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"Les
États sont régis par des intérêts,
l'amitié qui peut lier les hommes ne suffit pas"
Q.
Faisant le bilan d'une année de rébellion, comment
cette année a-t-elle été vécue? Le
RCD a-t-il approché les objectifs pour lesquels il a engagé
la lutte?
R. Je pense que les raisons qui nous ont amené
à prendre les armes contre le régime dictatorial
de Kabila ont été justifiées par le fait
que la dictature mobutiste avait fait place à une autre
dictature, plus sévère : la terreur exercée
sur les hommes politiques, le bannissement intérieur,
la suppression des libertés fondamentales. Kabila excluait
toute tendance contraire à la sienne. Aujourd'hui, après
avoir mené une guerre dure contre ses troupes, Kabila
accepte de négocier avec nous alors qu'au départ,
il excluait toute hypothèse de dialogue avec les autres
Congolais. Le Protocole d'accord de cessez-le-feu signé
à Lusaka est la manifestation évidente qu'il a
reculé par rapport à sa position intransigeante
du départ.
Q. Il n'empêche qu'il persiste des problèmes
ardus dans certaines parties du territoire sous contrôle
du Rassemblement...
R. Je dois vous avouer que la population congolaise a
connu une période de souffrance qui a duré trente-deux
ans. Après cette période de règne du Maréchal
Mobutu, Kabila n'a pas suscité un espoir et une espérance
réels. Il faut dire que cette population traumatisée
reste sceptique fondamentalement et doute de la capacité
des dirigeants congolais d'une façon générale
à résoudre ses problèmes. Dès lors,
aujourd'hui, l'adhésion populaire ne peut être acquise
que par la qualité d'actes posés en direction de
la population : les actes de qualité dans le domaine sanitaire,
dans le domaine social, dans le domaine administratif par exemple
en payant les salaires des fonctionnaires, des enseignants et
du personnel médical. Si nous apportons les réponses
de qualité, la population ne peut qu'adhérer massivement
à la politique du Rassemblement congolais pour la Démocratie,
parce que cela va amorcer un début d'amélioration
de leur situation sociale et également susciter l'espoir
pour l'avenir.
Q. Il y a le Rwanda qui se bat aux côtés
du Rassemblement en partie pour réagir au problème
d'exclusion, celle des Tutsis congolais. Pensez-vous que le Rassemblement
a travaillé dans le sens d'une explication ou d'une communication
consistant à aller à la rencontre de cette question?
R. J'avoue que nous avons pêché par un déficit
d'explications. Il est vrai que la campagne menée par
Kabila - campagne facile, faussement patriotique, nationaliste
- laisse la population plus réceptive que l'explication
raisonnable que nous devrions apporter à la population
en indiquant que les pays voisins sont des amis, que ces pays
amis doivent connaître la paix chez-eux surtout quand il
existe chez-nous des éléments négatifs qui
se servent de notre pays pour déstabiliser le Rwanda.
Mais je pense que cela est un travail de longue haleine et qu'il
ne faut pas se fatiguer d'expliquer. Je pense que petit à
petit, la coexistence pacifique doit être comprise ou sera
comprise par nos populations si nous expliquons et nous expliquons
encore et toujours.
Q. Quelle est votre vision de cette question de fond?
R. Il faut regarder ce qui se passe ailleurs. L'Europe
aujourd'hui est devenue un vaste territoire où la population
circule librement. C'est ce qu'on appelle l'espace Schengen.
Les frontières sont tombées, le commerce se développe
harmonieusement. C'est ce qu'on appelle la mondialisation. Dans
nos pays, notamment des Grands lacs, les populations sont identiques,
les moeurs identiques, la compénétration d'intérêts
est évidente. Il faut absolument que nous puissions évoluer
comme en Europe et aller à l'intégration non seulement
de nos économies mais également de nos multiples
autres intérêts.
Q. À quelle condition?
R. Je pense que le travail est facile dans les autres
parties du Congo. Entre le Katanga et la Zambie, par exemple,
il se pose moins de problèmes, il n'y a pas d'antagonismes
ethniques, ni entre le Bas-Congo et l'Angola. Mais le problème
spécifique des pays des Grands lacs exige une approche
beaucoup plus courageuse. Cela suppose qu'on puisse d'abord rééduquer
nos populations à coexister pacifiquement en même
temps développer des échanges économiques
quand ces réalités seront en présence réelle.
Je pense que nous obtiendrons cette intégration nécessaire
à nos deux pays. Déjà, il existait sous
Mobutu ce qu'on a appelé la CEPGL. C'était une
forme de communion d'intérêts économiques,
sociaux et également politiques.
Q. Vous dites "c'était"!
R. La CEPGL était une idée géniale
africaine, devancière de l'espace Schengen de l'Union
Européenne. Mais l'approfondissement du concept ne s'est
pas produit comme d'ailleurs le concept de l'authenticité
est demeuré au stade de slogan, sans contenu philosophique
réel.
Q. Vous êtes un homme très marqué
par la lutte politique. Vous avez eu et entretenez des relations
en Angola aussi bien qu'en Ouganda. Comment voyez-vous l'appui
apporté à Kabila par l'Angola et comment voyez-vous
le problème que pose l'Ouganda?
R. Les États sont régis par des intérêts.
L'amitié qui peut lier les hommes ne suffit pas. Il nous
faut absolument développer un esprit nouveau dans nos
relations avec nos partenaires. Il s'agit de cet esprit autour
de la communion d'intérêts à venir. Cela
est une longue marche. Bien que nous soyons des voisins, bien
que nous ayons des rapports amicaux entre les hommes, les intérêts
d'État, c'est autre chose. Et ces intérêts
ont des exigences qui vont au-delà des amitiés
personnelles.
Q. Vous avez connu M. Kabila. Dans quelles conditions
l'avez-vous connu et pourquoi avez-vous été amené
à le quitter?
R. L'histoire avec Kabila est une longue histoire qui
remonte à l'année 1978. J'étais amené
à payer un ticket d'avion pour l'inviter à Bruxelles.
Il venait de Tanzanie avec Didier Kazadi. Ainsi, j'étais
devenu le représentant du PRP (ndlr Parti de la Révolution
Populaire, le parti de Laurent Kabila) en Europe. J'avais pour
mission de faire connaître le PRP, de mobiliser les moyens
et de participer à la diplomatie extérieure. Mais
je me suis rendu compte en 1985 que Kabila avait un comportement
peu révolutionnaire c'est-à-dire que les biens
communs appartenant au parti étaient utilisés à
ses fins personnelles. Ce fut la rupture. Nous nous sommes retrouvés
six années plus tard et nous avons tenté des nouvelles
expériences de collaboration. Cela s'est passé
en Zambie. Nous avions des maquis tous les deux. Nous avions
chacun essayé de rassembler des gendarmes katangais. Mais
finalement, les gendarmes katangais l'ont récusé.
D'où, l'échec de ses gendarmes katangais. Lors
de la première guerre de libération, c'est donc
tout naturellement que nous nous sommes retrouvés dans
le maquis pour partir dans une nouvelle aventure contre le dictateur
Mobutu.
Q. On ne vous a pas vu à Kinshasa...
R. Moi j'étais chef des gendarmes katangais. Donc
j'étais basé en Angola. J'avais proposé
de faire passer à l'est une partie de gendarmes katangais.
Pour sa part, l'Angola avait mobilisé des avions. Nous
avons envoyé un corps expéditionnaire de 2.000
hommes, corps expéditionnaire qui a participé à
la conquête de Kisangani sous la direction du général
gendarme katangais Stanislas Kalala. Après, j'avais demandé
qu'une plate-forme politique soit créée afin que
le fonctionnement de l'Alliance soit plus transparent. Parce
que Kabila, par ruse, avait fait fusionner le PRP et l'AFDL (ndlr
Alliance des Forces Démocratiques pour la Libération
du Congo-Zaïre, la coalition armée régionale
qui a renversé Mobutu en mai 1997) qui, au départ,
était indépendante. Cette divergence de vues nous
a séparés au moment où nous nous trouvions
déjà à Kenge, à 200 kms de Kinshasa.
Connaissant le sort réservé à Ngandu Kisase,
je me suis méfié de lui parce qu'après Kisase,
mon tour était arrivé. Je devais devenir la deuxième
victime. Tout simplement parce que lui n'ayant pas eu de soldats
propres à lui et moi, disposant d'une véritable
armée, la cohabitation entre nous était devenue
quasi impossible du fait de l'hégémonie dont il
m'accusait faussement. Vous savez que Kisase a été
éliminé principalement parce qu'il avait une armée,
que Kabila n'avait pas ou ne contrôlait pas.
Q. Où sont passés vos gendarmes katangais?
R. Après la chute de Kinshasa et après ces
divergences graves avec Kabila, dont je viens de parler, j'avais
préféré me retirer. Comme tous les gendarmes
katangais se trouvaient à ce moment-là sur le terrain
de bataille, j'ai préféré renoncer à
la direction des gendarmes katangais, parce que l'objectif pour
moi était la chute de Mobutu. Je suis retourné
à Bruxelles en attendant de réorganiser une autre
armée restée à Kampala et restée
au service de Kisase.
Q. C'est donc une partie de cette armée qui
est à la base de la deuxième guerre de libération,
que vous appeliez déjà guerre de rectification?
R. En réalité, depuis mon retrait à
Bruxelles, je n'ai pas perdu assez de temps. J'ai immédiatement
entrepris de réorganiser ces anciens compagnons de Kisase
à Kampala, en Ouganda. Et en même temps, j'ai entrepris
des démarches auprès des pays amis et notamment
la Tanzanie où j'ai rencontré Mwalimu Nyerere à
qui j'ai expliqué très clairement que Kabila, ivre
de son pouvoir, allait nécessairement conduire le pays
à la guerre civile et cela je l'ai dit tout à fait
au début de la prise de pouvoir par Kabila, mais les gens
étaient sceptiques. J'ai entrepris les mêmes démarches
auprès de l'Angola ainsi qu'auprès du président
Museveni. En fait, ce que je leur disais commençait à
devenir réalité puisque le comportement de Kabila
changeait au fur et à mesure que passait le temps et que
se consolidait son pouvoir. Ivre de son pouvoir, Kabila a commencé
à prendre du poids par rapport à ses alliés.
Les relations avec Kampala se sont détériorées
assez rapidement. Comme je me trouvais dans la région,
je n'ai pas eu du mal à savoir que quelque chose allait
se passer. J'étais ainsi parmi les premiers venus pour
participer à ce que l'on a appelé "la conférence
de Kabuga."
Q. Vous avez rencontré le professeur Wamba...
R. Le professeur Wamba et moi, nous nous connaissions
depuis Dar-es-Salaam où nous nous rencontrions à
la Fondation Nyerere pour discuter d'abord des problèmes
africains, ensuite des problèmes de notre pays. Je le
connaissais bien. C'est lui qui a été le premier
à être saisi par les Alliés. Il a ainsi pris
l'initiative de venir à Bruxelles me prendre et nous sommes
descendus ensemble en Afrique, lui à Dar-es-Salaam, moi
à Kampala. Et puis, nous nous sommes retrouvés
à Kabuga, ensuite à Goma.
Q. Comment avez-vous vécu son départ
et son remplacement par un ancien camarade, que vous êtes
dans des telles conditions?
R. Je lui garde toute mon estime mais l'homme a manqué
de vigilance révolutionnaire. Par exemple, le fait d'avoir
accepté de garder auprès de lui une taupe kabiliste.
Je pense à Mme Colette Ram, dont la mission avouée
était d'éloigner de plus en plus le professeur
Wamba de son mouvement.
Q. Monsieur le Président, quelle est votre vision
économique?
R. Je pense que nous sommes et vivons aujourd'hui dans
un monde un peu balisé. Cela veut dire qu'il n'y a plus
de frontières aux grands capitaux. Cela veut dire qu'il
faudrait développer le grand capital chez nous. Cela veut
dire que le Congo n'est pas un pays isolé, qu'il faut
développer ce qu'on appelle l'économie de marché.
Cependant, nous sommes un pays sous-développé puisque
rien n'existe, tout a été détruit. Il faudra
une part de l'État et d'État. Cela veut dire que
les grands secteurs économiques responsables du développement
devront faire l'objet d'une attention particulière de
l'État. Je veux dire qu'on ne peut abandonner les grands
moyens de production et notamment du secteur privé totalement
au secteur privé. Il faudrait que l'État puisse
avoir la possibilité d'exciter, d'orienter ces secteurs
dans le sens des besoins réels de notre pays. Il faut
éviter ce qui s'est passé sous Mobutu et a conduit
des hommes qui n'étaient pas nécessaires pour le
développement de notre pays à se saisir de leviers
de l'État. D'où le rôle de l'État.
Q. Vous êtes étatiste, plus ou moins!
R. Je ne suis pas étatiste mais je pense que l'État,
dans les pays sous-développés, doit jouer le rôle
très important dans l'orientation des secteurs producteurs,
les grands secteurs fondamentaux du pays. J'avoue que d'aucuns
me voient très à gauche, très étatiste.
Mais, à proprement parler, je ne suis pas très
étatiste dans la mesure où je n'en fais pas une
religion. Je le suis par nature. Cela veut dire que je souhaite
que l'État puisse donner des indications orientées
à l'économie dans le sens de la satisfaction des
besoins des peuples. Cela veut dire qu'il y a des secteurs dont
l'État ne peut se désintéresser totalement
sinon, c'est la loi de la jungle. Je pense que cette étape
va évoluer vers le désintéressement de l'État
par rapport à certains secteurs. Je pense que dans un
premier temps, c'est là qu'il faudra que l'État
puisse prendre en charge les secteurs sociaux non producteurs
des ressources et les capitalistes ne sont pas des philanthropes.
Donc, ce que le capitalisme ne peut accepter, il faudra que l'État
le prenne en charge.
Q. Vous êtes progressiste?
R. Tout à fait dans la meure où je considère
qu'il faut répartir équitablement la misère.
Je crois que nous ne produisons pas les biens en quantité
suffisante mais ce qui est produit doit être équitablement
réparti en favorisant les couches les plus démunies.
Q. Le RCD est composé aussi des personnes se
réclamant fortement de la théorie libérale.
Comment pensez-vous demain pouvoir coexister avec eux?
R. Je crois que la coexistence entre les libéraux
et les hommes de progrès ne pose pas de problèmes.
Si on établit un programme minimum économique qui
tienne compte des intérêts prioritaires de notre
pays, je pense que les libéraux nationalistes vont parfaitement
coexister avec les progressistes dès lors qu'un programme
est établi préalablement et que ce programme défende
les intérêts de nos populations.
Q. À quand précisément la mise
en oeuvre de ce programme qui tarde à venir un an après
le déclenchement de la guerre?
R. La République démocratique du Congo est
un pays désintégré, ne répondant
à aucun schéma économique logique. Je pense
à un plan Marshall qui ne peut intervenir qu'après
avoir fait un état des lieux et seulement après,
nous pourrions définir les priorités à programmer
dans le temps.
Q. Dans le passé, avez-vous visité des
pays comme Cuba, l'Algérie, l'Union soviétique?
R. J'ai été médecin en Europe. Donc
j'avais un mode de vie contraignant. L'Europe ne m'inspirait
pas beaucoup. J'ai visité évidemment l'Afrique,
principalement les pays africains progressistes. J'ai passé
trois mois au Zimbabwe dans les années 80. J'ai travaillé
en Zambie dans les camps de réfugiés de l'ANC.
J'ai participé à des activités dans les
camps de réfugiés namibiens en Tanzanie dans les
années 90. J'ai beaucoup oeuvré en Angola et dans
les pays à option socialiste. C'est là que j'ai
renoué des contacts avec des camarades angolais et travaillé
avec des camarades gendarmes katangais. Mon expérience
est plutôt orientée vers l'Afrique que vers l'Europe.
Q. Parlons des Accords de Lusaka. Y croyez-vous?
R. Je pense que j'ai la foi dans ce que nous faisons.
Si nous avons participé à l'élaboration
du protocole d'Accord, c'est parce que nous croyons nécessairement
que la guerre n'est que le recours ultime pour résoudre
les crises politiques majeures. Personne ne peut en aucune manière
souhaiter reprendre la guerre. En définitive, je crois
que le sort de ces Accords dépendra surtout de leur respect.
De notre point de vue, nous sommes suffisamment sincères
pour respecter la parole donnée mais je ne pense pas que
Kabila, tel que je le connais, soit l'homme à respecter
la parole donnée et surtout l'homme à vouloir le
bien du peuple congolais. (SUITE)
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