LES VISIONS DE L'INSURRECTION CONGOLAISE

Ancien Chef des Tigres, le Dr Ilunga parle

Ex-compagnon de route de Laurent-Désiré Kabila, Katangais et Haut-katangais comme lui, le président du RCD évoque, pour la toute première fois, dans un long entretien avec un journal, ceux qui pourraient être demain ses partenaires. Historique.

Via ses 47 membres fondateurs ne réclamant aucune préséance sinon le simple ordre alphabétique, le principal mouvement rebelle a signé le 31 août les Accords de Lusaka paraphés le 10 juillet par les chefs d'État de la région. Certes, la signature est loin d'offrir "une garantie de paix." Le meilleur - ou le pire - est à venir. Le président Frederick Chiluba l'a rappelé : "Les difficultés que nous avons rencontrées jusqu'à présent en négociant l'accord et en obtenant toutes les signatures pourraient s'avérer faciles en comparaison avec les défis qui nous attendent." Une chorale congolaise a agrémenté la manifestation. Signe d'un fort désir de paix, même si, à la cérémonie, le président évincé Wamba dia Wamba n'a pas applaudi avec toute la salle quand est venu le tour de son rival le Dr Émile Ilunga Kalambo de signer. Dans la nuit du 1er au 2 août dernier, alors que le RCD s'apprêtait à commémorer l'an 1 du mouvement insurrectionnel, comme aux dernières années du Mobutisme, c'est-à-dire dans la méditation la plus totale, j'ai, à Goma, longuement conversé, jusqu'au petit matin, avec le président du RCD. Cet homme qui ne parle pas sans rien dire parle de tout et de tous. En toute liberté.
ON
l'appelait jadis "chef Tigre" pour parler des terribles gendarmes katangais qu'il a longtemps encadrés et accompagnés dans les pays voisins. À cinquante-huit ans, Émile Ilunga Kalambo en a gardé jusqu'à la verve. Lorsqu'il parle, cet homme de choc et au physique de lutteur, appelle un chat un chat au point que souvent, s'étant rendu compte qu'il avait poussé le bouchon trop loin, il ne s'embarrasse pas, sourire en coin ou élégance intellectuelle oblige, de recourir à sa phrase rite : "je retire." C'est que l'homme est aussi - et peut-être surtout - un réaliste. S'il se dit progressiste, il est loin d'être un dogmatique. S'il a visité, lors de ses trente-quatre ans d'exil extérieur, des pays "à option socialiste", il ne connaît aucune Mecque du socialisme ouvrier, ni La Havane, ni Moscou, ni Pékin, contrairement à son ex-compagnon de route Laurent-Désiré Kabila dont il a représenté longtemps à l'étranger le PRP, le Parti pour la Révolution Populaire, qui a fait alliance avec l'AFDL dans la marche victorieuse contre Mobutu avant d'être dissout il y a quelques mois au profit des CPP, Comités de Pouvoir Populaire. Dans les pays où il s'est rendu, exclusivement africains, le Dr Émile Ilunga Kalambo est resté collé à l'homme et à la souffrance humaine, travaillant, comme médecin, dans des camps de réfugiés angolais et namibiens ou dans des maquis des mouvements révolutionnaires sud-africains ou zimbabwéens. Émile Ilunga Kalambo revendique son pragmatisme : il veut avoir les pieds sur terre. Il a rompu avec la Révolution prolétarienne bolchévique de 1917 même s'il appelle "camarade" chacun de ses ministres, que cela soit en salle du Conseil à Himbi, le long du lac Kivu ou lors d'appartés accordés en sa résidence cossue de la Corniche. Élu mi-mai président du Bureau Politique et du Comité Exécutif du Rassemblement congolais pour la Démocratie à l'issue d'une houleuse session extraordinaire du Collège des Fondateurs qui continuait encore début septembre à faire des vagues, le médecin de l'hôpital Érasme à Bruxelles estime que la rupture entre l'ancien coordonnateur de l'Exécutif Lunda Bululu et l'ancien président du Conseil Politique Ernest Wamba dia Wamba était inévitable. Le premier est resté coincé à la logique mobutiste du pouvoir d'État ne s'intéressant que de gestion des affaires alors que les priorités du moment étaient fondamentalement d'ordre politique ou idéologique et dialectique, c'est-à-dire le processus d'implantation des structures du parti auprès des masses laborieuses, qui allait transformer la situation du citoyen congolais par rapport au "citoyen mobutiste", oeuvre dont s'occupait certes le deuxième, Wamba Dia Wamba mais qui y mettait malheureusement, déplore-t-il, trop de rêve, ce qui le décalait d'autant des réalités et l'éloignait du "vrai progressiste." De la classe politique congolaise, le Dr Émile Ilunga Kalambo, comme à son accoutumée, ne développe pas la langue de bois : il dit n'avoir pour elle aucune considération mais - circonstances atténuantes ? -, il invoque l'action d'inhibition identitaire exercée par le Mobutisme triomphant qui a "transformé en cour les hommes politiques", le courtisanat, poursuit-il, servant de référence de fidélité. "Tout au long du règne de Mobutu, assène le président, les personnalités fortes n'ont pas eu à exister longtemps parce que le Mobutisme était une machine à écraser les fortes personnalités et à créer le courtisanat, c'est-à-dire les chiens couchants." Il en est de même de Tshisekedi. Même si "cet homme est un homme qui compte", qui a démontré dans le passé qu'il pouvait "braver des dangers", Étienne Tshisekedi wa Mulumba n'exerce aucun attrait sur le Président du RCD. Tshisekedi "n'a développé aucune idéologie à laquelle je puis adhérer. Il ne me fascine pas parce qu'en dehors de quelques slogans à la manière mobutiste - des anti-valeurs, les injures contre Mobutu -, il n'a jamais développé un discours structuré susceptible d'entraîner des intellectuels dignes de ce nom. Autour de lui, je ne vois pas d'actes à caractère nationaliste." Surtout ce jugement de fond : "Tshisekedi n'a pas développé des stratégies de conquête du pouvoir d'État parce qu'il lui manque quelque chose de fondamental, une vision très claire de la conquête du pouvoir d'État. Il lui manque la notion de l'instrument de conquête du pouvoir d'État. Il ne suffit pas, pour accéder au pouvoir, de dire : je suis non-violent. Encore faut-il construire l'instrument de conquête du pouvoir, observer comment il a évolué." Discours très haut en contenu fort, à n'en point douter, très présidentiel qui séduira les cartésiens. Émile Ilunga Kalambo veut prendre date. Quand on lui parle de gros calibres congolais restés aux aguets à l'étranger ou ailleurs et prêts à sauter à la moindre opportunité et à lui voler sa victoire, il brise cela par un vocabulaire qui lui est singulier : "ce n'est pas du gros calibre ça, c'est du...", appuyé par un revers de la main, avant de lancer son célèbre .... "je retire." En revanche, tout le monde a entendu. Cet homme qui effectue encore ses premiers pas sur le chemin douillet du pouvoir mais hérissé d'épines, a deux qualités qui comptent aujourd'hui et demain : il représente une nouvelle classe politique, il parle vrai et avec poids. Nous avons, à Goma, en sa résidence, longuement conversé, jusqu'au petit matin, dans la nuit du 1er au 2 août, alors que le RCD s'apprêtait le lendemain à commémorer, comme aux dernières années du Mobutisme, dans la méditation la plus totale, l'an 1 du mouvement insurrectionnel. À part que les enfants avaient congé et que la journée était chômée, il n'y avait rien au programme. Même une course cycliste, envisagée par le département des Sports et Loisirs, avait été annulée in extremis. À trois heures du matin, alors que la journée avait été épuisante et que la prochaine s'ouvrait par un voyage à l'étranger, "Docta" - comme on aime à appeler familièrement le président du RCD dans cette ville rebelle où, sous les lambris, l'anglais dispute la prééminence au swahili - continuait de parler, de raisonner, de phosphorer, toujours aussi fortement, le langage toujours aussi puissant, toujours aussi substantiel, le débit de tribun toujours le même, lent, un tantinet faible, monocorde mais ne revenant jamais même dans un moment d'hésitation - signe certes de haut niveau d'instruction - sur un mot ou une phrase. Cet homme qui ne parle pas sans rien dire parle de tout et de tous, en toute liberté : des mobutistes, des tshisekedistes, des kabilistes, des diasporistes, etc. Wamba, Lunda, Bemba, Tshisekedi, Kasavubu, bref, de la classe politique congolaise. Celle avec laquelle il pourrait composer demain. S'il ne parle pas l'anglais mais promet de l'apprendre, il a eu d'excellents profs de français. Dans son salon, où, un certain Laurent-Désiré Kabila dont il est corégionnaire, le Katanga et le Haut-Katanga, a, naguère, officié sa guerre de libération contre Mobutu, on serait resté jusqu'au lever du soleil, n'eût été mon propre épuisement physique. Qu'on lui donne sa chance, s'il a l'idéal haut, le sens élevé du destin et sait recruter aux bons endroits, Dr Émile Ilunga Kalambo va déplacer des montagnes.

(SUITE)