Les États n'ont pas d'états d'âme; ils n'ont que des intérêts - en Belgique, on parlait de... principes

Ils ont pour ancêtre un nommé Nguz

PLUS approchent les échéances politiques rendues inéluctables depuis les accords de cessez-le-feu de Lusaka paraphés le 10 juillet par les Chefs d'État de la région et ratifiés le 31 août par le principal mouvement rebelle congolais, plus la scène politique nationale s'emballe décisivement.

Des personnalités hier encore se disant éloignées du combat politique national et qualifiant d'aventure toute idée d'insurrection ou prenaient à Kinshasa le long du boulevard du 30-Juin la tête des "contre-manifestations" face au mouvement revendicatif national, ne réussissant heureusement pour nous qu'à réunir une vingtaine d'hommes prébendés, font reflux aujourd'hui et se réclament des premières heures de la rébellion si ce n'est de la paternité de la lutte insurrectionnelle. Chaque jour qui passe, au rythme où les conquêtes poussent vers le sud et l'ouest, voient s'allonger à Goma les listes des "fondateurs de la première ère" du RCD, la coalition démocratique congolaise, chacun réclamant ses titres et droits. C'est le leader des FONUS, Joseph Olenghankoy, libéré fin juin par Kabila après dix-huit mois de détention à Buluwo, la prison de haute sécurité du Katanga, qui le dénonçait encore à Kinshasa. Ceux qui ont mangé et mangent à tous les râteliers, de Mobutu au RCD, en passant par Tshisekedi, Kibassa Maliba, Nsinga Udjuu, puis à nouveau Mobutu, Kabila, RCD avant de l'abandonner pour demain se retourner une énième fois, ne drainent aucune crédibilité et ne devraient inspirer aucun respect. Un témoin raconte : "Alors que nous nous disions tous membres de l'opposition radicale, beaucoup d'entre nous allaient chercher des cartons d'argent au SNIP (ndlr les services d'espionnage et de contre-espionnage de Mobutu), alors dirigé par le général Likulia Bolongo. Au début, c'est Mobutu lui-même qui nous faisait remettre ces cartons à N'Sele. Pour éviter le scandale, on changera de lieu. Likulia s'en chargera directement, par le biais de certains ténors de l'opposition radicale aujourd'hui dans la rébellion, dans une maison des environs du stade à Kinshasa, non loin de la maison de Paul Kabaïdi. L'objectif était de manipuler pour Mobutu la Conférence nationale souveraine. " Paradoxalement, la rébellion du RCD apparaît comme au lendemain du décès du fondateur de la IIème République : les enfants n'en finissent pas de se manifester, réclamant chacun une partie de l'héritage paternel. Autre signe des temps : la propension à faire valoir des carnets d'adresse. Sans doute : entre celui qui connaît, est déjà introduit et l'ignorant, qui n'est introduit nulle part, il n'y a pas place au doute. Le néophyte se demandera par quel bout prendre sa mission. Il va se mettre à tâtonner longtemps. Guère préparé à l'exercice de la fonction, il va solliciter une période d'acclimatation difficile sinon impossible à envisager face à la situation d'urgence que vivent nos pays. Faut-il pour autant que les prétendus carnets d'adresse et les présupposées relations personnelles soient poussés en avant comme seuls arguments pour décrocher un mandat public? Dans l'ex-Zaïre, hormis Mobutu, un homme politique de tout premier plan, prétendant en son temps à la charge suprême, avait su porter haut cette sublimation des rapports personnels avec l'étranger, un homme auquel pourtant personne aujourd'hui ne s'identifierait : il s'agit de Jean Nguz a Karl-i-Bond. Lorsqu'en pleine crise zaïroise qui finit par emporter le régime Mobutu, l'ancien ministre des Affaires étrangères fut nommé Premier ministre en remplacement de Bernardin Mungul Diaka, là où on attendait le retour d'Étienne Tshisekedi, évincé un mois plus tôt, l'épisodique opposant anti-mobutiste fit sensation devant des parlementaires mobutistes tout acquis à sa cause en déclarant qu'il comptait des amis à travers la terre entière, que le chancelier allemand Köln était son ami personnel, que le ministre belge des Affaires étrangères Mark Eyskens était un ancien condiscipline avec qui il avait su garder de chaleureux rapports, qu'il parlait flamand, allemand, anglais et japonais et qu'il allait, au lendemain de l'obtention de la confiance, parcourir le monde à la collecte de l'aide humanitaire et qu'il reviendrait au pays avec un ballet aérien ramenant poulet, mpiodi (le poisson de haute mer) et tout le nécessaire pour le bon peuple zaïrois qui mangerait désormais à sa faim et trois repas par jour.
Discréditée à jamais. Bien que sans doute autrefois apprécié pour sa brillance verbale, le Premier ministre ne ramena rien et, pire, à l'étranger, quelques personnalités de deuxième rang acceptèrent de le recevoir pour la forme. Il est vrai que Nguz eût à affronter une contre-délégation d'ex-alliés politiques de l'opposition dite "radicale" qui, partis dans son sillage, expliquaient qu'aucune aide ne devait être apportée au peuple zaïrois ! C'est à cette époque que la classe politique nationale finit par se déconsidérer totalement à l'étranger et se déstructurer. Diplomate de carrière, Nguz avait oublié la leçon enseignée dans toutes les écoles diplomatiques : les États n'ont pas d'amis éternels, ils n'ont que des intérêts. Dans les relations entre nations, foin d'états d'âme. Seuls comptent les marchés. Cette vision découlant de l'american way of life est la seule qui commande le monde. Même si des pays fondés sur une certaine morale chrétienne comme la Belgique et soucieux avant tout de présentation, préfèrent parler de "principes" à sauvegarder au lieu d'intérêts à défendre, rien ne change à la réalité. Le régime Mobutu, toujours lui, avait su développer d'étroites relations avec la droite française. C'est celle-ci, avec Jacques Chirac à l'Élysée et Alain Juppé à Matignon, soit deux hommes du même parti gaulliste, qui lui refusa l'accès au territoire français où il avait un somptueux domaine sur la riviera à Roquebrune Cape Martin. Mobutu erra de ville en ville avant de trouver une escale à Lomé, puis à Rabat, avec femmes et enfants, dans une modeste chambre d'hôtel. La veille, le ministre des Affaires étrangères Hervé de Charette expliquait encore que Mobutu était... "incontournable" dans la résolution de la crise zaïroise. Aujourd'hui, c'est auprès des Français que Kabila, après les avoir houspillés, espère trouver le meilleur appui pour son régime. Le même régime Mobutu crut avoir noué des rapports "éternels" avec les libéraux belges, en tête leur chef, feu Jean Gol qu'Étienne Tshisekedi insulta publiquement, expliquant qu'il émargeait au budget de l'État zaïrois. Gol, avec Herman de Cro, l'actuel président du Parlement, prit la tête d'une mission parlementaire en Afrique et fut reçu grandement dans les pompeuses villas de Ma Campagne par les tenants de l'UDI - la droite zaïro-congolaise -, qui vantèrent l'excellence et la pérennité de leurs relations avec la droite belge. Pourtant, de Cro s'est rapproché de Kabila et un autre libéral, Hervé Hasquin, ministre dans l'actuel gouvernement wallon, est un confident attitré du nouveau maître de Kinshasa. C'est Hasquin, à l'occasion d'un voyage à Kinshasa, qui signa trop tôt l'acte de décès d'Étienne Tshisekedi ! La classe politique zaïro-congolaise mérite-t-elle de la République? Aujourd'hui, chacun de ses membres parmi les plus aseptisés, vante ses relations à Bruxelles, Washington, Paris, Londres pour revendiquer un poste de haut niveau. Ces tradi-politiciens expliquent que l'Occident ne se précipiterait certainement pas au chevet du nouveau Congo pour apporter les milliards de dollars dont le pays a besoin pour entamer sa reconstruction et même qu'il cesserait toute coopération avec Kinshasa si leurs noms n'étaient pas portés sur la liste ministérielle! Ils surdimensionnent des dîners en ville avec tel ou tel invité venu voir et écouter et parfois part dégoûté. Qu'on les aime ou pas, les États modernes traitent avec les représentants du peuple; il suffit que ceux-ci sachent imposer leur marque et s'imposer comme interlocuteurs incontournables. En réalité, nos tradi-politiciens ont pour ancêtre commun un nommé Jean Nguz a Karl-i-Bond.

KIN-KIEY MULUMBA