La rébellion entre dans sa deuxième année

"La classe politique mobutiste ignore la notion de Parti, elle n'a su intégrer que celle de l'État"
Q.
Vous êtes un combattant de la première heure, vous êtes un homme formé et structuré idéologiquement. Quel jugement portez-vous sur la classe politique congolaise?
R. Je dois dire que la classe politique congolaise est d'une façon générale médiocre. L'exemple de Kabila est un peu différent. Cet homme a évolué dans le maquis. Il est resté en dehors du pays, donc sans tout à fait flirter avec le Mobutisme. Néanmoins, il est devenu un homme d'affaires. L'homme défini en tant que révolutionnaire n'est pas sincère, n'est pas conséquent. La sincérité est la qualité fondamentale d'un révolutionnaire. Il n'est pas sincère; il n'est pas exigeant. Il s'agit d'un personnage faux, un faux distributeur de discours, un discours démagogique, idéologiquement arriéré par rapport au temps moderne. Il n'a pas réussi à congédier le socialisme, à coller à la réalité du moment. Il pense en termes de la Révolution de 1917. Et il est donc en métaphore par rapport à l'époque, incapable de proposer la moindre solution pour ses contemporains. C'est pour cela que je le réfute énormément car il ne peut proposer une politique cohérente pour l'an 2.000. La classe politique congolaise reste médiocre parce qu'elle développe des convictions solitaires. Elle est très variable donc méfiable. Je voudrais vraiment être sincère. Les hommes politiques congolais n'ont pas été habitués au débat politique. Ce sont des gens qui ont évolué dans un système dictatorial où ils ont appris non pas à imaginer des stratégies de conquête du pouvoir mais habitués à obéir, à intriguer et à fonctionner comme des subalternes sans responsabilité. Il y a aussi Tshisekedi. Le concernant, je ne pense pas qu'il ait développé des stratégies de conquête du pouvoir d'État parce qu'il lui manque quelque chose de fondamental, une vision très claire de la conquête du pouvoir d'État. Il lui manque la notion de l'instrument de conquête du pouvoir d'État. Il ne suffit pas, pour accéder au pouvoir, de dire, je suis non-violent : encore faut-il construire l'instrument de conquête du pouvoir, observer comment il a évolué. Vous savez, Tshisekedi a perdu tous ses camarades de combat.

Q. Pourquoi?
R. Parce que justement, l'homme n'est pas rassembleur. L'homme ne cherchait pas à construire. Il est plutôt individualiste, développant un égo-superprofit et empêchant ainsi son parti de se développer dans des conditions telles qu'il n'a jamais accédé aux postes de responsabilité. Autour de lui, il a essentiellement des jeunes de chez lui, des cousins ou des neveux et toute personne appartenant à une autre région ou à une autre tribu, se décourage très vite parce que des relations autour de lui ont un caractère tribaliste et également un caractère régionaliste. Je ne vois pas d'actes à caractère nationaliste. C'est plutôt un homme d'appareil mais guère un homme de vision. Tshisekedi n'est pas un visionnaire, c'est pour cela qu'il ne m'a jamais attiré.

Q. Je ne vous vois pas, dans ces conditions, composant avec lui, demain...!
R. Tshisekedi est un homme qui compte parce qu'il a démontré qu'il pouvait braver des dangers mais il n'a pas développé une idéologie à laquelle je puis adhérer. Il ne me fascine pas parce qu'en dehors de quelques slogans à la manière mobutiste - des anti-valeurs, les injures contre Mobutu -, il n'a jamais développé un discours structuré susceptible d'entraîner des intellectuels dignes de ce nom. Et d'ailleurs, vous verrez que la plupart de grands intellectuels du Kasaï ne l'ont pas suivi tandis que ceux qui le suivent, c'est généralement des hommes instruits certes mais proches de lui par des liens de parenté.

Q. Que pensez-vous de Justine Kasavubu que vous avez rencontré en Belgique?
R. Cette dame dont je ne connais pas le passé militant me paraît plutôt médiocre. Je suis sévère et le mot "médiocre" revient souvent! En réalité, cette dame est essentiellement opportuniste, idéologiquement mal structurée, faisant des analyses erronées. Son expérience auprès de Tshisekedi et son départ de l'Udps pour rejoindre Kabila - et pour des raisons opportunistes - prouve à suffisance que cette dame non plus n'a pas des convictions. Elle est prête à composer avec n'importe qui du moment qu'elle dispose d'un poste. Il suffit de voir comment elle était accrochée à son poste d'ambassadeur à Bruxelles alors qu'elle avait été limogée. Cela ne pouvait pas l'honorer. Donc, cette dame, ce n'est pas une dame de principes, c'est plutôt une dame d'intrigues.

Q. C'est toute une classe politique que vous condamnée!
R. En fait, le Mobutisme a inhibé la personnalité de tous les collaborateurs qui se sont transformés non pas en hommes politiques mais en cour. Autour de Mobutu, il y avait surtout le courtisanat qui servait de référence de fidélité. Donc, il fallait pratiquement inhiber toute sa personnalité en tant qu'intellectuel pour être bien vu et même pour prétendre à des postes de responsabilité. La responsabilité n'existait pas. En réalité, on attendait tout du Chef. Il décidait tout et de tout. On avait à exécuter. Tout au long du règne de Mobutu, les personnalités fortes n'ont pas eu à exister longtemps parce que le Mobutisme était une machine à écraser les fortes personnalités et à créer le courtisanat, c'est-à-dire les chiens couchants.

Q. Demain, allez-vous composer avec Kabila. Lui Président, vous Vice-Président ou Premier ministre? Pourquoi pas l'inverse !
R. En politique, le mot jamais n'existe pas. Personnellement, je ne souhaite vraiment pas collaborer avec Kabila parce que cet homme fondamentalement fourbe, qui est fourbe, non sincère et qui a révélé à l'ensemble de la classe politique et du monde congolais qu'il était intolérant, exclusif, dictatorial, et dont les réactions sont imprévisibles est donc dangereux pour lui-même et pour le peuple congolais.

Q. Vous êtes de la même contrée que M. Kabila?
R. Nous venons tous du Nord-Katanga mais nous n'appartenons pas à la même tribu. Moi, je suis Muhemba. Lui est Luba du Katanga.

Q. Vos adversaires sont sans pitié pour vous et parmi les griefs qu'ils dressent contre vous, ils vous reprochent d'être resté trop longtemps à l'étranger - soit trente-quatre ans, un peu comme Kabila qui serait resté trente-huit ans à l'extérieur - et d'ignorer, comme lui, les réalités nationales? Que répondez-vous?
R. Toute ma lutte révolutionnaire se situait en Afrique australe. J'y ai également entrepris le travail de solidarité africaine auprès des mouvements de libération. C'est le cas de l'ANC en Zambie, de la SWAPO namibienne en Tanzanie, des maquis de Kabila dans les montagnes de Fizi Baraka et mon séjour de trois mois au Zimbabwe pour étudier l'expérience révolutionnaire du président Mugabe, autant d'actes révolutionnaires.qui m'ont amené à me familiariser avec la problématique africaine et donc avec la crise congolaise. Ceux qui prétendent que j'ignore mon pays occultent toute ma lutte en Europe avec d'autres pour réorganiser |'opposition congolaise contre la dictature de Mobutu.

Q. Quelle est, Monsieur le Président, votre approche du pouvoir?
R. Je dois vous avouer d'abord que depuis l'effondrement du Mur de Berlin, la question de l'idéologie n'est plus à la mode. Donc, il faut pour nous Africains, imaginer un type nouveau de gouvernement. Comment je vois l'approche du pouvoir dans notre pays? Je pense que dans les milieux progressistes, actuellement, on parle beaucoup de l'émergence d'une nouvelle classe politique qui développe les idées suivantes : celles qui consistent à approcher le dirigeant du dirigé, à appréhender les problèmes du peuple en l'écoutant de façon attentive. Il faut développer la connivence et la complexité avec le peuple mais cela ne peut se faire que dans la mesure où on l'écoute, où on vit avec lui, où on comprend mieux les aspirations et on participe avec lui à la transformation, à la matérialisation de ses aspirations dans les faits. Cela s'appelle la bonne gouvernance. Celle-ci est à la fois - puisqu'il faut quand même se référer aux pères de l'Indépendance africaines - le combat contre le pouvoir personnel, le combat contre les méthodes de trafic d'influence avec comme corollaire la corruption. Il faut, pour qu'un pays puisse se développer, porter un effort particulier sur les administrations héritées des colonies mais qui ont pratiquement sombré dans le désordre. Donc, pour administrer un pays, il faut une bonne administration, il faut des sacrifices. L'État - la res publica - c'est la chose commune, la chose commune est la chose de tous. Il ne s'agit pas de confondre l'État avec un bien privé. Malheureusement, nos dirigeants africains ont confondu le trésor public d'un bien privé. C'est ce qui a entraîné non seulement la mauvaise gestion des fonds publics mais également le népotisme, l'absence de conscience du bien public. Tout cela doit être précédé par une réflexion approfondie. Cette réflexion est celle de savoir que le pouvoir émane du peuple, que le premier bénéficiaire de ce pouvoir est le peuple et que si le peuple vous mandate, vous devez être redevable, comptable devant lui. Toutes ces notions supposent un haut niveau de conscience, un haut niveau de sacrifice et de don de soi vis-à-vis de son contemporain, de son peuple et au-delà du peuple de votre pays. Vous devez développer une solidarité africaine pour que le bonheur national puisse rayonner à travers l'Afrique et développer des politiques allant dans le sens de plus de solidarité entre les peuples d'Afrique et au-delà d'Afrique dans le monde entier.

Q. Vous avez annoncé, lors d'un récent Conseil, la restructuration de l'équipe du Comité Exécutif, en expliquant qu'après vous être donné un délai de réflexion de deux mois, vous avez opté pour une équipe plus ressoudée et plus resserrée... Pouvez-vous en dire plus?
R. J'ai vécu la crise au sein du RCD. Manifestement, cette crise avait pour objet un malentendu entre des hommes venus d'horizons divers et ayant des visions politiques différentes. Malheureusement, les structures que nous nous sommes données, ne permettaient pas de faire coexister un progressiste avec un libéral parce qu'un libéral a une notion de l'État tout à fait différente de celle du progressiste en période de guerre par exemple. En cette période, dans un mouvement politico-militaire, un progressiste développe davantage ses efforts pour construire le parti. Au sein du mouvement, il y avait une confusion totale entre la construction d'un parti de combat et la gestion de l'État. Je pense que les amis qui ont évolué dans le système de la IIème République mobutiste n'ont pas la notion de parti. Ils ont une notion de l'État. Dans un mouvement politico-militaire, le fonctionnement du parti est - et ceci résulte un peu de mon influence du Marxisme - au-dessus des instances gouvernementales. Or, dans notre mouvement, vous aviez un Comité Exécutif qui avait, apparemment, plus de pouvoirs que l'organe dit de parti, c'est-à-dire le Conseil Politique. Le conflit était évident, inévitable. Tout simplement parce que les approches étaient différentes. Lunda Bululu gérait l'État, Wamba avait une approche de fonctionnement de parti, c'est-à-dire installer les structures qui allaient fondamentalement modifier la situation du citoyen congolais. Il posait le problème en termes de la transformation sociale par rapport à la situation du citoyen mobutiste tandis que cette préoccupation était absente de l'approche de Lunda. Celui-ci pensait la lutte en termes de la bonne gestion des Finances publiques. Mais cela n'a rien à voir avec la transformation des mentalités de la société congolaise sortie des trente-deux ans du Mobutisme. Donc, la contradiction était fondamentale même si elle n'était pas apparente. Je vivais cela avec beaucoup d'intérêt parce que je savais que la rupture était inévitable. (SUITE)