincu par l'innombrable.

Comment, sur un territoire aussi réduit - l'une des oreilles du Congo avec le Burundi, le Rwanda s'étend sur moins de 27.000 km2 - , le Bon Dieu a-t-il dressé des myriades et des myriades de terrains aussi cabossés qui le rendent comme nul autre pareil et en font une réelle fascination touristique? Comment croire que derrière chacune de ces montagnes une embuscade ne vous est pas tendue avec un essaim d'assassins? Quand l'horizon ne vous est pas à portée de vue, comment ne pas développer un complexe obsidional? Dans ce pays où la guerre est perpétuelle, depuis au moins 1959 à ce jour, n'y voit-on pas là quelque cause? La guerre, précisément : celle du FPR de Paul Kagame contre le MNRD de Juvenal Habyarimana a duré quatre ans. Face aux Congolais dont le pays est à nouveau plongé dans la guerre depuis cette fois un an - "seulement !", vous diront les Rwandais - des Rwandais parlent de leur guerre et insistent sur son organisation mathématique et sa conduite héroïque. Lorsque de l'autre côté de la frontière, on se lasse du temps que prennent des conquêtes décisives, le Rwandais vante la patience comme un plat national sans cesse cuisiné. "Soyez calme. Laissez au temps faire son oeuvre. Vous verrez", vous rappelle interminablement le commandant Jef, avec son accent de chanson et son sourire en coin de séducteur. Faire montre de patience veut également dire prendre son temps à regarder, écouter, surveiller, s'informer, monter des stratégies payantes et surtout ne pas montrer son jeu. Dans ce pays où la légende veut que le premier Blanc se fût fourvoyer s'étant fait désigner un faux Roi alors que le véritable Roi était resté "naïvement" à côté et où le Blanc traita des années durant avec un Roi qui n'en était pas un avant de se faire égorger, on fait aller le temps, on ne se précipite pas à décider. Au contraire, on se délecte à détruire moralement l'adversaire. La guerre du FPR a pris quatre ans. Déloger les milliers de soldats d'Habyarimana défaits à Kigali et éparpillés avec armes et milliards de FRW derrière chacune de ces collines qui surplombent la capitale avec, en prime, des otages civils, a été une autre guerre qu'il n'était pas évident de tenter. Les ex-FAR et les Interahamwe avaient d'ailleurs prédit qu'ils étaient loin d'avoir dit leur dernier mot et qu'ils reflueraient très vite. Les nouveaux dirigeants ont pourtant conduit cette guerre et l'ont gagnée sans souvent combattre. Petit et très pauvre pays, peuplé d'un peu moins de 8 millions d'âmes, même si l'économie se développe à pas de charge avec 11 % l'année dernière de croissance économique et 94 % de PIB par rapport à l'ère Habyarimana, faire l'économie de moyens est une recette apprise par coeur par toute la population et mise en application par une jeunesse formée et répondant, comme une machine, à l'appel du devoir patriotique. C'est elle qui tient ce pays victime du deuxième génocide de la terre. Une jeunesse qui ne sait rien mais sait tout, ne voit rien mais voit tout, ne connaît rien mais connaît tout, ne connaît personne mais connaît tous, ne sait pas comment on sourit ou on hausse la voix mais a fait de la lutte sa raison d'être et dont l'efficacité est destabilisante. Il y a là des principes qui fondent l'État de droit et la République que tous les peuples du monde appellent de leurs voeux. Face au gendarme, aucun citoyen ne vaut plus qu'un autre. Face aux nécessités de l'érection de l'État pérennisé, les intérêts partisans ne passent pas. Il y a encore quelques mois, personne ne s'aventurait sur la route de Gisenyi, la ville rwandaise voisine de la congolaise Goma. Le nord du Rwanda était infesté de milices Hutues Interahamwe qui attaquaient et égorgeaient les passants et les passagers de préférence de l'ethnie Tutsie adverse. Aller de Kigali à Goma n'était possible que par avion qui vous y déposait après un petit quart d'heure de vol.

 

Aujourd'hui, au grand malheur des compagnies aériennes privées Rwanda Airlines, Rwanda Airways, TMK ou CongoCom, quasi tout le monde prend la route à l'asphalte impeccable et vous y êtes deux heures plus tard. Problème : ces interminables pointes qui ressemblent aux cul-de-sac qu'il faut affronter, là où surgissent, comme un boulet, ces camionnettes HIACE japonaises importées de Dubaï qui roulent à tombeau ouvert à bord desquelles s'agglutinent des dizaines de passagers qui ont échangé leur vie contre 1000 FRW, l'équivalent de 3 dollars. Les accidents sont légion et toujours mortels. Des diplomates vous encourageront de prendre la route afin de profiter du spectacle paradisiaque qu'offrent les interminables collines vertes de petits pois, haricots, thé et maïs, à condition d'être éveillé au volant. Problème : il faut de préférence faire le chemin de jour. Le Rwanda reste, certes de plus en plus discrètement, une vaste zone opérationnelle. Cette route est sous bonne surveillance militaire. Un lundi du mois de mai, on était quatre à bord d'une Land Cruiser officielle partie de Goma à cinq heures l'après-midi et supposée joindre Kigali deux heures plus tard. Quarante-cinq minutes après, une barrière de l'armée nous arrête. Talkie Walkie à la main, l'un de ces adolescents soldats s'approche de la 4x4, salue courtoisement les passagers en kinyarwanda, la vertueuse langue nationale, en faisant comme s'il ne voyait personne et demande à voir les papiers du véhicule. Il les regarde, examine, prend son temps avant de demander naïvement, un peu comme le lieutenant Colombo de la célèbre série télévisée, si un occupant portait une pièce d'identité. Celui qui est au volant est un Rwandais du cru et l'un de ces hommes qui inspirent le respect. Il lui tend une pièce d'identité. À nouveau, le soldat plonge dans la carte, prend son temps, réfléchit longtemps... Dans le véhicule, on entendrait une mouche passer. On est suspendu à la volonté de ce soldat. Le voici qui retourne son regard vers nous, explique laborieusement, de sa voix monocorde d'adolescent - cherchant le mot juste - qu'il n'est pas possible de poursuivre le chemin, qu'il faut quitter la chaussée, immobiliser le véhicule et s'apprêter à passer la nuit en attendant six heures du matin le lendemain. Le conducteur, un haut fonctionnaire de l'État résigné, ne cherche pas à comprendre ce qui a pu se passer mais tente d'expliquer courtoisement en kinyarwanda que Ruhengeri, la prochaine grande localité, est à dix minutes, que nous y trouverions hôtels et repas, qu'il est peut-être préférable de nous laisser partir ou, si la sécurité ne peut être garantie, nous faire accompagner par une escorte armée. Le soldat a tout écouté mais rien entendu ! Il s'est déjà éloigné. Ici, les ordres sont les ordres. Ils s'appliquent implacablement. Le haut fonctionnaire le sait. Philosophe, il se demande si tout cela n'est pas dans l'intérêt de tout le monde. Il a entrepris la manoeuvre et immobilisé l'énorme Land Cruiser à une vingtaine de mètres en retrait. Sept heures du soir sonnent. On va passer onze heures dans la jungle et passer la nuit. Plus loin, on remarque le sommet du Muhabura, l'un des cinq volcans avec Karisimbi, Sabyinyo, Gayinga et Visoke, alignés le long de la route. L'un d'eux culmine à plus de 4.500 m et a un lac de cratères. Nous sommes à leurs pieds. Dans la contrée, le mercure descend facilement en-dessous de 3°C. Quelqu'un s'aperçoit qu'on est légèrement habillé, un simple costume-cravate! "Ici, quand un villageois se blesse, il n'a pas besoin de se rendre au dispensaire : le sang ne coule pas, il se coagule. La blessure se cicatrise d'elle-même", avertit le fonctionnaire, ajoutant que le climat hivernal est pour les villageois cause d'une longévité rarement observée ailleurs et personne ni rien ne les ferait partir émigrer. Très vite, le temps se dégrade encore, des gouttelettes d'eau se mettent à dégouliner sur des vitres de la Land Cruiser devenue peu hospitalière. "Il fait un froid de canard", gémit derrière moi un occupant. "Resterons-nous en vie au lever du jour?", pousse un autre au moment où il sent les pieds s'hiberner. À l'inverse, des silhouettes de gamins avec leurs longs manteaux noirs, leurs longs kalachs en bandoulière, font des allées et venues, allégrement, dans le froid et le noir, sans éveiller un chat, veillant sur la sécurité du Rwanda éternel. Parfois, ils se collent aux arbres de la savane, classique pratique de camouflage, afin de mieux faire le guet et de surprendre un éventuel Interahamwe avant qu'il n'ait commis son forfait. À 6 heures, comme promis, peu après le passage routinier du véhicule blindé patrouilleur à bord duquel a pris place un officier de haut rang, la barrière est levée. Dix minutes plus tard, à Muhabura, le grand "palace" de Ruhengeri, autrefois repaire de vieux barons rwandais déchus, l'équipée dévore tout ce qui est disponible : pains lourds faits à la main, omelettes jaunes, café Arabica, lait en poudre. Avant de mettre, sains et saufs, le cap sur Kigali.

KIN-KIEY MULUMBA